LE JUPON ET L'INFINI
Récit

"On n'abuse pas sans risque de la faculté de douter" (CIORAN)

 

I

 

L'autre nuit, le téléphone a sonné.

C'était elle. J'ai immédiatement reconnu sa voix de musique, sa façon de jouer sur les silences et de suspendre les mots. Elle allait bien. Los Angeles est une ville étonnante. Sa fille grandit. Elle adore la culture américaine et le hot-dog. Et moi, toujours professeur ? Célibataire ? J'ai articulé de vagues réponses. Après cinq années de silence, je n'ai rien trouvé à dire à la femme la plus déroutante et la plus belle qu'il m'ait été donné d'affronter. Pire, j'ai cru à un piège du destin. Quand elle a reposé le combiné et que sa voix s'est éteinte pour toujours, j'ai éprouvé un soulagement. Les Thaïs, il vaut mieux qu'un océan vous en sépare. Un océan ou un livre. Même si, de toute évidence, l'amour se moque des paravents de papier.

Tous prétendent qu'ils écrivent pour jouir, se soulager, délivrer des messages, propager la manne culturelle, "être Chateaubriand ou rien". Moi, j'écris par rancune et mauvaise foi, c'est-à-dire par amour. J'écris pour tuer, pour renaître. La littérature, la bonne, se cuisine avec de la cantharide et du fiel. Mon stylo est un poignard.

L'âge des grimaces est révolu ; j'en conserve quelques-unes pour protéger ceux que j'aime. Ceux qui m'aiment savent que je ne mens plus. J'imagine le sourire de Thaïs : le mensonge l'habitait. Dans son temple de cristal, même les plus simples objets semblaient en or. Faux mystère, image frelatée du passé : je n'ai d'autre issue que de briser le miroir.

Les quatre années de Thaïs, je n'écris pas une ligne. Ma plume, en attente, se suspend. Ce n'est qu'après, bien après son départ, quand elle n'est plus qu'une boule dans mon ventre, que les mots reviennent m'obséder. Du constat de ma défaite, l'idée d'une comptabilité frauduleuse se dessine : maquiller le désastre en réussite, reconquérir mon image dans une langue cristallisée par le malheur, reprendre le nom qu'elle m'a volé. Gare aux souvenirs trop longtemps thésaurisés ! Un jour, mes regrets perdront de leur éclat; le temps usera tout de ce brillant cauchemar, et j'aurai souffert pour rien. Prenons le temps de vitesse ; et que cette école de vertige m'enseigne, au plus capital moment de mon déclin, que l'Art est le maître de l'Amour.

 

11 heures - Thaïs téléphone. Le grain de sa voix, déchirant. Elle hurle son amour comme une héroïne racinienne. A tout le moins, l'ombre portée de son amour. Vérités et mensonges mêlés, amphibologies savantes du coeur, fanaux trompeurs d'un havre où je n'habite plus. Je la calme de mon mieux avec de fausses promesses, navigant désormais sur cette terre infertile de la passion où les puits sont aussi empoisonnés. Étrange : ces pleurs qui m'auraient pulvérisé le cerveau il y a trois mois, glissent sur mon âme étale comme un lac. Le lac du désenchantement et du dépit. Je comptabilise vaguement les réserves de tendresse, d'amour qu'elle a refusées.

Je fume cigarette sur cigarette. Des blondes. Un signe ? Une odeur. Un oubli. Les volutes du Léthé.

Trois mois de dépression.

Après trois mois de tranquillisants, je tranquillise mes nerfs avec le tabac. Le tabac et les femmes.

 

Déjeuner avec Roland au San Francisco.

Évocation réciproque de nos troubles, notre passion. Chacun entendant l'autre avec une oreille distraite. Murés dans l'amour, perdus dans la jungle du Tendre-sur-Idiotie, n'émergeant que pour mesurer des jouissances évidentes, supputer la rentabilité d'un plaisir, donner des notes à l'ivresse. Au cloisonnement de la passion s'oppose le labyrinthe indéfiniment fréquentable du plaisir. Je songe à Oreste, sourd à Pylade ; à Pyrrhus qui n'entend pas Phénix. Pas de communication en dehors de l'Autre. Le vrai héros s'amuse toujours seul.

S'amuse ou se déchire selon l'instant.

Pendant toute ma dépression (due à ma rupture avec Thaïs) les fluctuations de ma sensualité. Tour à tour, hurlant de désespoir (la face ravagée, le corps amaigri) et pénétré de l'indispensable nécessité des convoitises. D'autres corps, d'autres besoins. Je passe des nuits atroces, seul, appelant son nom béni à travers mes larmes, guettant des heures entières un téléphone muet, et des après-midi de fortune avec d'hasardeuses proies, le réconfort des visages consentants, des constitutions heureuses qui veulent bien.

Je me souviens de Christine.

Levée au café : les yeux, quelques mots. A peine vingt ans. L'attitude même du désoeuvrement épicurien, une robe légère comme ses idées, un sourire intérieur. L'attente gidienne, fascinante de disponibilité. Parfum rémanent de littérature.

Lors du départ de Thaïs, j'avais restauré un minable petit studio parce qu'il comportait un téléphone. Thaïs y viendra quelques fois, pomponnée, heureuse, prête pour le bal. Le téléphone n'a d'autres raisons que la joindre, être joint. J'ai un peu perdu l'esprit de convoitise, mais j'en conserve les gestes, les élémentaires précautions. Moquette grège sur le sol, chocolat sur les murs, des toiles en attente. Des livres, la musique, l'alcool pour accréditer l'ivresse.

Objet ondulant et propre ("Pourrai-je prendre une douche ?"). Admirablement indifférente à mes peintures, Christine fume sans relâche des cigarettes dorées. L'imposante largeur de mon lit l'étonne : il semble impliquer, comme les fronts larges, des idées malsaines. Regards équivoques : derrière l'aquarium de ses yeux d'eau, j'imagine la faune des fantasmes.

Démente et délicieuse rencontre. Registre avouable d'inconscients secrets, immédiate complicité des épidermes, les rives fleuries de l'Achéron. On meurt un peu de l'unicité de ces instants, de ces après-midi closes, merveilleuses et sans avenir.

Journée unique.

Le soir, l'angoisse me submerge. Mon ventre n'est qu'une boule de feu. Thaïs préside à mon mal souverain comme un fantôme impitoyable et souriant.

 

 

Les boîtes de nuit.

J'ai peu de goût pour les musiques trémulantes où Thaïs se complaira. Lentes gesticulations du corps. Les yeux et les mains qui se cherchent. Le spleen souriant et paré. Je retourne aujourd'hui dans cette boîte avec un sentiment de malaise. Envie et peur de la voir. Jambes vacillantes du collégien énamouré. Mes yeux errent ça et là, cherchant ses cheveux de seigle, sa silhouette comtale, son air d'éternelle absente. Je m'effondre dans un coin obscur, replié sur ma douleur, stimulé par la triple correspondance de l'alcool, de la pénombre et du bruit. Thaïs rentre avec son barbu de service, sorte de Rodolphe local qui danse en frappant dans ses mains. Ces détails me font sourire : Thaïs n'a jamais pu s'empêcher de rendre barbu tout ce qu'elle touche. Sa factice discrétion s'allume à l'exhibitionnisme d'autrui. J'ai donné moi-même tout un été dans le panneau de la barbe. Ridicule parodie du conquistador, du prophète et du chasseur de bisons ! Je me défis rapidement de cette fiction, préférant mon visage nu, indécent, à ces stéréotypes de complaisance.

 

Thaïs somptueuse : tout le restaurant reste la cuillère et le petit doigt levé. Commérage perfide et flatteur que nous saluons des yeux ; puis, discrètement, nous nous attablons à l'écart avec notre proie du jour : la vingtaine, très vaguement fiancée, jolie. Elle pose ses mains de concertiste sur la nappe blanche ; elle a de grands yeux bovins, un cerveau de colibri, des propos de boutiquière. C'est la première fois qu'elle monte dans une Porsche et mange à l'Impérator : le néant de sa vie vient de basculer dans le caviar et le cuir. Muet, convivial, je regarde oeuvrer Thaïs. Tout son art est de malaise ; les mots sortent comptés de sa bouche : un ton de reine s'adressant à sa chambrière favorite. Elle parle dans une autre dimension : "J'aime ta bouche", "Non, ne la referme pas !" Je connais les mutations de sa voix, la charge électrique du désir. Plus tard, la chambrière demande où sont les toilettes. "Tu peux attendre" ordonne Thaïs, "Je t'accompagnerai après le café". Quand elles reviennent des toilettes, la chambrière baisse les yeux. "Elle a été sage" dira simplement Thaïs.

 

Trois heures du matin.

Sur la piste de danse : provoquer la fatigue et le sommeil, écorner l'arête vive du mal. Sensation ambiguë : je méprise un divertissement qui m'apaise ; je stigmatise la futilité de mon mépris. Une vague Ariane me tire de ce labyrinthe circulaire en m'embrassant sur la bouche. Heureuse fille qui m'évite les agenouillements de la séduction !

"Et moi, qui suis-je ?" me susurre cette Nadja en vadrouille qui n'a jamais lu André Breton. Elle est soûle, bête à faire peur et jolie. Nous prenons rendez-vous pour une nuit de détresse; puis, en rentrant, je commets le geste irréparable de ramasser quelques roses dans les jardins avoisinants, pour les déposer dans la voiture de Thaïs. Très vite, l'univers bascule : dégoût et vomissements. Une crise violente me tient plié sur le sol. Je hurle son nom. Je pleure comme tous les enfants de l'amour : sottise et respect des nerfs tendus. La Mépronizine et le Séresta m'apportent enfin la paix. J'oublie mon rendez-vous de la nuit et sa lubrique promesse.

Qu'on me comprenne bien : je n'ai pas d'histoire à raconter. Ne m'intéresse que l'exorcisme du coeur. Je cherche en aveugle une porte de sortie qui passe par le jeu de l'écriture. Si je m'égare dans le secret de Thaïs, c'est parce que sa folie me dérange. Comparé à son mutisme, je ne suis qu'un vil jongleur du langage. J'étale mes maux, donnant comme tous les écrivains dans le commérage de la douleur et les afféteries du Verbe. Face à cette statue d'écorchée vive, je ne suis qu'un provincial berné par les livres et leurs ridicules prétentions. Ma prolixité n'a pas de prise sur cette femme bornée, mais bornée avec extravagance, noblesse, talent. Même lorsque son silence deviendra insoutenable, je le respecterai comme une énigme. Que suis-je pour me comparer à elle ? Un homme à formules, à croyances vagues où passe, à mes meilleurs moments, l'éclair du doute. Thaïs, elle, croit jusqu'à la stupidité que l'irrémissible faute existe, dont elle porte les stigmates divins. Je jouette avec le mal en dilettante, amateur d'âmes en quête de frissons distingués ; Thaïs vit son mal, l'incarne, le déteste et l'aime comme un trésor. C'est son brillant noir, son obsidienne sacrée, l'ombre portée de son âme.

Séduire n'est rien (il suffit d'être complaisamment la dupe des apparences : discours des yeux, des mains ; fonction phatique des mots, le langage n'est qu'un trait d'union entre deux consentements), c'est le désir de séduire qui est tout. Séduire à vingt ans ? Les esprits animaux vous portent seul ! Mais à quarante, à soixante ans ? Montherlant l'a mieux compris que Molière, qui nous présente un Don Juan du troisième âge. Étrange jeunesse de l'esprit qui nous "abêtit" à aimer toujours. Nous recevons les représailles du Temps avec une révérence moqueuse et le vieux beau supplante le play-boy avec la médaille du mépris. Respectabilité relative : il lui faut tenir à l'angoisse d'exister plutôt qu'au désir de paraître. L'inanité de la vie le frappe bien davantage que celle de l'opinion, mais il meurt lentement de se sentir in-désirable. La mort s'avance, irrésistiblement sereine et séductrice pour l'inciter à ricaner du destin. Reste le fil insécable du désir. Aujourd'hui, notre désespoir le renforce. Mais demain ? Demain, la séduction nous semblera cette tragédie en déshérence, cette réponse ambiguë aux murailles d'incompréhension que l'existence dresse devant l'homme lucide. Le coeur brûlé par cette aberrante passion, nous suivons du regard ces adolescentes délicieusement perverses qui sentent l'eau de toilette, la sucette aux framboises et l'ennui.

