interview

 



 

Interview de Léon Bauprac
par Paul Carbone

 


Paul CARBONE

Monsieur Léon Bauprac, vous n’ignorez pas que vos écrits choquent même s’ils séduisent quelquefois, nombre de lecteurs et de lectrices ?

Léon BAUPRAC

De vous à moi, et pour rester dans le cadre courtois d’une émission prétendument culturelle , je n’en ai strictement rien à foutre. D’ailleurs, un choc est toujours salutaire. Il émoustille les glandes et secoue vos neurones en sommeil. J’ajoute que certaines libidos - quelques ravissantes lectrices ont eu le bon goût de me faire partager leur émoi - s’en trouvent abondamment éveillées. Souhaitez-vous quelques exemples ?

Paul CARBONE

Merci. Je me contenterai de vous croire sur parole. Il n’empêche que la crudité de votre verbe ou si vous préférez votre lyrisme érotique ne plaide pas fatalement en votre faveur.

Léon BAUPRAC

Simple question de culture. Le commun des mortels s’enorgueillit de ses 250 mots de vocabulaire, alors qu’un écrivain digne de ce nom jongle entre 5000 et 10 000 mots. Ce que ma concierge appelle un cul (“Tiens, celle-là, elle a le cul en bataille !”) et Madame Lafigue une “cambrure”, je l’appelle un moutardier, une turbine, un valseur, l'entrée des artistes, un fignedé, le pétard, le baba, le derche, la lune, le panier, le popotin... Mais nous parlons tous évidemment de la même chose : simplement le cul de ma concierge n’a rien à voir avec celui d’un Bottero ou d’un Rubens !

Paul CARBONE

Convenez tout de même que vous évoquez des situations scabreuses : l’inceste, le sadomasochisme, les rapports de force entre le sexe et l’argent...

Léon BAUPRAC

J’évoque la vie. Et les fantasmes, les perversions, les délires, les petites horreurs ordinaires dont s’abreuvent nos journaux (on les appelle pudiquement des “faits divers”) font tout autant partie de la vie que le repas dominical chez tante Agathe ou les rhumes de cerveau des footballeurs. Je vais être franc : tout ce qui est “normal” m’exténue. Le politiquement et le sexuellement corrects m’ennuient à mourir. Je puis vous assurer pour en avoir subi quelques-uns durant toutes mes études que les cours dispensés par l’Éducation Nationale sur les mystères de la sexualité concurrençaient abondamment les miracles de Jésus. Que voulez-vous, c’est l’écueil des scientifiques : on urine, on défèque, mais on ne pisse pas et on chie jamais. L’adolescent qui se branle en fantasmant sur le cul de Mademoiselle Duglan (agrégée de Sciences Naturelles, s’il vous plaît !) n’a que faire des péripéties héroïques du spermatozoïde lambda pour pénétrer dans un ovule bêta. Lui, il veut du poil, de la touffe, du baba et un fri-fri qui lui chatouillent les glandes. Il veut les lèvres purpurines de Mademoiselle Duglan sur sa bite en feu et comptabilise les branlettes qu’il devra au souvenir de cette enseignante modèle, qu’hélas ! il ne baisera jamais. Ça, c’est la vie. Le reste, c’est de la littérature pour ma tante Agathe.

Paul CARBONE

Mais enfin, vous ne l’ignorez pas, l’inceste va désormais tomber sous le coup de la loi. Et ne parlons pas des pédophiles !

Léon BAUPRAC

N’amalgamons pas tout : j’ai le viol en sainte horreur. Je n’ignore ni que maints enfants sont des “pervers polymorphes” (le mot est de Freud), ni que maints adultes mériteraient l’éradication de leur zizi. D’ailleurs, vous le constaterez dans mes textes, il n’y a jamais aucun viol. Et si violence il y a, à dose infinitésimale s’entend, c’est pour complaire à certaines âmes masochistes qui pourraient me reprocher quelques élans de vigueur.

