La Paresse est un paradis
perdu, une Atlantide introuvable, un repos de rêve dont nous
avons égaré la grâce et le goût. C’est
imaginer César dans un hamac, Alexandre se prélassant
dans les Îles sous le Vent, Marie Curie en train de faire de
la bronzette à Saint-Trop.
Ce doux délire, cet éden des âmes simples, nous rêvassons
de l’étreindre et d’en jouir comme d’une femme
inoubliable, lit de sable et de chair chaude, méduse de calme,
algue de repos balancée au gré des vagues.
Mais un seul regard, sur cette oasis d’apaisement, nous convainc
de cette mirifique illusion. Une heure suffit pour que le démon
de l’agitation nous reprenne, nous extirpe de ce faux sommeil et
nous jette, toutes voiles dehors, vers les jeux de plage, la lecture,
l’observation distrayante des humains ou la réflexion puissante
qu’entretient notre nombril avec les vétilles de la vie.
Non seulement notre cerveau renâcle à se taire, nos muscles à s’amollir
dans les délices de Capoue, notre physiologie à s’endormir
dans un tombeau de farniente, mais le monde guette avidement notre fragile
paresse. Vivre vite, bouger davantage, partir loin sont les maîtres
mots du siècle. Consommer nos forces, notre pécule, nos
temps morts pour nous consumer plus vite. L’Ennui, ce frère
adultérin de la Paresse, déjà nous convie à remuer
nos cellules, dégripper nos articulations, agiter nos glandes
et lutter contre cet engourdissement qui nous ronge l’âme.
Le repos ? Une aspiration de midinette, une couche de vieillard, un cercueil
de spleen dont on ne s’échappe qu’en geignant. Et
cette retraite bien gagnée, cette aspiration de tout un peuple
de travailleurs épuisés vers une oasis de chaises longues,
n’est-elle pas d’une certaine manière l’antichambre
de la mort ?
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