L’égoïsme
est une vertu délicate
dont il faut user avec raison. Les âmes charitables, les perclus
de compassion, tous ces amateurs de dévouement qui portent leur
miséricorde en bandoulière
nous incitent à la prudence. Les tortueuses manigances de l’orgueil
qui nous persécutent à sauver le monde, le soldat Ryan,
les baleines blanches ou les jolies femmes en voie de disparition, risquent
de nous dépouiller d’un bien précieux : l’épanouissement
capital de notre unique nombril. A la rigueur, donnons l’heure,
offrons notre bras secourable à cette élégante cavale
qui rêve déjà de s’allonger, sacrifions nos
reliefs d’ortolans pour nourrir le chien, ayons la charité d’écouter
notre accorte belle-mère qui nous vante sa fricassée de
lapin ! Mais de grâce, pas de bonne action intempestive, de vieille
qu’il faut faire traverser entre les clous, de ridicule plongeon
pour sauver cet amateur de suicide ou de pétition pour une forêt
amazonienne qui respire allègrement tous nos déchets !
Laissons aux philanthropes le soin de protéger la misère,
de secourir les pandas, d’aider les bébés phoques à survivre
et les ours à batifoler dans nos montagnes. Quant aux pauvres,
s’ils n’ont pas assez de pain, qu’ils mangent de
la brioche, ainsi que l’affirmait Marie-Antoinette dont l’humour
est au-dessus de tout soupçon.
Mais la générosité, me direz-vous, cette fleur de
l’âme ?
En parler peut largement suffire : les politiques y excellent. A leur
image, on peut consoler les démunis, promettre un ciel sans nuage,
rafistoler le malheur avec des miettes d’amour, donner sa larmette à la
télé. Mais si les politiques sont les seuls à pouvoir
changer le monde sans jamais y parvenir, n’y a-t-il pas là quelque
mystère dont nous serions écartés ? Le grand exemple
demeure : Rousseau, le bon Rousseau, met ses trois ou quatre enfants à l’Assistance
Publique pour écrire son chef-d’oeuvre sur l’éducation
idéale des enfants. Eh quoi, lorsque nous lisons L’Emile,
ne profitons-nous pas égoïstement de ses judicieux conseils
?
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