Quand on sait que la majorité des
tromperies vient de nos relations les plus proches, on est en droit
de s’écrier avec Montaigne : “Qu’un ami véritable
est une douce chose”. A la condition, bien sûr, qu’on
veuille se débarrasser de son épouse, et a fortiori de
son ami. Ces exemples sont légion. Nul n’en parle. On
ne se décore pas de sa bêtise.
Si l’amitié confine à l’amour - le plaisir
des sens en moins -, on en déduit aisément notre bonheur.
Les puissantes affections sécrètent d’excellents
poisons pour vous distraire de la morosité de la vie. On gagne
un coeur en perdant beaucoup de temps. Quelquefois plus : tout dépend
de la qualité de votre ennui.
L’adolescence et l’enfance sont souvent les hauts lieux de
l’amitié. On y conforte son vide, son ignorance, sa peur.
Devenu retors, l’amitié prend ses distances. On juge l’autre à son
aune : se prendrait-on pour ami ? A l’admiration de l’autre
succède ainsi nos sordides intérêts : a-t-il beaucoup
d’entregent ? Une jolie femme, quelques enfants comestibles, beaucoup
de biens, une piscine azurée ? Nous voilà partant pour
la louange, les services dérisoires, la main sur le coeur et l’amitié plein
les lèvres. Ainsi les renards ont-ils toujours beaucoup d’amis
dans la basse-cour humaine : on ne mange jamais trop.
A ce titre, l’amitié s’apparente à la délectation
et au vice. C’est un luxe de serpent. A la longue, même si
la cuisse est délicieuse, l’os devient abrutissant à ronger.
C’est alors que la bienheureuse diète nous appelle...
Quelques jolies femmes m’ont ingénument proposé leur
amitié. Je les renvoyais à leur culotte. On ne peut jamais
offrir que ce qu’on a. |