Thaïs a commencé sa psychanalyse. Le jeu névrotique, un instant séduisant, se retourne contre sa patiente. Le miroir inquiétant de l'angoisse et peut-être, aussi, la nostalgie d'une passion compromise, l'ont-ils conduite aux portes outrageantes du discours intérieur. Il faut parler ou mourir : du moins le croit-elle. Ses premiers affrontements sont muets. J'apprends, non sans sourire, que Thaïs a décliné l'offre du divan. Pour être médecin, on n'en est pas moins homme ! Au bout de trois semaines de consultations, l'homme de l'art accepte de me recevoir. J'en déduis de son jargon que l'amour fou ne se ravaude pas, que Thaïs ne reviendra jamais.

Alors que faire, si l'amour est incertain et les passions provisoires ? Mêler nos attentes folles à notre dégoût souverain ? Saupoudrer les mercuriales du rêve avec les grains de l'amour ? Savoir si Lovelace triomphera de Werther ? Ou si les deux seront la dupe du Temps ?

 

J'ai repris mes cours au Lycée. Le directeur me convoque dans son bureau pour s'enquérir de mon avis sur le péché originel. Monsieur Bayon est un prêtre libanais qui croit que le Diable existe. D'aucuns prétendent qu'il le chercherait dans le corsage des élèves, trop effrayées pour le décevoir dans cette quête. Pendant que nous conversons sur les sommets, un jeune garçon entre, accompagné du surveillant général. Il est blême, vaguement terrorisé. J'apprends qu'il a été surpris en train de se masturber dans les cabinets de l'internat. "A quoi pensais-tu ?" tonne Monsieur Bayon. L'emploi de cet imparfait ferait-il référence à l'univers diabolique du fantasme ? L'élève ne pense pas, ne pensait pas. "Voilà le péché !" tonitrue le Père Bayon, visiblement habité. Il s'adresse à moi : "Vous croyez au Diable, n'est-ce pas ?" Je le regarde droit dans les yeux : "Oui, nous avons de bons rapports..."

 

Je déambule sur les boulevards, obsédé par l'image de Thaïs, les berlines rouges, les Labradors noirs. Le souvenir de notre existence "familiale" s'estompe sur la sanguine rechampie du présent. Je cherche à désennuyer mon esprit par la fadaise publicitaire, le mouvement des badauds, l'équivoque des regards. Je constate dans un état second l'aphasie et l'hypertophie politiques. Tout un chacun se préoccupe férocement du bonheur des peuples. Des têtes foraines cautionnent la débilité des slogans : triste spectacle de l'intelligence asservie ! La mienne, la leur. J'aime Thaïs ; ils adorent le pouvoir. Asservis par la félicité publique comme je le suis par mon espérance privée.

Tout ce raout politique me confond. Je pense à ses mains de fièvre, à ce bonheur ravagé, à mon amour qui se vide. Voter pour qui ? Je contemple, accoudé à la margelle du monde, l'eau putride de la vie. Ambiguïté du langage : qui de nous est l'histrion ? L'homme public, l'homme privé, au même titre attardés à glisser sur l'aire de leurs utopies comme des bateaux faussement ivres ? Quelle menterie générale ! Je suis du regard l'ondulation sacrée d'une jeune croupe; à chaque saccade du fessier, les illusions du monde s'effacent. La bête supplante la bêtise pour la plus grande joie de mon malheur.

 

Je n'ai pas revu Thaïs depuis deux jours. Pas de coup de téléphone. Mon cerveau faseye. J'ai l'estomac serré par ce mal obscur qu'elle m'a légué en partant. Comme je criais sur sa poitrine (plainte joyeuse, modulée de désespoir et de révolte, claquement des nerfs tenus en bride, marée débordante du bonheur)! Toutes les femmes s'affadissent au seul souvenir de sa beauté. A quoi tient-elle ? A l'insultant dessin de la bouche, l'équivoque du menton et du regard, son visage de blason (l'alérion de l'oeil, la source interdite des lèvres et ses cheveux sur champ d'or). Fors sa beauté, tout l'imaginaire se dévide. Ainsi ma douleur s'épuise sur une forme que son éloignement magnifie. Plus je m'éloigne, plus je l'embellis ; plus je l'embellis, plus je souffre. Où est la sortie du labyrinthe ?

Je cherche.

Pourquoi, dans le bilan de l'amour, n'inclurions-nous pas les délices du ridicule, l'infatuation de l'aveuglement et la surestimation de la folie ? Même s'il est le grand maître du vertige, l'éveilleur fondamental, comment ne pas accuser l'Amour d'être une immense perte d'énergie, d'intelligence, de doute ? Aujourd'hui, je marche sur une mer de nuages en bredouillant des prières d'attardé mental. Au nom d'une sécrétion momentanément perturbée, je m'arroge le droit de juger le monde tiède, mesquin, hors du coup ; je monte en épingle cette vague combustion de mes artères, délicieusement inconscient, inquiet, jaloux, inutile à moi-même et aux autres, idolâtrant celle dont l'unique privilège est d'avoir accéléré mes pulsations ! Merveilleuse niaiserie de l'amour, je tirerai d'elle un livre qui tendra un nouveau piège où d'autres, à leur tour, tomberont. Tant il est vrai que l'amour est une chute et qu'on ne "monte" jamais amoureux. Ah, détestable cervelle, me voilà de nouveau prêt pour louanger le désir !

 

J'emmène une de mes élèves au restaurant. Mes cours sur Baudelaire ont métamorphosé sa libido et oppressé sa poitrine. C'est le point fort de cette intelligence attardée qui dévore son steak et mes paroles avec un même appétit. Sa conversation de magazine s'échappe d'une bouche parfaite où ma perversion s'épanouit. Je parle de la poétique de Sade, des correspondances entre l'orgasme et la création, du romantisme du sein, de la grotte ombreuse où le génie se consume. Au café, elle m'avoue apprécier surtout la profondeur de mes vues. Imaginait-elle que la littérature fût érectile ? Je la raccompagne à quelques rues du Lycée, légèrement titubante, l'âme humide et la soif d'apprendre insatiable. "Je pourrai venir vous voir mercredi ?" J'acquiesce d'un battement de paupières : j'ai la pédagogie dans le sang.

Don Juan joue sur, avec les mots ou les maux. Les siens, ceux des autres. Sa démarche : un jeu où le langage tient une place royale. Il double la mise du plaisir par la linguistique, les amphibologies chères à Barthes, l'érotique logosphère. Qui n'a pas compris cela (même Merleau-Ponty, qui patine dans la morale, le souligne) méconnaît la poétique du séducteur. Nul n'ignore que les genoux parlent sous les tables et que les mains communiquent, mais le plaisir vrai implique l'orbe contrastant des mots. Parler, c'est donner la victoire au silence, aux soupirs délicieux, au roulis des corps. D'Annunzio, petit, borgne, chauve et le langage doré. De la séduction à l'érotisme, le signifiant tient le signifié par la main.

 

Ce qui me séduit, avant toute chose, dans Thaïs, c'est son insaisissabilité. Circonscrire un être, c'est le perdre. Thaïs ne quitte pas le miroir. L'analyse la dérobe : elle en ressort accomplie. Les mots l'altèrent ou la fardent, ils ne la dévoilent pas. Je pourrais dire aujourd'hui : je ne connais pas cette femme. Je sais son corps, ses faiblesses, son plaisir ; je comprends passablement sa route sans savoir où elle va. Je la décris : autant dire que je l'invente. Indémythifiable, Thaïs ? Non pas ; elle est le contraire du mythe. Déroutante, décevante, désolante aussi. Mon potentiel d'illusoire s'effrite sur les murs du quotidien. Le vase sacré s'écaille. Du contenant, je donne le contenu. Même si je me suis longtemps éclairé à sa sidérante beauté, conservant toujours dans les replis de sa mémoire sa vision unique, c'est à des riens impalpables que mon coeur se suspend. Une certaine façon de coiffer ses cheveux d'or, de tenir sa tête droite, de poser la main sur les objets, d'être assise, de se taire. Pourquoi l'immense troupeau des femmes, soumises ou désirées, n'a-t-il jamais vraiment pesé dans la balance de sa fascinante apparition ? J'ai tenté de remplacer le diamant par le strass, la femme unique par la chimère des plaisirs renouvelés, oubliant (ou voulant peut-être les confondre) que qualité et quantité n'ont qu'une apparence orthographique.

J'ai joué sur mes identités (nous sommes tous au moins double) négligeant l'antagonisme qui déchire la majorité des hommes inquiétants (et inquiétés), et les invite à se partager entre la passion et la luxure. Je confesse ma pente pour les mélanges, les terrains d'entente escarpés, les hauts lieux où souffle l'ambiguïté. Au plus fort de mon amour pour Thaïs, j'ai désiré d'autres femmes. Je leur ai dit des mots troubles comme on chante son angoisse. J'ai murmuré ma peur sur leurs ventres tièdes. J'ai fait pleuré Thaïs pour des passantes qui ne m'étaient rien, archanges sans visage et sans nom que la nuit efface.

Ai-je mérité qu'elle parte ? De souffrir tant ? Cette mort sans récompense ? La nuit, l'immense nuit sans elle a commencé.

 

II

 

La première fois où j'ai rencontré Thaïs, je ne l'oublierai jamais. Est-ce étrange? Je conserve le souvenir de la première seconde où mes yeux l'ont aperçue. Bleuité de la parure, sa démarche folle : elle m'a dit son nom dans un rêve dont je m'éveille aujourd'hui.

Il me souvient que j'étais également vêtu de bleu. J'avais l'âme bleue, les mains, le sourire. Je tentais de vivre, - que le vent se lève ou non. J'y réussissais passablement.

Avec elle, mon existence a chaviré.

Elle était venue au club d'escrime me présenter son premier enfant : un garçon d'une douzaine d'années, désireux de jouer les mousquetaires et de tâter du fleuret ; mais je n'avais d'yeux que pour Thaïs. Tout de suite, je n'ai vu qu'une créature exceptionnelle, faite pour inspirer les passions les plus violentes et dont le regard me défiait. J'ai voulu ouvrir ces yeux de perle, m'enfoncer dans leur mystère marin et me noyer pour toujours. J'ai voulu... mon Dieu, quelle étrange fatuité !

Soyons sincère : la perdition me fascine. Ai-je vraiment résisté ? J'ai conservé quelque temps d'artificielles distances, lui octroyant ça et là d'indéguisables bonjours, pour faire durer le jeu. Instinctivement, j'avais compris qu'elle m'interdisait de la juger convoitable. Je devais l'ignorer dans une parfaite soumission, caricaturer l'indifférence, me rendre discrètement insupportable en négligeant ses regards. Notre connivence déjà se jouait sur des éclairs. Nous nous parlions sur une planète d'obsidienne par étoiles interposées.

A chacune de ses visites (elle assistait à tous les cours de son fils), Thaïs changeait de parure : blanche, bistre, bleutée, sa chevelure de soleil ceinte dans un foulard de soie noire. Elle cultivait l'art inimitable de faire paraître toutes les autres femmes en solde. "Trop maquillée", "Trop voyante" murmuraient autour de moi des parentes d'élèves que cette pharaone dérangeait. Elles ne lui pardonnaient pas de les rendre transparentes, non avenues. Thaïs jetait parfois sur leur croupe un regard de maquignonne, soupesant leur vide existentiel à l'absence d'encolure, au manque d'assise du garrot. Pour elle, le monde est simple : il a quelques trois siècles de retard. La roture prolifère où s'égarent quelques aristocrates désoeuvrés. Tout leur est dû au nom d'une insolence native. La haine et l'envie des manants justifient leur insultante apparition. Lorsque Thaïs quitte la salle d'escrime, le cliquetis des fleurets fait silence. On la raccompagne du regard jusqu'à sa Porsche qui vrombit dans la nuit comme une insulte.

 

Ce que j'aime dans les vacances, c'est le départ des autres. Enfin, la ville s'éclaire : prostrée de chaleur le jour, la nuit fraîche et silencieuse ; les matins surtout sont délicieux. On dirait qu'un dictateur a subrepticement décimé les trois quarts du genre humain. Étrange comme les désillusions de l'amour peuvent rendre, fors quelques êtres, l'humanité superflue !

