Mariage
Très cher Jacques-Henri,
Je vous avoue avoir quelque peu été surprise par votre proposition de mariage. Surprise, mais également flattée. Vous êtes un homme empressé, charmant, d’une exquise politesse; et je crois que nos affinités électives, dans moult domaines, méritent que nous leur donnions effectivement leur chance de s’épanouir complètement. Certes, votre situation financière et vos revenus - soyons réalistes ! - laissent encore beaucoup à désirer, mais ma propre fortune et le poste important que j’occupe au sein de la société PÉTROLÉUM de mon père suppléeront sans peine à votre modique traitement.
Vous le savez, cher Jacques-Henri, je suis une femme de tête, élevée dans cette modernité réfractaire à la mainmise des hommes sur le sexe faible. Pour autant, vous me plaisez; et je ne repousse pas l’idée de m’unir avec un homme que j’aime. Mais m’ouvrir à vous sincèrement, avant de vous donner mon accord définitif, me semble un préalable important pour l’harmonie de notre future vie commune.
D’abord, j’aimerais que vous cessiez de fumer.
Ensuite, il serait souhaitable que vous donniez rapidement votre démission à votre employeur. Je veux bien épouser un dilettante, un amateur éclairé d’Art et de Lettres, un homme remarquablement cultivé. Mais je me refuse à épouser un professeur de province : mon milieu et mes amies ne me le pardonneraient pas.
Que ferais-je alors de mes journées ? allez-vous me dire. Rien. Ou enfin, si : vous vous occuperez de l’entretien de notre grande villa, des courses (rassurez-vous : je vous ferai une liste !), du bon fonctionnement des appareils ménagers, du parc, de la piscine, du courrier et, accessoirement, vous pourrez superviser l’orthographe de mon site “Nous, les femmes...” sur Internet. Sans parler bien évidemment des réceptions, fort nombreuses, que nous donnerons dès que nous serons mariés. Je le confesse : je suis assez maniaque sur les agréments de mon confort. J’espère que vous savez cuisiner ? Même s’il m’arrivera de rentrer rarement aux heures des repas, j’apprécierais une cuisine légère, beaucoup de légumes, d’agrumes, de verdure. Je sais que vous raffolez des pâtes en sauce, de viandes rouges et de vin, mais je ne tiens pas à me retrouver dans quelques années avec un mari bedonnant et couperosé. Un bon régime vous fera le plus grand bien !
Ah, j’oubliais : votre façon de vous habiller trahit quelque peu votre milieu d’enseignants. Les professeurs s’habillent toujours comme des ploucs, c’est bien connu. Mais nous changerons cela : la garde-robe d’un homme, c’est l’affaire d’une femme. Vous verrez : vous ne vous reconnaîtrez pas !
Venons-en tout de même à l’essentiel.
Je sais, par expérience, que les hommes ne pensent qu’à ça ou peu s’en faut. Et qu’ils y pensent avec toute la lubricité de leur misérable nature. Oh, je ne suis pas bégueule ! Je comprends que d’excellentes relations sexuelles cimentent et consolident le couple. Mais le cimenter deux fois par mois me paraît un compromis raisonnable. De grâce, ne tombons pas dans le vice ! Et ne vous attendez surtout pas que je vous administre certaines gâteries dont les hommes sont friands ! Nul besoin de sombrer dans la fornication et le stupre pour avoir de beaux enfants. D’ailleurs, je n’en veux que quatre (deux filles, deux garçons), pour lesquels j’ai déjà l’idée de certains prénoms originaux qui, j’en suis persuadée, vous raviront.
Vous le voyez, Très Cher, je suis une fille simple, moderne, à l’abri des préjugés de mon sexe; et qui aspire à bâtir avec votre compréhension et dans vos bras un couple solide, stable, rayonnant, heureux.
C’est d’ailleurs mon père qui m’a conseillé de vous écrire pour vous préciser cette petite mise au point. Il a pensé que vous apprécieriez d’être prévenu. Faute de l’avoir été avant son mariage avec ma mère, c’est aujourd’hui un homme prématurément fatigué, perclus de vices (il regarde la télévision en cachette, fume le cigare dans sa cave et sirote son alcool dès qu’il est seul) qui perd d’ailleurs totalement le sens des convenances. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas osé vous présenter à mes parents. Entendre sa mère traitée de “vieille méduse” et de “grosse conne” - une mère admirable au demeurant ! - n’est pas drôle tous les jours.
Voilà, je crois vous avoir dit l’essentiel. En retour, promettez-moi - si vous avez une exigence à formuler ou si vous me trouvez un petit défaut - de vous montrer tolérant. Je sais que vous désapprouvez ma passion pour le golf et le cheval. Mais, entre nous, existe-t-il une raison convaincante de leur préférer le foot ou le ping-pong ?
Si vous me promettez de ne pas me défaire mon chignon, je vous embrasse avec toute la fougue de mes vingt-sept ans.
Votre future femme,
Arsinoé de Saint-Balme.