Paul CARBONE

Justement, parlons des âmes...

Léon BAUPRAC

C’est le centre du combat, le haut lieu des perversions innombrables où mes personnages se complaisent. J’ai été élevé dans le culte des héros, du courage, de la dignité humaine et de l’honneur. Or, ce qui m’excite dans les âmes, c’est d’évaluer exactement leur degré de nullité. Jusqu’où peut-on descendre (par amour, par lâcheté, pour de l’argent ou pour une promotion quelconque) afin d’en venir à donner son cul. Les mystères de la sexualité sont insondables : la banale rancune, la vengeance, le lucre, l’ambition, l’ennui, la haine ou le mépris de soi suffisent à faire basculer toutes ces âmes instables dont notre monde regorge. La corruption, dont les politiques sont friands, existe à mille exemplaires dans l’univers plus feutré du sexe. Il ne s’agit pas d’être pervers : il suffi d’être pourri. Et la pourriture de nos âmes agrémentée il est vrai des titillements du corps, nourrissent le monde au même titre que l’égoïsme des pays riches affame ces millions d’enfants qui meurent de faim.

Paul CARBONE

Mais tous vos personnages sont, à divers titres, d’abominables pervers !

Léon BAUPRAC

Je n’en disconviens pas. Mais on n’écrit pas des textes érotiques (encore qu’Aldous Huxley s’y soit risque dans Contrepoint) en campant des saintes, des angelots et Monseigneur Paradis. Tous mes pervers sont des personnages ordinaires, un peu fragiles du bulbe, certes, et le sexe en bandoulière. Mais vous les rencontrerez dans toutes les officines de la vie.

Paul CARBONE

Admettons. Mais votre conception de la famille s’éloigne quelque peu de celle que nous en donne un Mauriac par exemple, vous ne trouvez pas ?

Léon BAUPRAC

Pas vraiment. Chez Mauriac, on s’empoisonne au lieu de baiser. Et la haine du sexe (dont les livres saints nous tympanisent à outrance la cervelle) en vient tout naturellement à justifier le meurtre. Les fameuses “inventions de l’ombre” du pauvre Bernard Desqueyroux (vous noterez au passage le style châtié du grand Mauriac pour nous parler d’une pipe ou d’une élégante sodomie) absolvent la pauvre Thérèse (encore une belle âme en perdition : n’oublions pas qu’elle l’avait épousé pour son fric) qui le tue à petit feu. Dans mes relations dites familiales, les tabous sont de saison, puisque qu’ils assaisonnent l’ennui traditionnel des familles. La baise y est présentée comme un jeu, mais c’est mieux que le Monopoly ou la belote.

Paul CARBONE

Soit ! Mais je suppose que, dans votre entourage immédiat du moins, on n’ignore rien de la marginalité, sinon de l’originalité de vos ouvrages. Comment vous juge-t-on ?

Léon BAUPRAC

On m’interroge sur la météorologie, ma passion pour le fromage de chèvre, ma lombalgie. On s’inquiète pour savoir si j’ai regardé le Tour de France ou si je capte bien Canal +. Mais jamais, au grand jamais, on ne me demande si j’écris. Tout se passe comme si j’étais un grand malade incurable (imaginez une sorte de trisomie 69), un mongolien du zizi dont on respecterait le fatal fléau.

Paul CARBONE

Vous en souffrez ?

Léon BAUPRAC

Pas du tout. Je leur sais gré, au contraire, d’éviter de m’en parler. On ne demande pas à quelqu’un atteint d’un éléphantiasis : “Alors, vos couilles, ça gonfle ?”

Paul CARBONE

Pourtant vous avez des lecteurs et des lectrices qui vous écrivent ?

Léon BAUPRAC

Heureusement ! Même à dose homéopathique, l’intelligence n’est pas encore une tare. Je reçois des lettres chaleureuses, certaines délicatement humides, d’autres discrètes. Çà et là, sorte de gâteau sous la cerise, une ou deux lettres d’insultes. Sans elles, je me sentirais presque normal.