C'est l'été.

Je promène mon chien et ma solitude sur les boulevards, vêtu de blanc, amaigri de huit kilos, l'âme nauséeuse et l'oeil terne. Je regarde les autres sans les voir, couleurs inutiles à ma peine. Je déambule, de mon pas petit-bourgeois, perdu sur les plages aréneuses du passé. Un instant, je remarque une provocante jeune fille qui porte sa poitrine comme une décoration. L'honneur dans les seins, pourquoi pas ? Une façon comme une autre de militer pour l'extase. Présentement, je milite pour la survie de mon âme. Des goûts de suicide me tenaillent, le roulis doux de la mort et sa confortable couche. Quelques anfractuosités me retiennent au bord du gouffre, le secours des mains amies, l'étançon de quelques êtres. Ma fille surtout, Eve que j'ai quittée pour cette aventure démente, qui plus tard saura l'envers du rêve, que je retrouverai enfin ! Et peut-être aussi le pitoyable et lancinant besoin de croire que Thaïs va revenir.

Nous approchions des vacances de Pâques. Thaïs m'a demandé si son fils pouvait suivre un stage d'escrime, prétextant une nature encline au désoeuvrement et à l'ennui. J'ai compris qu'elle n'acceptait plus que nos regards s'éloignent, que cette proie faussement réticente lui échappe. "Je n'aime pas les vacances" m'a-t-elle dit dans un souffle. Puis nos yeux se sont fuis comme des ombres, moi sachant qu'on n'apprivoise pas l'oiseau-phénix, Thaïs s'étonnant de ma résistance imprévue. André Breton (Vive la littérature !) est venu à ma rescousse. En lui remettant le dossier du stage, je lui ai glissé ma carte avec sa phrase célèbre : "C'est l'attente qui est magnifique". Cette citation a eu l'art de mettre fin à nos joutes. Deux jours plus tard, je recevais sa réponse "J'aime beaucoup l'Amour Fou".

Dans la semaine qui a suivi, Thaïs est devenue ma maîtresse.

 

Ma chronologie de cette époque est incertaine, mais quelques chiffres témoignent de mon errance : j'avais sept maîtresses quand j'ai rencontré Thaïs. Deux jeunes escrimeuses, une bourgeoise chapeautée qui venait m'attendre à la sortie du Lycée (assortissant la couleur de sa voiture au feutre de son chapeau), une vendeuse de fromage replète, une remplaçante d'Anglais, une coiffeuse et une jeune intérimaire qui donnait tantôt dans les sondages, tantôt dans la semi-prostitution. Ce petit monde secret dégageait une chaleur infernale, mais toujours les flammes m'exaltèrent. J'aime le feu des regards et de la sève. Ma latinité se désespère aux approches de l'hiver, n'ayant jamais conçu un monde sans amour, un bonheur au-dessous de 30 degrés centigrades. J'ai dit que j'étais heureux ? Je l'étais. Sans passion aussi, distribuant mes heures à oeuvrer dans la tendresse et l'orgasme, manoeuvrant pour convoyer ces dames (ou ces demoiselles) vers des rencontres lascives, prétextant qu'à trois, quelquefois quatre, le jeu de l'amour - excipant de son extension infinie - permet de troublantes réussites. Ainsi les escrimeuses connurent la remplaçante d'Anglais, j'unifiais le chapeau et le fromage, et, en verve de cohabitation créatrice, j'appareillais mademoiselle Bigoudi à la sondeuse.

Pourquoi ces détails ?

Attester que je n'étais pas un ange, et, pour ceux qui radotent sur l'opportunité des passions (la fameuse cristallisation de romanesque mémoire), témoigner d'une existence qui ne souffrait pas d'isolement. J'étais affranchi, majeur, largement vacciné, sans excuse. Je n'ai pas aimé Thaïs naïvement ; moins encore pour échapper à quelque défaut du coeur ou de la cervelle par manque d'occupations. Je suis devenu fou d'une femme qui inspirait la folie. Délibérément, lucidement, sans raison. Je l'ai vue et rien d'autre, hormis elle, n'a compté.

 

Hier, j'ai croisé Monsieur Bayon. Il m'a confirmé que les élèves ont "soif de Dieu", mais que le démon s'épanouit chaque jour. "Chaque nuit", ai-je cru bon d'ajouter. Puis, en veine de confidences, Monsieur Bayon a longuement évoqué le drame de sa sainte nièce Bénédicte, née sous les décombres pendant la guerre et qui, depuis, souffrirait de surdité. "Nous sommes tous les deux plus près de Dieu" a soupiré le saint homme, dont au lycée nul n'ignore les frasques. La rumeur prétend qu'il la fornique à quatre pattes derrière son bureau, mais lui met-il pour autant un billet de 500 francs dans la bouche, comme le rapporte sa secrétaire myope et pudiquement délatrice ? Toujours est-il qu'il en parle comme d'une nonne qui, bon an mal an, pèlerine à Lourdes sans succès. Voudrais-je la connaître plus en détail ? Nous pourrions dîner ensemble ? J'acquiesce, faussement empressé, mais on ne refuse pas à son directeur unique et préféré le privilège d'élargir ses connaissances. D'autant que de lui dépendent mes heures supplémentaires, un emploi du temps ad hoc, une classe privée et le rarissime privilège de fumer pendant les cours. "Je me suis laissé dire que vous vous étiez séparé de votre femme... Vous ai-je dit que j'étais moi-même marié ? N'empêche, cher Monsieur, que la femme est l'organe du Démon. Sans elle, la damnation n'existerait pas. Je suis moi-même un immense pécheur. Comme vous ! (Il rit) Oh, ne vous méprenez pas sur ma prétention : chez moi, tout est dans la tête. Mais toutes ces filles qui viennent me voir dans mon bureau avec leurs seins en avant, leurs odeurs d'aisselles, leurs mini-jupes ! Et leurs yeux, vous avez vu leurs yeux ? Bordés de noir, humides, diaboliques ! Surtout j'aime quand elles pleurent, quand leurs larmes confessent l'existence de Dieu. Ah, c'est vrai, vous ne croyez pas en Dieu ! Moi, je respire sa présence tous les jours. Dieu est épreuve..." Ensuite, le saint homme prophétise. Mon air interdit excite sa faconde céleste. Enfin, tout à trac, il me touche quelques mots de son argent. "J'ai 50 millions à placer. Vous ne connaîtriez pas un homme de confiance?" Au bout d'une demi-heure, je sors de ce soliloque dans un état de rêverie avancée. Cet homme représente l'archétype éblouissant de la pourriture divine. Son vomi sucré m'est un nectar. Il réussit chaque fois le prodige de me faire oublier Thaïs et mon tourment souverain.

 

Thaïs avait connu deux maris, une trentaine d'amants et le double de maîtresses. De cette existence ordonnée, elle avait tiré un code du désespoir qu'elle abandonnait comme une écharpe en hommage à ceux ou celles qui l'avaient aimée. L'essentiel, pour Thaïs, était qu'ils souffrissent beaucoup et longtemps, aux limites du suicide et, si possible, ruinés. Aucun ricanement dans sa voix : elle les accompagnait compatissante et troublée jusqu'au tombeau. Leur ménage détruit, elle les quittait avec cet art consommé de la tragédienne qui s'immole aux ordres du destin. Tous, sans un reproche, la regardaient s'éloigner dans sa folie, heureux d'avoir partagé un moment sa flamme, irradiés pour toujours. Regrettait-elle qu'ils n'allassent pas jusqu'au suicide ? Je crois pouvoir le prétendre. Mais elle en accusait la médiocrité du siècle, l'inconsistance des êtres, la pâleur de leur étoile. Et parfois, d'épuisement, c'est elle qui tentait de mourir.

 

Comme toutes les personnes qui vivent la tragédie avec un soupçon de fanatisme, Thaïs n'avait aucun sens de l'humour. Elle passait du sublime au dérisoire, banalement femme à ses heures (très rares) dès qu'elle s'éloignait de son tourment olympien. Mais il fallait scruter son temps avec beaucoup d'attention pour lui trouver une faille : la niaiserie de ses lectures, son errance musicale, l'idolâtrie du bronzage ; en somme, la glose infatuée des amateurs de surhomme et des érudits en chambre. Pour Thaïs, comprendre ne suffit pas ; il faut sentir, vibrer, trembler, souffrir ou jouir. Toute pensée devient suspecte si le corps ne la sécrète pas. Ardente et silencieuse par nature, elle n'a que mépris pour le commérage intellectuel. D'où parfois, au tout début de notre rencontre, d'étranges méprises. Par exemple, je ne m'expliquais pas sa vanité du voyage, qu'on pût se croire augmenté d'avoir promené ses robes au Caire ou ses fourrures à Moscou ! Imagine-t-on Phèdre à Bangkok ? Antigone aux Baléares ? Jusqu'au jour où je compris qu'elle ne parcourait pas le monde pour le voir, mais pour que le monde la vît. Son mari l'entraînait-il aux Caraïbes, au Pérou, à New York ou Montréal ? Elle en revenait plus hautaine de n'y avoir pas croisé son double. Aucun pays n'eut mérité qu'elle y déposât son fardeau. C'est ainsi que nous visionnions à longueur d'heures le film de sa déambulation, sonorisé par le dithyrambe marital, qui voyait en elle Madame Voyage. Heureusement que, pour compenser la niaiserie du propos, le regard de Thaïs se posait sur moi comme un élytre et je croyais sentir le baiser d'Antinéa.

 

 

Visite de Jean-Pierre Cabanes.

Il est chargé d'instruire le divorce de Thaïs, mais notre propos s'égare. Nous parlons de son dernier roman. Il a opté pour une vision cynique du monde. Nous convenons qu'il faut bêtement préférer la richesse à la pauvreté, la jouissance aux douleurs, l'intelligence isolée à la bêtise commune. Nous évoquons, lui les bienfaits de l'injustice, moi les délices du devoir inaccompli. "Vous savez que le samouraï d'aujourd'hui travaille 2150 heures par an !" Nous lui comparons nos mesquines six cents heures d'effort, satisfaits de notre négligence, d'un monde à l'écart où n'existent que les viandes rouges, le Beaujolais nouveau, l'odeur sui generis de la vierge.

 

 4 heures.

Toujours je me suis levé la nuit pour boire, pour écrire, pour rêver. La nuit, j'appartiens aux dieux. Je suis un autre. Ma chienne fidèle m'assiste ; mes cinq chats me tiennent compagnie. Ensembles, nous attendons l'aube nacreuse, les tentations de la vie qui viennent avec les flammèches du jour. Instant de parfait bonheur, nonchalance de ma mémoire, paix et pardon mariés. J'écris, je fume, j'invente la spirale du futur, les puits où demain j'irai boire. Doucement, je repousse le destin qui me voulait illusoire et temporel. Je mange un fruit ; j'écoute dormir les autres, inexplicablement rassurés. J'existe dans ce discours mélodique où les mots ont des sourires d'enfants. Je joue avec la bobine du temps. J'ai retrouvé la jeunesse.

Mais pourquoi Thaïs m'a-t-elle aimé ?

Nous passons des jours entiers à ne quitter le lit que le temps d'un bref repas. Je me plie à son snobisme gastronomique - coquillages, salades et vin rosé. Puis, pendant des chapelets d'heures, la boulimie des étreintes, l'amour sans relâche - course éperdue aux confins sans limite du désir - quand le corps n'est plus qu'un sexe brûlé et l'esprit qu'une obsession. Les hôtels se remplissent de nos cris, nos gémissements, toute cette symphonie de la torture qui mime le halètement et la douleur. Nous faisons l'amour, habités par la démence, sans cesser de boire et de fumer, reculant le spectre du sommeil et sa mort suspecte. Nos nuits prolongent ces combats sans issue jusqu'à la trêve livide du matin. Nos orgasmes s'éternisent et nous restons des heures, l'un dans l'autre, usés par le frottement de la chair à la poursuite d'une délivrance impossible. Pas une seconde, je ne vois l'envers de ces exploits : quand la frénésie physique retombée, notre insupportable lassitude ouvrira toutes grandes les portes à la perversion et à l'ennui.

