AH OUAIS, MOI J'AIME LYRE !
Nul n'ignore aujourd'hui, y compris les premiers intéressés, que nos chers adolescents adorent lire. Grâce aux bons soins de l'école, à l'ardeur des maîtres et aux judicieux conseils de Monsieur Pennac, 31 % d'entre eux lisent "passionnément" Tintin, Spinoza, Madame de Beauvarie (de Flobert Gustave) et les Fleurs du Mâle (de Bodelaire Charles). Car le jeune lecteur, éclectique ne l'oublions pas, dévore tout, y compris le reste. Bref, cet excellent pourcentage passionnel (mais 63 % aiment seulement lire "moyennement") nous est donné par la revue Phosphore. Il résulte d'un aveu. La réalité, elle, dépasse largement cette phosphorescente fiction.
Il faut dire que l'enseignement de la littérature met le paquet : lecture cursive, linéaire, méthodique, analytique, transversale, tabulaire, on n'en finirait pas d'énumérer les surprenantes techniques, aptes et idoines à provoquer cette chose simple : l'envie de lire. Tous ceux qui ont eu le bonheur d'ingurgiter de l'huile de foie de morue savent qu'on n'en meurt pas immédiatement. C'est simplement dégueulasse. Mais bon, puisqu'il faut des vitamines A et B pour devenir un grand C, autant faire copain-copain avec le prof !
Après les profs, les parents : il peut arriver qu'entre trois télévisions, deux chaînes stéréo, un magnétoscope et CanalSat, certains géniteurs possèdent même un rayon de livres. Un rayon : le commencement de la lumière ! Nous avons même connu des bibliothèques exemplaires, si brillantes, si neuves, si parfaitement dorées sur tranche qu'il était strictement interdit d'en approcher. Des oeuvres complètement complètes, vous pensez ! Ça vaut cher, ces choses ! Moyennant quoi, les adorables enfants se rabattaient, lui sur Play Boy, elle sur Biba. C'est Biba qui a remporté la palme : la demoiselle est aujourd'hui agrégée d'Histoire.
Cette obsession de la lecture (elle fut longtemps la mienne) prête aujourd'hui à sourire. Je connais des adolescents qui sont des merveilles d'intelligence, de savoir, d'expériences précoces - et qui ne lisent jamais. Ils voyagent, s'accouplent, créent des sites Internet époustouflants, visionnent des kilomètres d'images, bruissent de sons et valent, à eux seuls, l'oeuvre incomplète de Michel Tournier. Plus tard, si les aléas de la vie l'exigent, un peu comme autrefois nous apprenions laborieusement l'anglais, ils s'enfonceront dans la jungle rébarbative des mots. Et là, luttant contre les ajectifs-pièges, les adverbes venimeux et l'étouffante syntaxe, ils se souviendront de ces vieux aventuriers du langage - qui tant les ennuyaient de leur savoir léonin : les professeurs de Français.
Et si, par jeu, nous inversions le processus culturel et que ces analphabètes s'ingéniassent à nous inculquer leur mystérieux savoir ? Nous y'en aurait être très surpris ! Ah, ces sauvages, quelle séduisante peuplade ! Et quel rythme ! Vous dîtes qu'ils n'inventeront jamais la poudre ? Certes, mais puisqu'ils ont l'étincelle...
Ah, croyez-moi : le spectre de l'ignorance ne passera pas ! Ou, s'il passe, qui le verra ?
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Dessin de René Bouschet
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