Paul CARBONE

Et vous répondez systématiquement à vos lecteurs ?

Léon BAUPRAC

Toujours. Et toujours très poliment. J’excepte quelques hurluberlus haut de gamme, ces faiseurs de phrases rondes qui viennent m’importuner de leur néant. Mais ce sont surtout les lectrices qui m’écrivent. Question de courage, je suppose...

Paul CARBONE

L’anonymat les protège. N’auraient-elles pas à craindre que vous vous risquiez à publier leurs confidences sur le net ?

Léon BAUPRAC

J’imagine que vous faites allusion à “Brève@Rencontre” ? Je vous rassure : cette pseudo-correspondance est entièrement imaginaire. Jamais il ne me viendrait à l’idée de révéler sur mon site le nom et la correspondance d’une lectrice, voire d’un lecteur. Je n’oserais plus me regarder dans une glace. Pornographe, oui; salaud, jamais.

Paul CARBONE

Mais pourquoi vous entêtez-vous à leur répondre ? Beaucoup de ces lettres doivent véhiculer leur lot d’insignifiances. Seriez-vous sensible à ces éloges ?

Léon BAUPRAC

A ce titre, j’ai reçu l’exemple d’un grand Maître. Lorsque j’avais 19 ans, je me targuais d’écrire de petites choses, et je vouais une admiration sans borne à Henry de Montherlant. Un jour, presque toute honte bue, j’osais enfin lui écrire. Eh bien, Montherlant, le grand Montherlant a répondu au petit provincial que j’étais alors. Ce n’était bien sûr que quatre lignes, mais pour ces quatre lignes d’un tel écrivain, j’aurais donné les oeuvres complètes d’un Claudel, d’un Bernanos et de François Mauriac réunies.

Paul CARBONE

Vous choisissez à dessein des écrivains catholiques...

Léon BAUPRAC

Je ne les déteste pas; et je me targue même de les avoir lus de bout en bout avec un grand intérêt. Indépendamment de leur talent d’écrivain, je leur sais gré de m’avoir enseigné les interdits. Car c’est l’interdit qui conditionne l’irradiation du sexe, sa convoitise, l’irremplaçable enchantement du péché. Baiser sa femme, c’est bien. Mais la soeur de sa femme, sa belle-mère, sa tante et, dans la foulée, la cohorte de ses meilleures amies, c’est mieux ! Vous remarquerez que je passe sous silence les enfants de choeur dont les prêtres sont friands...

Paul CARBONE

Hum, hum, je vous laisse la responsabilité de vos propos. Une dernière question cependant : pourquoi utiliser une telle qualité de langue pour écrire ce que vous appelez vous-même vos “horreurs”. N’est-ce pas un peu vous galvauder ?

Léon BAUPRAC

Baudelaire parle du “plaisir aristocratique de déplaire” et le fringuant Cyrano surenchérit : “Déplaire est mon plaisir” avoue-t-il. C’est une jouissance inestimable, dès lors qu’on se fait soi-même plaisir en écrivant, de publier au grand dam des puritains, de telles horreurs. C’est ma façon personnelle de couper les mains des imbéciles. Il y a des bourreaux du coeur et des culs. Je compense, à ma manière, les impayables romans de la chère Barbara Cartland. Steeve et Cynthia avaient grand besoin, me semble-t-il, qu’on leur botte un peu le cul.

Paul CARBONE

C’est votre dernier mot ?

Léon BAUPRAC

Dans le Petit Robert, le mot “coeur” comporte 4 pages. Le mot “cul” seulement 2. Il y a là une injustice que je me réjouis aujourd’hui de réparer.


 

Interview réalisée dans les studios de
Radio-Touffe pour l’émission Cul, Chemise et Chapelet

 

 


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