 

Mes cours ont repris. Dans le monde terne et conventionnel de l'enseignement, étrangement, le Dom Juan de Molière occupe une place de choix ! Tout a vieilli : l'intérêt du mariage, le sens de l'honneur, la rodomontade religieuse, le vouvoiement paternel. Restent la peur des statues, la niaiserie universelle, le pompon de la morale et, heureusement, l'immense solitude du héros. Solitude habitée : l'éventail de quelques jupes et l'irremplaçable valet. Dom Juan traîne avec lui Sganarelle ou Alcacer. Don Quichotte a Sancho Pansa, D'Artagnan Planchet, et ainsi de suite... Le grand homme a toujours besoin de son miroir ou le lion d'une souris. Comme si toutes les grandes aventures de l'esprit (ou du corps) souffrissent de s'édifier sans témoin, sans bouffon. Qu'est un roi sans son historiographe? Napoléon sans Las cases ? Le chêne sans le roseau ? L'attachante générosité de la jeunesse m'a longtemps pourvu en compagnons flexibles et courtois. En somme, quelques prosélytes qu'attiraient ma démarche vagabonde, les miettes de ma culture et mes libéralités. Abondamment nourris de cette ignorance qui autorise le risque, assoiffés d'imitation et sourcilleux comme des infantes. Tous ne furent pas médiocres : j'eus à souffrir de leur départ ingrat, de leurs fiançailles bourgeoises avec des poupées interchangeables, affamés d'ombre et de routes vicinales. Je les remplaçais, selon l'occasion et le besoin. Il ne manque pas, de par le monde, de beaux adolescents ironiques, âpres à l'immédiateté de la vie et qui aspirent à se dégager des scories de la famille, du collège et de l'acné juvénile.

Tour à tour, je sais qu'ils me quitteront, endettés d'expérience et de savoir léonin. Mon humeur pacifiante les dédouanera de leur inévaluable impayé, définissant ainsi deux races d'hommes qui frayent entre elles sur des hauteurs imprévues : celle qui donne, celle qui doit.

J'ai fumé toute la nuit.

J'éructe mes poumons par petits morceaux, écrivant et fumant sans relâche, presque heureux.

Roland a déserté l'hôtel où nous sommes descendus, tricotant son destin avec une jeunette de passage. Ensemble, nous fuyons les mirages du passé, moi surveillant ses lectures, lui guettant sur mon visage les stigmates de l'ennui.

Le jour se lève. Le ciel est blanc comme ma velléitaire transcendance.

Où est Thaïs ? Avec qui ?

Le cancer qui se prépare au fond de ma gorge parodiera un jour celui qui me ronge le coeur.

 

III

 

Ma dépression prend l'allure d'un régime diététique : plus je souffre, plus je deviens élégant ; je gagne en dandysme ce que je perds en gaîté. Une tête errante sur un corps d'adolescent. Deux parentes d'élèves, mamelues et fessues, s'informent de ma soudaine minceur. "Ma femme est partie" dis-je, sur le ton macabre du monsieur accusé de forfaiture. Des sourires de convoitise m'accompagnent : ma beauté devient bizarre. D'une part, je sécrète un fiel qui assombrit tout ce que j'approche ; de l'autre, quelques hyènes me surveillent en salivant. Je les soupçonne de croire que le désespoir comme, parait-il la pendaison, fébriliserait le sexe. A moins que la conjuration de la mélancolie et de l'élégance ne m'apparente à leur rêve ? Que j'incarne la victime consentante dont on aspire sang et sperme jusqu'à la mort.

 

Toujours les femmes m'ont obsédé : leurs bouches torturantes, leurs mensonges merveilleux, leur vague odeur d'infini. J'aime d'elles l'immense inutilité de leur présence, leur somme d'égarements, leur gratuité esthétique. Sans les femmes, comment aurais-je pu vivre si parfaitement superficiel ? Elles m'ont permis d'accepter l'épilepsie du monde ou sa monotone perfection ; elles m'ont fourni en obsessions, conforté dans l'inhumanité de ma démarche, permis de perdre mon temps. Dès mon enfance, j'ai su qu'elles seraient mon labyrinthe, mes trous noirs, les étoiles battantes de ma vie. Même si, aux frontières de leur univers, il m'est arrivé ici ou là de m'égarer dans l'horreur du sérieux, toujours elles m'ont ramené vers le futile : le vernis des sensations, le drap du désir, l'oreiller de la tendresse. Rien, absolument rien en dehors d'elles, n'a compté. L'attrait du monde, le folklore du savoir, l'absurdité de la mort, l'aimantation de la gloire, le rubis de l'art : tout sera passé au second plan ! A seize ans, je lis Nietzsche en pyjama, barricadé dans ma chambre, à quatre heures de l'après-midi, pour ne pas succomber à la musique d'un talon qui passe. J'engloutis La Volonté de Puissance, ignorant tout du génie de ma faiblesse et de ses puissants accords. Soudain, le claquement autoritaire d'un talon m'entre dans la chair. Il grandit en passant sous ma fenêtre. Je m'accroche à mon livre comme si ma vie en dépendait. Des larmes roulent sur mes joues. Mon aboulie (car je ne résiste pas au-delà du troisième ou quatrième appel) m'atterre. Le soir, je rentre fourbu de ces épuisantes cavalcades où j'ai reniflé tous les jupons, levé en pensée la jambe sur tous les escarpins complaisants. Naturellement timide, en chasse toutes les audaces m'habitent. J'aboie après tous les regards ; je lèche toutes les mains ; je remue la queue au moindre parfum d'aisselles, sensible déjà au remugle du plaisir et à ses miasmes sacrés. Sans les femmes, comment serais-je resté si voluptueusement, si simplement, si merveilleusement BÊTE ?

 

Thaïs ne me regarde pas, elle me pèse ; elle contemple son pouvoir dans mon inquiétude , elle vide mon corps pour entamer mon esprit. Elle se heurte encore, dans l'infini de mon désarroi, à l'irréductible barrière de l'ironie. Ma puérile lucidité l'exaspère ; elle devine un monde invisible et rigoureux auquel mon désespoir se raccroche ; elle adore l'animal qu'elle meurtrit, mais l'intellectuel l'incommode. Puis les larmes jaillissent de mes yeux : le monstre sacré rentre les griffes et sourit. Jamais Thaïs n'oublie que je l'observe, que je vois l'ombre, que l'envers du décor me rend plus fascinante encore la lumière de son jeu. Mais le jeu de la séduction touche à sa fin ; la scène s'anime, de nouveaux acteurs s'implantent, l'heure est venue pour moi d'aller mourir derrière le rideau. Mourir ? On meurt d'amour à seize ans ; à quarante, on ne se suicide plus pour une maladie qu'on sait guérissable. Le voudrait-on fortement que le dieu du ridicule arrêterait votre main. Il y a ainsi des moments, exceptionnellement rares, où il est souhaitable de s'estimer comme le dernier des crétins. Mourir pour mourir, plutôt envier l'arrêt cardiaque sur la crête de l'orgasme que les nénuphars d'Ophélie. L'ennui, avec l'intelligence, c'est qu'elle transperce les passions ; plus tard, elle terrassera le plaisir, dissimulée derrière les voilettes de l'érotisme. Plus tard...Il sera grand temps alors d'écrire sur nos passions immortelles et nos érections fanées.

 

Dès le premier mois, les exigences de Thaïs sont nombreuses : elle me donne des rendez-vous impossibles, exige le nom de toutes mes maîtresses, le détail de nos ruptures ("Mais pourquoi les quitter ? Je vous assure que ce n'était pas nécessaire"). Je dois raconter par le menu l'arcane de nos plaisirs. Son désir s'allume à la magie du langage ; cette femme du silence s'invente une folie où les mots sont des échardes, des onguents. L'amour et la poésie ne font qu'un : entre deux étreintes, elle repasse la bande sonore du désir, l'enrobe de dentelles et de coups, l'agrémente de soumissions, de déchirements, d'aveux ; elle flirte avec la mort.

 

Salle des professeurs.

Huit heures.

Mes chers collègues attendent la sonnerie. Fatigue de l'oeil et fatigue du vêtement. Quinze ans à croire que la jeunesse est d'essence divine les a prématurément vieillis. Ils sont déçus de constater l'erreur rousseauiste : l'homme est né con et l'enseignement le confirme. Par gentillesse, ils se gardent de l'avouer bruyamment. D'un côté, les parents assurés d'avoir accouché d'un sphinx ; eux, de l'autre, usant de la périphrase pour conjurer l'erreur génétique. "Votre fils manque d'esprit de synthèse..." L'esprit de synthèse, quelle trouvaille ! Pire que la trisomie 21 qui, elle, au moins, ne cache pas son chromosome surnuméraire. Après le troisième âge, les gens économiquement faibles et les nouveaux pauvres, voici les amputés de l'esprit de synthèse, Ô naïve société !

Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre : on ne peut avouer plus clairement que le corps professoral s'est assoupi. Il y a celle qui les doigts bandés (tirerait-elle à l'arc des deux mains ?) tente de faire accroire que son fils est un génie, celle qui amène son chien en classe (dans le cas où les élèves mordraient !), celle qui grince des dents chaque fois qu'elle croit respirer une injustice, celle qui partage l'humanité entre les non fumeurs et les fumeurs; et puis les autres, gentilles, éteintes, fagotées négligemment; et quand on passe près d'elles, un parfum d'aisselles vous soulève comme la sudation de l'esprit.

A l'autre bout de la pièce, les messieurs. Les scientifiques arborent des blouses blanches, sans doute pour trépaner les élèves ; d'autres ont mis leur autorité dans la cravate. Celui-ci, la bonne trentaine, n'a pu se résoudre à quitter le jeans estudiantin. Il y a le petit consciencieux qui révise son cours avant d'aller bachoter, le suçoteur de copies qui se venge au stylo rouge des insultes du destin, celui qui joue à n'être que de passage (style la vie est ailleurs), l'éternel professeur de musique ou de dessin, l'artiste en option, baudelairiennement vêtu de noir afin de rappeler que l'Art est mort.

Je les observe. Je suis l'un d'eux. Moi je suis mort depuis que Thaïs m'a quitté.

 

Chez Thaïs étonnent la longueur du cou, le menton levé à l'horizontale, le fard intense, la fixité de l'iris. Ensuite, elle se lève et elle danse en marchant. Une danse intérieure, maîtrisée. Sa gestuelle harmonise provocation et distance. Elle provoque l'étonnement et force l'adoration. Sa mimique préférée est celle du dédain absolu.

Combien de fois, en sa présence, ai-je observé l'attirance des hommes pour ces femmes indomptables qui s'autodétruisent avec fureur ? La seule apparition de Thaïs suffisait à plonger les hommes dans l'enfance, entre le bleu et le rose, le borborygme et le vagissement. Je me plaisais à contempler leur bave, leurs petits doigts agités ; j'écoutais leur bafouillis glaireux ; je les sentais faire dans leurs couches. Les gros transpiraient, les maigres avaient des rictus. Tous rêvaient d'insondables soumissions, entre seins et cuisses, noyés dans leur blonde maman.

Dans ces moments-là, Thaïs restait souveraine : les amateurs de faste et d'intolérance l'inspiraient. Elle adorait la prostration masculine, son immense bêtise, sa prétention à genoux. Parlait-elle ? C'était pour les ligoter dans le trémail de sa voix. Mais surtout, elle cultivait l'art du silence, le crissement du bas (elle ne porta jamais de collant), l'impénétrabilité de l'oeil. Nul d'entre eux ne s'abusait sur son message : ils le recevaient en pleine glande, dans le lieu caché de leur tourment.

Thaïs détestait les hommes. Elles les décrétait sales, profiteurs, incorrigibles. Un zoo de ouistitis et de chacals avec, ça et là, par grâce divine, quelques lions. Il les lui fallait plutôt généreux que superbes, mais elle pouvait changer d'égarements. Hormis ces rares élus, elle eut volontiers procédé au génocide de la bête immonde, le phallus stupide et arrogant.

 

 

Multiplicité des rendez-vous.

Tromper le présent, c'est la recette des hommes. Pascal l'a dit autrement, mais sa bondieuserie m'exaspère. Dieu est moins important que les chrétiennes dont la chair est allumée. Un orgasme vaut une prière. Pour conjurer la peur pitoyable de mourir, toutes les solutions s'équivalent.

