L'ENSEIGNEMENT

DE L'ECHEC

Tous les profs vous le diront : dans une classe - en gros - la moitié du tiers de nos chers cancres mérite la manne du Savoir. Cinq élèves sur trente, génétiquement normaux, équilibrés de la cervelle et du coeur, point trop hébétés par l'éducation ou l'absence de, inexplicablement curieux, ponctuels, travailleurs, doués quoi ! voilà - au mieux - à quoi se résume le noyau dur de l'élite, la crème des crèmes, la cerise du gâteau qui n'en finit plus de s'avachir.

Au mieux, car si nous respections les pourcentages de réussite à l'agrégation de Lettres Modernes, 6% des élèves - presque 2 sur 30 - exigeraient qu'on s'appesantisse sur son improbable sort. Ces chiffres stupides, dont aucun ne recouvre l'illusion ministérielle (80 % d'une classe d'âge au bac), confortent néanmoins une douloureuse expérience : en quelques vingt-cinq ans de carrière, j'ai croisé 5 ou 6 Rimbaud, autant de Colette et de Yourcenar pour une foule innombrable d'Annie Cordy, de Julien Lepers et de Patrick Sébastien. On comprend qu'en matière d'optimisme, Voltaire m'excite davantage que Jack Lang.

Les modules, innovation d'entre les innovations, ont apporté récemment la preuve qu'une prise cruciale de conscience s'imposait. Rousseau Jean-Jacques, pédagogue et père de famille hors du commun, est venu à la providentielle rescousse de l'Education : si l'élève est né bon, c'est que le professeur le corrompt. Il batifole comme une oie du haut de sa chaire, causant Racine, Baudelaire, Saint-John Perse (dont les élèves se contrefichent éperdument), onques ne remettant en cause son précieux savoir et daubant sur l'incuriosité du cancre, comme si ce n'était pas de sa faute - à lui, le prof - si Rimbaud n'avait jamais eu sa main (1) et si les tracteurs ont remplacé les charrues ! Bref, à défaut d'admettre l'évidence (90 % de l'humanité vit au dessous du seuil intellectuel de pauvreté), on en a déduit que 90 % des profs étaient nuls - ce qui, dans les deux cas mérite réflexion...

Autre réflexion : est-il souhaitable de transformer un imbécile potentiel en bachelier sensible et intelligent ? Économiquement parlant, c'est annoncer la politique du pire. Qui achètera les disques de Pascal Obispo ou les mélopées de Patrick Bruel ? La plupart des cinémas fermeront leurs portes. La télé mourra d'inanition. Sulitzer mettra la clé sous la porte. La pub ? Inutile, puisqu'on aura cessé d'être cons ! Le sport ? oui, si les sportifs ne donnent plus d'interviews. Les journaux ? Pas sûr. Mais le grand perdant de cet avènement incroyable de l'esprit, ne sera-ce pas le politique ? Hormis le bigoudi de Clinton, qui nous fera rire ? Déjà qu'il borborygmait dans le désert, l'homo politicus bêlera dans sa chaumière. Ah, comme la beauté des campagnes sera triste !

Qu'on se rassure, le professeur veille au grain : il ne lèvera jamais. Ou si peu, que même les professionnels de l'Anerie feindront de ne s'en être pas aperçus. Le monde continuera de cahoter, bon an mal an, sur les sentes de la niaiserie universelle, courbant l'échine sous la dictée de Pivot, notre maître à tous.

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(1) "J'ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. - Quel siècle à mains ! - Je n'aurai jamais ma main." ( Rimbaud.Une saison en enfer )

Dessin de René Bouschet


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