La nièce du père Bayon n'est pas la solution que je cherche. Livide avec une ombre de fard, elle odore un mélange de lavande et de naphtaline, en harmonie avec une jupe parme et un chemisier immaculé. La sainte, mais la sainte avec des verres de trente dioptries. La transparence du vêtement révèle une poitrine à l'ancienne : blanche, lourde, corsetée. En venant au restaurant, j'ai noté la grosseur de la croupe et sa démarche empesée. Elle m'a tendu une main moite et molle. Derrière ses regards plissés, je la devine à la recherche du diable. Maintenant, le diable est assis en face d'elle, convivial, cynique et d'excellent appétit. Le père Bayon glousse de bonheur. Son langage mystique et sibyllin s'anime dès qu'il vilipende ses subordonnés. Les prêtres d'abord, fourvoyés dans l'enseignement, démodés, incompétents ; les femmes ne valent guère mieux : "Des hystériques ! Des malades ! Toujours absentes. Et quand elles ne sont pas absentes, elles arrivent en cours avec dix minutes de retard !" Quelques professeurs échappent à la vindicte du Bouddha, des êtres pénétrés d'abnégation, bêtes à sacrifices, animaux à vocation instantanée, moi par exemple ! "Vous avez vu nos résultats au baccalauréat ? Nuls, archinuls !". J'argue que les élèves de l'Institution, au demeurant fort aimables, frisent l'imbécillité chronique, mais Bayon confesse avec Jean-Paul Sartre que la bêtise est une invention bourgeoise : elle n'existe pas dans la nature. "La bêtise, mon cher Monsieur, cela s'apprend !"

Pendant qu'il pérore sur l'esprit de finesse et le dressage des âmes, j'observe les mains de Bénédicte. Parfaites, longues, carminées par Guerlain, sans bague. Des ongles griffus d'oisive, fors le médium et l'auriculaire de la main droite coupés courts. J'imagine la sainte nièce visitant sa grotte, yeux révulsés, bouche ouverte, quémandant deux doigts de plaisir à Celui qui ne refuse rien.

 

 

J'aime la pluie des visages, les ruissellements du coeur, l'âme mouillée. Mon paysage intérieur se complaît dans cette atmosphère irénique. Thaïs me rendait parfois visite certains après-midi pluvieux, vêtue d'un ciré bleu turquoise, serrant dans sa main volontaire une agate, symbole parfait de notre amour. Jeu d'enfant, jeu grave de l'enfance abandonnée. Aujourd'hui, l'agate a disparu. Restent l'amour moribond et la pluie tiède. Je cherche vainement, dans la foule bigarrée des boulevards, une silhouette bleu turquoise. Je dévisage toutes les femmes blondes qui passent. Une boutique s'appelle Chez Thaïs. La pluie indifférente coule sur ce qui n'a plus de nom.

 

Thaïs, en seconde noce, avait épousé le mari de sa belle-soeur. Petit, chauve, trépidant et architecte, il travaillait à quelque pyramide de la Grande-Motte et parlait couramment de Guizèh et d'Aménophis Ier. Tout de suite, Thaïs le vit en pierres de taille et cousu d'or. Le chômage de son présent mari, sa somnolence sexuelle et le fait (paraît-il) qu'il chipotait sur l'hygiène, métamorphosèrent son dessinateur en pharaon. Par ce nouveau mariage, elle entrait dans la légende. La déesse changea sa vieille Peugeot contre une Porsche, troqua ses fourrures synthétiques pour des zibelines et, au lieu et place de son gourbi moquetté, habita une villa somptueuse où l'ombre coulait à flots.

 

Mes rencontres avec Thaïs se trouvaient facilitées par d'extrêmes complaisances : l'architecte lui rendait l'existence confortable du monsieur qui tutoie les banques et fricote avec le Maire. Ils vivaient très librement, rameutant chez eux de jeunes êtres, fascinés par la conjuration de l'Argent quand il croise la Beauté. Leur résidence, moitié boîte à bonbons, moitié miroir aux alouettes, accommodait leurs plaisirs. Une piscine azurée invitait à de conventionnels dévêtements, sise dans un parc gazonné, silencieux et rempli d'isolement. Leur maison basse et moderne resplendissait au soleil comme un cristal. Et dans ce monde de verre, habité par la richesse et le goût (fors quelques lithographies de Dali qui les apparentaient à la bourgeoisie béotienne), on venait voir le pêcheur et sa sirène, la perle qui nageait au fond de l'huître ou la plante carnivore qui dévorait l'imprudent.

Au sortir de ce double mariage qui lui laissait d'indésirables enfants, Thaïs s'était laissée prendre au mirage de l'argent. Aimait-elle cet homme bavard et prétentieux qu'elle toisait comme un misérable sac d'écus, le jetant au passage pour un pédagogue impécunieux ? N'a-t-elle pas, ignorant l'identité de ses confondants partenaires, chaque fois poursuivi d'elle-même l'image unique que lui renvoyait son miroir ? A travers le futile prétexte de ses divers compagnons (dont je ne suis pas le dernier) n'a-t-elle pas cherché la preuve exécutive de son terrible pouvoir ? Je la soupçonne de n'avoir jamais accepté auprès d'elle que des hommes-paravent, des faire-valoir, des vitrines, des hochets. Oui, c'est cela : des bibelots contents de l'être, le feu qui brûle pour donner sa lumière et sa chaleur, qu'elle ravivait d'un souffle.

 

La première fois où nous nous sommes aimés.

J'avais pour tanière à cette époque une minuscule chambrette où le bleu-nuit dominait. Thaïs la surnommera "la chambre bleue". De l'outremer à l'indigo, tout y était bleu : le plafond, les murs, les sentiments et le lapis-lazuli de son regard. D'emblée, je sombrai dans son odeur, prélude à cet alliage de puretés et de perversions qui pour toujours la distinguent. Merveilleuse unicité de ce moment, pur bonheur, je m'incline devant votre puissante illusion. Tout en elle m'a troublé : la rigueur d'un maquillage savant, sa voix d'étrangère, sa provocante élégance, ses mains fortes, son orgasme comme une cascade de pleurs.

Tout de suite, elle m'avoua ses goûts lesbiens, sa complaisante tendresse envers les femmes, son plaisir à les vider dans sa main. Mais déjà, dans mes bras tranquilles et rassurants, elle redevenait la femme-enfant, noyée de soumission et de violence. J'appris dans son odeur de poupée à remonter sa jeunesse, à retrouver ses rêves d'éternelles sodomies et parcourir le vrai sous-bois où l'érotisme fermente. Avec elle, tout l'inconscient a remonté le fleuve de la mémoire et la folie a retrouvé son visage. Je l'avoue sans aucune retenue : j'ai dû patienter quarante ans pour découvrir le fin mot de la volupté. Toute ma linguistique sexuelle achoppe à cette sublime rencontre. C'est avec Thaïs que je pénétrerai dans la forêt des fantasmes, à l'orée de ce château de miroirs et de tortures qui se dresse dans ma cervelle d'enfant.

Ma défiance des hommes date d'un affrontement adultérin. On ne peut aimer les femmes sans, peu ou prou, qu'elles n'appartiennent à d'autres : des pères, des maris, des amis. La tromperie conditionne les amours multipliés. Ardente et pécunieuse jeunesse, pleine de littérature maladroite et de lettres indiscrètes, que d'obstacles sur votre route étoilée ! J'ai connu des messieurs fortement contrariés par des tromperies prévisibles, quelques portes définitivement closes, d'insultantes volte-face. On voulut me tuer pour un orgasme. Pour des paradis de cinq minutes, on exigea des purgatoires de cinq ans ! Comme si le péché de chair se commettait seul, entre un abject suborneur et une proie virginale ! Allons, pitié pour les messieurs intraitables dont les blessures d'orgueil sont douloureuses.

Mes cent soixante livres (muscles et matière aujourd'hui grise) ont souvent compté pour ma paix intérieure. J'ai échappé à la vindicte maritale pour une apparence avantageuse. Plus léger, on m'aurait plusieurs fois écrabouillé. Mais ce manichéisme latin qui cautionne la brebis au détriment systématique du loup, m'a brouillé avec les hommes. Avec le temps, les pères sont devenus mes cadets, les maris mes élèves, les amis m'ont voué au luxe de l'exil. Désormais, nous nous entrapercevons. Les ai-je jamais bien vus d'ailleurs ? Sur les trottoirs de la vie, insouciant et lucide (marchant à visage et à compte découverts), je n'ai d'oeil que pour les femmes.

 

Que me reprochait-on ?

Ma licence bienheureuse, l'aléa de mon plaisir, ma courtoise discrétion? L'opiniâtreté de mes fantasmes ? Je cautionnais ma conduite par une fatalité irréfragable, j'arborais le gonfalon de l'art, je leur donnais des excuses qu'on ne recevait jamais. Jusqu'au jour où, eu égard aux impératifs de la morale, j'ai définitivement tombé le masque pour l'expression apaisante et tranquille du mépris.

Et ce mépris n'est pas feint.

Il résulte d'une répulsion épidermique (émanant de quelque odorat baudelairien), d'une indifférence aux gloigloires de la vie, et autres boursouflures célestes. La vue d'un homme (fors quelques rares amis) m'a toujours incommensurablement déprimé. J'en accepte la présence sur terre comme une nécessité, un malaise, un fatal fléau. Conception primaire qui me dispense d'en faire état dans ma démarche amoureuse et d'envisager - ne serait-ce qu'une fraction de seconde - que je puisse les "tromper" !

 

Ce que j'ai perdu avec Thaïs ? La magie de l'inquiétude. Je vais désormais vivre sans trembler, encombré d'une âme étale, dans des jours toujours égaux. Et pour accentuer ma détresse : que le Temps joue contre moi, l'irréversible usure du corps, les insomnies, la nette déprise du bonheur. Je ne "sentirai" plus le printemps, les émotions vont s'éteindre, mes jambes et ma vie vont s'alourdir. Pourtant, j'ai souhaité de toutes mes forces cette paix. J'ai "tué l'image" pour garder sa nostalgie. A la fois, j'ai voulu cet effacement et sa mémoire. Qu'adviendra-t-il de moi quand Elle ne m'inquiétera plus ? Je n'oublierai pas ses mains, ni sa prostration pendant l'amour, ni son regard, mais ils ne me troubleront plus. Sa voix unique se perdra. Je lui pardonnerai son absence.

Où aller ? La chair, les livres...

Les livres qui me tombent des mains, si semblables à ces femmes mal écrites, sans ponctuation, exagérément laxistes, négligées ici et là. Un visage vous attire, le grain d'une couverture, quelque titre différent. Puis nous lisons quelques phrases (nous échangeons quelques mots) : il faudrait tout réécrire et remodeler l'amour. Par dépit, nous renouvelons l'échange, croyant en la clémence des Dieux.

 

IV

 

Nuit sans sommeil.

Je pleure, ivre de tristesse, comme si le jour ne devait pas se lever. Parfois, une crise violente me secoue et je hurle pour faire sortir le mal. Je reste ensuite une demi-heure hébété, ne connaissant pas cet homme qui pleure, cet inconnu qui m'habite à mon insu. Sans interruption défilent les images de Thaïs : Thaïs au bord de la mer dénouant la tresse de ses cheveux, Thaïs promenant ses deux enfants par la main, Thaïs vêtue d'une longue cape violette, courant au bal pour défier le bonheur, Thaïs perdue dans la nuit de cette chambre où le sommeil doit l'engloutir pour un mois. Thaïs, ma Thaïs, celle qui me suppliait de ne pas la perdre, de rester pur, de l'aimer encore vieille et fanée, d'être l'unique histoire de sa vie ; et qui s'en va, qui s'éteint comme une musique, parce que les choses ont, paraît-il, une fin, que les femmes sont ainsi, que la vie passe, que la nuit de sa folie a commencé et que l'amour est perdu.

Elle part. Sans raison. Dans la banalité la plus totale. Comme une femme ordinaire, avec des clichés de roman-photos, des poncifs de magazine. Elle sort par la petite porte. J'entends crisser le gravier ; le moteur de sa voiture ronfle normalement, puis plus rien. Elle m'a laissé seul pour toujours.

 

 

Cours sur Dom Juan.

Mes étudiantes écoutent la messe du plaisir, bouches closes et le rimmel aux aguets. Elles me soupçonnent d'être de parti pris avec ce farceur, de ne pas le décréter suffisamment névropathe, ligoté au mythe du priapisme ou discrètement impuissant. Je respire l'odeur de leur venin. Ce n'est pas le moment d'effleurer ses testicules !

Long préambule sur Molina, Cicognini, Villiers, Goldoni, Hoffmann, Mozart, Zorilla. Puis, Molière et Montherlant. Le premier rang relève la tête, étonné. Me dissimulerais-je derrière le paravent de l'histoire ? Voudrais-je faire accroire à ces demoiselles que les suffragettes n'ont pas écrasé l'infâme? Oserais-je enfreindre le rituel qui consiste à psalmodier les qualités de la femme au détriment du légendaire goujat ? Et refuser de m'extasier sur leur intuition, de béer sur leur instinct maternel ? Oublier, par je ne sais quelle impardonnable aberration, qu'Elle est "l'avenir de l'homme" ? Passer sous silence cet infini de Flaubert dont notre consoeur serait l'ogive ! Comme si le bêtisier humain, dont les hommes occupent la grande largeur du spectre, ne devait pas les ombrer de ses couleurs ! Qui ne voit pourtant la différence : la sottise masculine exaspérait, celle des femmes séduit. On s'épouvantait d'un sphinx, c'est une pintade qui nous charme.

Évidemment, je n'ai garde d'insister. Il n'est pas écrit dans Molière que les femmes reviennent aux porte-jarretelles après avoir constaté qu'on ne badine pas avec l'érection. Mais n'en déplaise à mes ignorantes jouvencelles, je crains que les émules du Castor fascinent surtout les imbéciles, les pédérastes et les faiseurs de froufrous. En syndicalisant la passion, les femmes ont titularisé les médiocres. Play-boys, chippendales et autres drag queen ont remplacé Don Juan dans le bestiaire du coeur. Le caquetage a conquis ses lettres de noblesse. Que mes chères élèves se rassurent : les seigneurs vont se raréfier. L'ère des Thaïs est arrivée.

 

Thaïs a toujours dépensé de petites fortunes en parfumerie, téléphone ou pharmacie. Son narcissisme y trouve des raisons de se conforter. Elle éprouve continuellement le besoin qu'on la rassure sur son inquiétante beauté, qu'une amitié se confirme ou qu'un barbiturique l'endorme. Fuir le monde ou y vivre pleinement. Elle ne dort pas pour se reposer, mais pour se retrouver plus belle au réveil. Aussi ai-je rarement rencontré une femme plus intensément amoureuse de son visage. Toujours une glace à la portée de la main, une brosse ou un parfum. Elle n'accepterait pas qu'on reste indifférent à sa présence, ne l'étant pas elle-même. Dès dix heures du matin, elle est splendide, prête pour son bal intérieur. Et elle adore la danse.

Toujours soucieuse de se localiser dans le temps aussi. Nuit et jour, la montre au poignet. Il lui faut savoir l'heure de sa vie.

Cette femme magnétique s'aimante à la disposition des astres : le plein soleil et les nuits étoilées lui appartiennent. Elle s'éteint avec le ciel ; les pluies l'affadissent. Elle hiberne dès septembre, avec la migration des oiseaux.

Et tous ces détails, joints à mille autres, exaspérant chez une autre, en Thaïs reçoivent l'absolution de la beauté. Jamais cette fille de paysan n'a daigné être autre chose qu'une comtesse, dont elle possède l'allure et les nerfs. Et sa demie folie parachève cette irresponsabilité absolue qui fait qu'encore, aujourd'hui, en la jugeant, je l'absous.

Je la juge.

Je la sais superficielle, lisant peu ou rien ou des niaiseries. Son néant livresque voisine celui d'un élève de Seconde : quelques titres, une ou deux fables, des âneries à la mode. J'ai d'elle une photographie dévêtue ; elle s'y couvre pudiquement le sexe avec L'Antivoyage, un chef-d'oeuvre saisonnier dont j'ai oublié l'auteur. Elle a aussi lu Emmanuelle et L'Archipel du Goulag. Dans l'archipel de son ignorance littéraire, ces deux îles figurent les Galapagos : elles concentrent, dans leur univers de cormorans et de frégates, son rêve de reproduction écumante et de prédation solaire. Parfois, elle feuillette mes manuscrits, absente et dubitative pour une révolte qu'elle ne juge pas honorable. Mon capital d'ironie l'agace. Elle augure pertinemment que je ne passerais pas le cap fatidique des éditeurs, plaidant pour la mièvrerie lisible, pestant que je puisse cultiver mon hérésie comme le seul luxe responsable de mes échecs. Effectivement, les portes des éditeurs me sont closes. Un plaisir morbide me pousse à les vouloir hermétiques. Et je continue, au grand dam de son jugement de boutiquière, à cultiver cynisme et férocité, toujours à la lisière du doute, aux extrêmes de cet équateur littéraire où bronze sa rêverie.

A côté des livres, la télé. Elle se vautre des après-midi entiers sur son lit à béer à des émissions stupides. Se contentant de s'aimer ; puis, après elle, sa chienne ; après sa chienne, sa fille. Loin derrière, son fils. Moi, ensuite, mais par époque, comme on aime son bourreau. Aveuglément sincère et mentant comme on respire. Recevant toujours des cadeaux en omettant de les rendre. Persuadée que ses "amis" abandonnés lui doivent la moitié de leurs biens. Dissertant sur son malheur, monopolisant le téléphone comme un oreiller, et ainsi de suite.

Mais que d'infinies qualités pour compenser ! Celles, à mes yeux capitales, de vous rendre insignifiant et fade le reste entier de la création.

 

Xième convocation dans le bureau directorial.

Le père Bayon est impeccable : costume bleu-nuit, cravate noire et les escarpins lustrés. Depuis notre dernier repas au restaurant, son visage de boxer s'est avachi. Ça et là, des comédons batifolent, mais l'oeil noir, ourlé de grands cils orientaux, transpire la menace et l'onction. Je suppute une admonestation de qualité. Puis il vrille son oeillade satanique dans ma prunelle limpide et la nouvelle tombe comme le huitième péché capital :

- Monsieur Hermann vient de nous retirer ses deux fils.

Eh oui, les deux chérubins voulaient entrer dans les ordres et je me serais appesanti sur la rencontre de Rousseau avec "Maman", les ardeurs de Louise Labé, certaines liaisons dangereuses, et surtout, surtout, ces homosexuels et ces drogués : les sieurs Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ; et qu'est-ce que ce "Sonnet du trou du Cul" dont les parents - qui lui téléphonent - ont plein la bouche ? Oui, oui, 78,91% de réussite au baccalauréat de Français frisent le miracle. Mais vous avez raison : le miracle seul est essentiel, moral, rentable. Deux bigots de perdus, vingt internes de gagnés. Continuer prudemment sur ma lancée. Éviter l'anus des grands écrivains. Lagarde et Michou, voilà la bonne formule. Mort à Sodome. A l'avenir, se méfier du caca. Bénédicte m'embrasse par la pensée, et lui aussi par la même occasion.

Rien à redire : le père Bayon est un excellent directeur.

 

Je me suis toujours efforcé de réussir parfaitement mes échecs, s'il le fallait donnant un coup de pouce au destin, ouvrant les failles, agrémentant mes faux pas d'une faillite, happé par les délices du gouffre qui aspire le rêveur. Je m'y retrouvais seul (dans le gouffre) et invariablement heureux. Mais pour l'homme qui s'approche du demi-siècle, un peu de tenue oblige. Ces escapades au pays du déboire et de l'erreur prendraient vite l'allure d'une fugue. Pour lors, que nous reste-t-il ? Les ravissements de la Famille : il y a là un excès dans le malheur que nous ne voulons pas évoquer. Une compagne à demeure ? Pourquoi pas ? Mais jeune, et son apprentissage accompli, elle nous quittera sans un mot. La quarantaine (elle conviendrait mieux à nos artères) : mais nous la trouverons entravée par des enfants, hélas toujours convoitables, et sa future fadeur nous éteindra. Fût-elle un joyau, les habiles l'auront enchâssée avant nous. Nous regarderons de loin cette améthyste, empêtrée dans sa marmaille, au bras distrait d'un idiot. Non, plus je tourne et retourne ce problème, plus son labyrinthe m'en impose. A tout prendre, je préfère le danger de la jeunesse, la solitude à court terme, le ridicule qui tue.

La jeune élève que j'avais emmenée au restaurant est revenue. La chose est vaguement grasse et odore sous les bras, mais l'oeil parle de fougères et sa bouche a les parfums de la mer. Elle me regarde comme si j'étais taillé dans la dorure du Temps. Déjà la souffrance de son bonheur me fascine : vite, adorons cette buée. Il n'y aura que les choses légères qui auront pesé dans cette vie.

 

Que Thaïs puisse avoir des parents, cette éventualité me paraissait saugrenue. Les déesses, d'ordinaire, ne donnent pas dans le contingent. Elles naissent d'un accouplement du rêve et d'un élément naturel, le ciel ou la mer. Pour Thaïs c'était la terre, celle des Charentes, haut lieu du beurre, des bovins et du Cognac. Je compris, voyant papa et maman, ce qui l'incitait à flétrir ses origines : papa sentait le terroir, l'honneur et le droit de cuissage repenti; sa mère, définitivement effacée, toute sa vie avait payé un tribut à ce mangeur de soupe coléreux. Au demeurant, des êtres affables, doux, maladroits, auxquels nous avions donné pour une nuit notre lit d'amour.

Rapidement, Thaïs les expédia. Elle dépérissait de honte, connaissant la causticité de mon esprit, à les voir jouer les propriétaires terriens civilisés. Mon "intellectualisme" les muselait, encore qu'ayant baigné toute ma jeunesse dans la roture, j'étais de plain-pied avec eux. Mais Thaïs, aux limites de l'exaspération, n'eut de cesse que ma réputation les terrifiât. Ils partirent deux jours plus tard, presque étonnés que la culture maraîchère ait le même langage que l'autre.

Six mois plus tard, nous leur rendîmes visite. Prétexte pour oxygéner nos poumons de citadins et montrer notre nouvelle voiture : une Porsche qui satisfaisait pleinement Thaïs et perfectionnait ma ruine. Nous partîmes tôt, Thaïs somptueusement vêtue et mon compte à découvert, pour les verts pâturages des Charentes. Le surlendemain nous revenions : dans ce village insipide, la soupe aux lardons, le ciel plombé, la monotonie des champs et la paucité des admirateurs affadissaient ma déesse. Elle ne retrouva ses couleurs qu'aux lumières de la ville, à sa manière amoureuse de Chaplin.

 

 

A vingt ans, je tenais à jour la liste de mes maîtresses. Des signes cabalistiques représentaient l'étendue et l'arcane du plaisir qu'ensembles nous prenions. Grands plaisirs, petits signes : la volupté véritable est secrète.

Aujourd'hui, je retrouve ces visages et ces noms (car j'ai des photographies) avec une joie extrême, mêlée d'une indifférence prodigieuse. D'un côté, je redécouvre l'aventure de l'amour, ma jeunesse, le grand âge des bêtises et l'époque lumineuse de ma vie. De l'autre, des visages qui ne me sont rien. Ces noms ont été couverts par d'autres noms. Pour retrouver la trace de l'émotion dont je les ai remerciés en leur temps, il faudrait fouiller ma mémoire, mésallier le présent. J'y renonce. D'ailleurs, je n'ai jamais eu le goût des palimpsestes. J'aime trop l'original.

Une à une, je regarde les photos de mes compagnes. De belles nymphes. Quelques figures hautaines, d'où l'âme est merveilleusement absente. Moi-même, sur ces reproductions, j'ai l'air d'un daim. A la stupidité de l'expression, j'y vois bien que j'ai vingt ans.

Ai-je beaucoup changé depuis ? Toujours l'errance me distingue, dont je suis l'esclave favori. Et puis, la grande faim qui me dévore de n'appartenir à aucun être qu'à moi-même, la fuite en forme de cercle, l'éternel jeu des nombrils qui vous ramène à l'impitoyable psyché, l'émotion chronique qui se veut une passion.

 

Je déjeune seul.

Je regarde les couples, les gens qui, autour de moi, arborent un air heureux, mes deux jeunes voisins qui se racontent, énumérant par le détail leur insipide existence : lundi, mardi, et... jusqu'au dimanche salvateur qui les rapproche. Je quitte la table, légèrement aviné, rivé à ma ridicule angoisse, aimant et méprisant cette encombrante souffrance que j'ai épousée en naissant. Si je ne souffrais pas, qu'écrirais-je ? Je verrais le monde beau et les gens biens ; je connaîtrais la rassurante consoeur qui me couverait jusqu'à la mort, je trouverais les livres de Sulitzer passionnants et j'imaginerais Sisyphe heureux. Au lieu de quoi, je reste plié sur moi-même, aliéné à ma pesante solitude, jouettant avec le hochet morbide et goguenard du Destin.

Il aurait fallu pactiser, bien sûr ! Banaliser sa démarche, se faire (et garder) ses amis, s'en tenir à UNE femme, croire en Dieu, avoir des opinions politiques, aimer le bronzage l'été, l'hiver la neige, saluer déféremment son prochain, être qui ?

Je n'ai pas su, pas pu.

J'ai fui les cénacles, les bandes, les confréries, les raouts, les colloques, autant de lieux où l'ennui m'étreint et m'éteint. La grande solitude à deux ou trois m'a conforté dans ces disgrâces et les inévitables épreuves que le hasard commine contre l'homme seul. J'ai cherché les êtres rares, exilés, les personnages inutiles comme ces mots oubliés dans les pages des dictionnaires et qui enchantent mon coeur. J'ai rêvé parfois d'un nouvel homme, tenté modestement de le faire à partir de moi, haïssable et adoré. J'ai eu mes heures d'infinie sottise et de lumière intangible. J'en infère que les Dieux m'avaient à l'oeil de m'avoir épargné, pendant quarante années, le couperet de l'ennui. Trop jeune, j'ai tourné le dos à la bêtise - c'est une pirouette qu'on ne vous pardonne pas. Le philtre de la lucidité nous empoisonne, mais comme il fait le ciel clair !

 

Thaïs téléphone ou ne téléphone pas. Je reste des heures prostré dans l'attente d'une ridicule sonnerie. Je sursaute dans la rue pour un appel qui ne m'est pas destiné. J'imagine qu'elle me réclame chaque fois que je m'absente, angoissé par ma propre démission devant la banalité d'une situation qui me perd.

Procédons par analyse : de quoi souffré-je ?

D'un manque : l'absence de Thaïs.

Du lieu commun de ce manque : la maladie d'amour.

De mon impuissance devant l'épreuve : je méprise mon abdication.

Remèdes : les tranquillisants (momentanés), le temps (inaccélérable), l'espace (franchi par Thaïs à tous moments sous n'importe quel prétexte) ; dérivatifs : écrire, peindre, "aimer".

Conclusion, qui rejoint celle du psychiatre : deux à trois ans pour en sortir, à la condition expresse que Thaïs cesse définitivement sa relance.

Dans trois ans, je rirai de cette "bouillie pour les chats" (Costals, dans Le Démon du Bien).

 

L'enivrante, l'apaisante pluie. Je promène sur les boulevards mon rituel d'obsessions. Quelques êtres, fugacement, me distraient : un oeil vif, une silhouette végétale, une croupe lourde et remuée, deux amoureux (une gazelle avec son jeune faon), une "vieille" la cinquantaine émouvante, pleine à ras bord du péché originel, et qui chasse en se dilatant la poitrine, toutes bagues dehors. J'aime ces frôlements d'yeux, cette obscénité muette, cette bullescence du désir, l'immense complicité de la créature dans le petit monde fascinant de la rue. J'aime, j'ai toujours aimé la rassurante promiscuité de la rue, les surprises du destin, la solitude enfin habitée, la vadrouille des êtres et des chiens, les femmes disponibles, le hasard qu'on provoque en le prenant par la main.

 

Lorsqu'un être vous quitte, il vous vole tout : votre identité, votre nom, votre mémoire. Vous êtes cette épave abandonnée où les taches de rouille éclatent comme des fleurs. Vous n'avez jamais brillé, ni été neuf, ni unique. Vous regardez le trou béant de votre âme d'où le sang et les pleurs coulent. La vie s'arrête, et la mort se frotte déjà les mains en ricanant. Tuer l'autre ou tuer son image, quel insurmontable assassinat ! Quelle ressource possède cette victime du coeur pour échapper à ses ombres ? Le temps - si le temps faisait crédit.

Le temps passe, et Thaïs ne revient pas.

 

 

Repas dansant.

La grande soirée bourgeoise, pleine de dorures et de têtes avachies, délicat parfum de décadence où l'éclat tranquille des bijoux rehausse quelques visages de femmes, lasses et discrètement corrompues. A ma table, trônent, confiants et nantis, quatre couples dont le jeu consiste à convoiter la compagne du voisin. Quelques tangos d'un autre âge (celui où l'on appréciait encore la complicité des nombrils et le dialogue des mains moites) me permettent d'inviter à tour de rôle ces quatre femmes. Tel un agent secret de l'amour, je discipline ma mémoire à retenir leurs différents prénoms, le lieu, le jour et l'heure des quatre rendez-vous successifs que nous venons de fixer. Merveilleuses créatures, vous me redonnez le goût de vivre ! Venez, chères soeurs d'infortune, nous mélangerons sur notre couche les fleurs de l'orgueilleuse duperie et de la fade tendresse.

 

 

Clarisse a téléphoné.

(Je l'avais abordée, il y a trois jours, près d'une place où elle avait eu l'imprudence de sourire à mon vieux chien). Le panachage de mon effronterie et de ma civilité semblait lui avoir fait trouver parrainables ses vingt ans par mes quarante. Douce idylle en perspective, soldée d'abord par un premier refus, puis par un "Et si je changeais d'avis?" de la meilleure impression. Nous nous étions séparés sur un "peut-être", noyauté diligemment par mon numéro d'appel. Chaque jour, la sonnerie du téléphone retentit quatre ou cinq fois. L'âme en détresse de Thaïs s'est tue, remplacée par d'autres âmes, délicieusement confuses. Le carillon miséricordieux de leur voix pénètre par effraction mon univers calfeutré. J'écoute cette musique des anges, orchestrée par les staccatos de mon coeur. Comme je les aime ces voix qui me susurrent en substance de venir à leur secours ! "Tu es libre ? Je pourrai te voir demain ? Tu me téléphoneras?"

Qui résisterait à ces appels ?

Surtout, ne nous leurrons pas : celles qui acceptent notre remplaçable compagnie sont toutes ou quasi à ranger parmi les victimes de l'amour. Ou l'on vient de les quitter. Ou elles désirent rompre. Ou leur existence est un désert. Autant d'exquises rencontres inscrites entre deux échecs : celui qui vous les envoie, celui qui vous les reprend. Pour que le bonheur pactise un peu, il faudrait quelque promesse et l'irremplaçable manteau pourpre de l'amour. Mais là, nous entrons dans la forêt des miracles, et le miracle fait ricaner Don Juan.

 

Clarisse est venue.

Elle possède le visage de sa voix : détermination et volupté. Belle et bête, mais ici le ridicule de la conviction dévore tout. Agressivité bornée (généralement étiquetée sous la rubrique "a du caractère"), roucoulements comminatoires, moralisme dévotieux. Elle est vêtue avec une rigueur très classique, d'un tailleur griffé beige clair. Des bottes luxueuses. Les lunettes de la dactylo modèle (pourvu qu'elle ne les ôte pas au moment suprême!) Des mains soignées. Une peau nette. N'en doutons pas : propre jusqu'à ses cavernes ombreuses.

L'évidence de notre avenir immédiat (les imaginaires brumes de l'étreinte) et le plaisir d'y souscrire en le retardant (le vent des mots, les illusions de la connaissance, le "qui êtes-vous ?" des êtres rares relayé par le mercantile"que faites-vous ?" des conversations banales) nous inventent un passé de circonstance. Voici venu le moment des trois rituelles solutions : je suis en désaccord avec mon mari, il m'a quitté ou la déréliction me pèse. Pour Clarisse, c'est le monsieur qui vient de retrouver sa liberté. Sans crier gare, ni laisser la moindre adresse. Le fameux courage masculin, et le conventionnel paquet de cigarettes dont la vaine recherche durera aussi longtemps que les vicissitudes du couple. Je n'ai garde d'insister malencontreusement sur mon drame, apprenant au détour d'une phrase qu'elle partage, avec Thaïs, le réconfort du même psychiatre. Parmi toutes les professions de la détresse, saluons au passage nos confrères. Un seul divan nous rapproche, mais il est de taille ! Avec lui, elles fantasment ; elles délirent avec nous. Don Juan, comme le prêtre, est le psychanalyste des pauvres.

 

Coup sur coup, Thaïs me téléphone quatre fois. Elle me crie son amour et refuse de rentrer. Je salue au passage cet illogisme rationnel dont elle fait sa démarche quotidienne. Ai-je encore envie d'elle - pour toujours ? Je flotte dans un éternel provisoire, un momentané permanent, encore tangent à sa sphère dans l'espace étroit et clos de la passion. Quelques circonvolutions supplémentaires (quelques disputes, quelques forfaitures) et je serai en dehors d'elle, satellisé, presque heureux. Pour l'instant, son visible déchirement et ma lancinante passion m'interdisent toute issue. Je pactise avec mon malheur, privé du courage de fuir, ajournant cette magistrale paire de gifles dont la futilité m'indispose et qui ne résoudrait rien.

 

Dès le matin, j'existe dans la chrysalide de mon mal. Léger voile qu'un geste écarte, mais qu'aucune pensée forte ne déchire. Devrai-je longtemps vivre avec ? Après la violence des cris, après le désespoir lacrymal, ce lancinant dégoût d'exister qui anesthésie tout. Et par moment, l'oubli de tout, comme si la mer se retirait. Soudain, je redécouvre les arbres, je respire l'odeur de la terre et, irrésistiblement, la vie se remet à battre.

La vie.

Autour du monde, elle fait la Une du malheur. Mais que m'importe, au moment où je perds Thaïs, le génocide concerté du genre humain ? Un seul être vous manque et tous peuvent mourir. En fait, ma paradoxale tolérance voisine l'indifférence absolue : même heureux, j'ai toujours trouvé souhaitable que les hommes pussent s'entretuer librement. La démocratie commence avec l'amnistie de la haine. Mesurons la générosité d'un peuple civilisé aux tonnes d'armes dont il approvisionne ses voisins. Avec les biscuits de la Croix Rouge, évidemment !

A propos de biscuit, ma nouvelle arme contre le mal de vivre s'appelle Madeleine.

 

V

 

Thaïs adorait les plages, le soleil, la nudité. Elle s'allongeait sur le sable, et le monde, pour elle, cessait de vivre. Moi je suivais, qui n'aime que la découpure des rochers et les vagues déferlantes. Je subissais le soleil pour lui complaire. Je me dénudais pour paraître émancipé. Je l'aimais. J'existais à l'opposé de moi-même pour guetter l'assentiment de son impitoyable regard. Elle trouvait si naturel qu'on se contrefasse pour elle ! Lorsque ma métamorphose m'inquiétait, j'alléguais les excuses de l'amour et ses reconversions souveraines. Après tout, ce servage m'agréait. J'acceptais d'être l'homme-lige de cet astre en mouvement, comme dans d'autres temps, j'avais tenu d'une main ferme certaines cavales. Connaissant de longue date les lassitudes du pouvoir, je supputais la précarité de son mandat. Et puis, Thaïs manquait déplorablement d'imagination. Elle régnait sur le provisoire et le futile. Las, je suis de la race de ceux qu'attire irrésistiblement l'essentiel. Thaïs vivait au jour le jour dans l'obsession de la sécurité. Or, j'habite en permanence un futur proche, fasciné par les lumières du néant.

 C'est dans cet esprit que nous partîmes pour Biarritz. Abusivement persuadé que Thaïs ne pouvait s'éprendre d'un autre ludion (et surtout un ludion désargenté), assuré dans la morgue que l'argent confère, son mari continuait à la couvrir d'or. Il raisonnait en fonction d'un principe simple : qui n'aime plus compte. Un moment d'ailleurs viendrait où, cessant d'avoir pour moi des battements d'âme, Thaïs referait ses additions. Pour l'instant, tout à la nouveauté de notre passion, nous jouissions de ces investissements pour une entreprise qui nous semblait sans limite. Nous avions loué dans la campagne (mais suffisamment près de la mer pour en sentir l'iode) une spacieuse villa, répondant aux goûts rares et dispendieux de Thaïs.

Nous avons coulé là des jours sans heure, entre la blondeur du soleil et l'éternité des vagues. L'amour, le fol amour absorbait tout comme une clepsydre géante et le temps de sable nous fuyait. Comme nous nous sommes aimés pendant deux mois ! Comme je m'abreuvais à sa démence et que mon corps d'elle avait soif ! Je n'avais de cesse de la prendre et de la pétrir, d'inventer pour la forêt de ses fantasmes de nouvelles sentes et d'ouvrir l'éventail rouge du désir. Combien d'heures, du jour et de la nuit, a résonné du battement de notre vivante écorchure cette maison blanche. Blanche comme l'émail de tes dents et le drap du souvenir. Et que je t'ai aimé Thaïs, d'un amour unique et confondant.

Et pourtant !

Pourtant, je découvrais Thaïs. Non seulement dans les encorbellements du rêve et le hamac du désir, mais aussi dans l'existence quotidienne où chacun ressemble si banalement à son ombre. Thaïs obsédée par les servitudes magnifiantes du ménage et traquant un invisible désordre dont je comprends, aujourd'hui, qu'il est le sosie tragique de celui de son cerveau. Thaïs, si merveilleusement dédaigneuse et survolant le genre humain de son inattaquable regard, asservie aux règles du bien-manger et du bien-dire, aliénée à l'assentiment du plus grand nombre et viscéralement attachée aux superfluités de l'existence dont sa passion pour la poudre à récurer n'est que le signe.

J'ai découvert à Biarritz qu'elle était une ménagère hors du commun (la poussière l'aspirait), une cuisinière sans éclat, d'un égoïsme féroce, n'approchant les êtres que pour les utiliser et, ce faisant, une de ces femmes au regard de laquelle les quelques cinq cents autres que j'ai connues sont des servantes d'auberge.

 

Hier, repas chez une parente d'élève.

La maman est une belle femme : l'oeil d'obsidienne et la chevelure de ténèbres. Las, elle parle guimauve avec un soupçon d'eau d'Evian. La niaiserie s'amourachant de la morale, et, au dessert, l'oeil humide et la main s'égarant sur notre avant-bras de centurion ! Afin de nous convaincre du génie de la famille, elle nous en commente les exploits : les aquarelles du fils, l'insexualité du défunt père, sa tarte Tatin et les longues jambes de sa fille. Pétrifié de politesse, j'écoute cette mélodie du vide comme un concerto de Bach. Et prenant pour de l'acquiescement ma réserve, elle en profite quelquefois pour respirer. Une respiration/soupir qui monte des profondeurs et soulève sa maternelle poitrine. Nous sommes émus jusqu'à la périphérie de nos sentiments. De temps en temps, je croise les yeux de la jouvencelle. Comme toujours, ce qui me plaît chez les mères, c'est leur fille...

Quelques mots, au passage, sur la sacralité du sentiment maternel. Il y a cette maman qui se donne à moi pendant qu'autour du lit piaille son enfant ; cette autre qui me fèlera devant sa fille; celles, plus nombreuses, qui m'offriront de les éduquer, la maman qui acceptera l'alternance (un jour chacune) pour me ramener d'office au bercail ; et la longue liste des complices qui me glisseront leurs enfançonnes dans les bras, en toute confiance, comme si les détournements de majeur n'existaient pas ! Et enfin, Ô belle maman, vous à qui je tripotais les fesses arrogantes et qui preniez l'air absent... On comprend, au regard de ces lubriques réminiscences, que la sagacité de la loi confie systématiquement les enfants à la garde sécurisante des mères !

 

Thaïs ne téléphone plus, n'écrit plus (des lettres que je lui retournais sans les ouvrir). Ne me parviennent que des formulaires de la Sécurité Sociale (me persuader qu'elle est malade ?) ou la grisante déclaration de ses impôts (sens : dois-je vraiment les payer ?). Autrefois, elle m'accusait de ladrerie pour se prouver sa largesse; aujourd'hui, elle grappille. Toute rupture est fertile en revendications dérisoires : le tien, le mien, mon couvre-lit, ta commode, mon frigo ! L'amour finit en marchandages qui feraient frémir un maquignon. La passion généreuse sombre dans les mesquineries de l'addition et de l'exaltante preuve par neuf ! Je n'ai cessé, au cours de mon errance ontologique, d'égrener ça et là des machines à laver, des réfrigérateurs et tout un attirail de basse cuisine comme le lapin lâche ses crottes. Soit, ce n'était pas assez : il eût fallu des sculptures, des tableaux, des pensions. On partait les malles pleines, avec des regards par en dessous. "Ce sera tout pour cette fois" s'est exclamée la dernière en date, après avoir raclé les tiroirs. Ne les comblent ni l'enrichissement de leur jeunesse, ni le bagage doré de leur métamorphose, ni la chrysalide du savoir dont elles partent nanties. Il leur faut récupérer ce vieux bouquet de fleurs sèches comme l'image empoussiérée de leur coeur. Dieu qu'il faut aimer LA femme pour en oublier son double ! Sans doute en va-t-il partiellement de ma faute : je suis né affligé par une irrésistible indifférence aux dorures de l'argent. Vous le saviez, vous qui me doriez de votre amour. Allons, Mesdames, un peu de tenue ! L'amour mort, cessez de faire vos comptes de concierge !

 

Ai-je emporté autre chose de mes précédentes femmes que le vent du souvenir? Leur gestuelle amoureuse et les brimborions désuets du sentiment? Le pincement de l'échec, peut-être ; aussi l'intense joie des retrouvailles avec moi-même, toujours un peu en partance. Toutes n'eurent pas de la fuite dans les idées et j'eus parfois le mauvais rôle - sans jamais pour autant passer à la caisse - du monsieur qui rend son tablier. J'oubliais derrière moi les ustensiles culinaires et autre menu mobilier pour une liberté compromise et les puériles illusions de ma dignité. Outre les aspirateurs et autre lave-vaisselle, j'essaime ainsi sur les murs de mes compagnes des toiles que j'ai peintes dans le bonheur et que ma tristesse oublie. Puissent-elles désormais n'avoir à leurs yeux que la luisante valeur de mon passage Elles attestent de ma passion pour les harmonies provisoires, les formes changeantes, et ces équilibres précaires que nos liaisons ont illustrés. De ces femmes étonnantes, j'ai quelques photographies ; elles ont gardé certaines toiles : le souvenir d'une empreinte comme celle d'un voleur.

 

Thaïs existe, je l'ai rencontrée : voilà le titre débile et surprenant que j'aurais pu donner à ce livre. Elle existe : présence insoutenable, regard magique, inouïe perversité. Ah, que ne s'est-elle débarrassée de ses attributs humains !

Cherchant une introuvable déesse, nous ne pouvons aimer que d'abusants épigones. Mais pendant que la mystification agit - brève période -, nous sommes des dieux. Reste le réveil ... Jamais nous ne saurons si nous avons projeté notre transcendance dans une banale apparition, ou si, en rencontrant une idole, le naïf qui est en nous a tutoyé le divin. Notre conformisme aidant, nous opterons pour la cécité de l'amour. Mais si, en marge des puérilités matérialistes, nous avions vraiment rencontré Vénus ? Après tout, les malades bêlants et psalmodiants qui prétendent croiser Dieu chaque matin, n'ont-ils pas comme nous cet air hagard, cet oeil vide, cette face béate et cette certitude inébranlable que les incrédules sont tarés ?

 

J'ai peur.

Peur de dilater son personnage, d'inventer Thaïs avec des mots, en bon auteur consciencieux qui sait que les vérités sont brèves. Je me défie de la féerie du Verbe. En s'amincissant dans ma mémoire, j'appréhende de nimber son souvenir ou de vaporiser sa lumière. A l'inverse, une sinistre collection de procès-verbaux ou d'aimables statistiques la réduiraient à n'être qu'une héroïne quelconque. J'accumulerais des riens pour le plaisir de me montrer indiscret, vider ma rancune, minimiser mon amour. Toute confidence est une erreur, une friandise d'écrivain. J'opterai pour le murmure.

Aujourd'hui encore, tous me parlent de Thaïs comme d'une femme magique. Ceux ou celles qui ont soutenu son regard, frémi à l'octave de sa voix ou respiré son parfum, je contemple leur envoûtement comme s'ils n'étaient pas sortis du labyrinthe. A distance, elle les a statufié d'admiration. Et même si je raille leur respect, je le partage. Croyant être descendu jusqu'au coeur de son mystère, je me demande si cette pyramide ne recèle pas encore des chambres secrètes dont la malédiction m'a tué. Derrière les cryptogrammes de sa folie se projette, démentiellement agrandie, l'image mythique de la Femme : paradis, poison, plaisir.

 

 

Conseil de classe des Premières A.

Long préambule pour débattre de l'opportunité de fermer les classes, les laisser ouvertes, changer les serrures, donner à chaque professeur sa clef ou envisager une fermeture unique qui permettrait de ne pas avoir à colporter tout un trousseau ! Du Louis XVI, revu et corrigé par Vachette. Le Père Bayon jubile : il adore fourvoyer tous ces coupeurs d'intelligence en quatre dans les équations du quotidien. Nous sommes tous là, cadenassés par la quadrature du cercle et la solution passe-partout.

- Je vous rappelle qu'en quatre ans, on a déjà volé cinq magnétoscopes ! Ça fait tout de même presque un par an ! s'exclame Beilliol, dont la compétence arithmétique et l'humeur chagrine ne souffrent aucun démenti.

Bavre, surnommé le Roi d'Oc (il ponctue régulièrement ses phrases d'un "oh con" du plus poétique effet) opine. Lisette Nemier, dont la course à l'oxygène et les chichis font le régal des élèves, pense qu'on devrait au moins laisser les fenêtres ouvertes. Loule ne dit mot : le professeur le plus chahuté de France et de Navarre rajuste son noeud de cravate, à défaut de l'autre, singulièrement inexistant.

- Bon, j'aviserai, conclut le Père Bayon qui se moque comme de l'an quarante de la suggestion professorale. Passons au Conseil. Lucienne Bon : Français 5, Anglais 6, Histoire et Géo 8, Maths 2, Physique 1, Espagnol 8, Éducation Physique 17. Oui, c'est une bonne recrue, commente le Père Bayon qui s'y connaît en dégénérescence intellectuelle. Elle n'a pas le profil scientifique, mais elle a des possibilités... A mon avis, elle devrait faire une Terminale correcte. C'est une fille qui a du mérite...

- Mais Père, elle est nulle ! Oc, faire passer Mademoiselle Bon en Terminale, Oc ! s'écrie Bavre, lequel n'a rien compris au génie de l'institution.

Le Père Bayon soupire. Décidément, ces professeurs de Mathématiques manqueront toujours de cet esprit de finesse qui fait les dictateurs délicats et les diplomates raffinés.

- Monsieur Bavre, nous sommes ici dans une institution religieuse et, dans le cas où vous l'ignoreriez, une des vertus cardinales de l'Eglise s'appelle la Charité. Notre vocation, que dis-je, notre sacerdoce consiste donc à aider les élèves en difficulté, et non de trancher en vertu de quelques misérables chiffres (oui, je sais, je sais, vous aimez les chiffres) sur l'avenir d'une élève dont les parents sont au chômage, dont la soeur aînée vient d'épouser un arabe, et qui m'a laissé entendre (mais que tout cela reste entre nous) que le frère avait des moeurs. Faire redoubler cette enfant ? Vous n'y songez pas sérieusement ? Au fait, je vous ai bien donné trois heures supplémentaires de mathématiques, cette année, non ? Consacrez-lui un peu de votre temps. Une telle faiblesse n'est peut-être pas exclusivement du ressort de l'intelligence. Les professeurs ont, eux aussi, leurs lacunes. A ce propos, il faudra que je vous voie ; rien de grave : quelques parents d'élèves m'ont téléphoné. Nous en parlerons plus tard. Bien, donc je marque : "Encore quelques faiblesses dans les matières scientifiques, mais ne doit pas se décourager." Au fait, en Français, ce 6 ?

- Un simple hors sujet, Monsieur le Directeur. Rien de grave...

- Vous ne vous opposez pas à son passage ?

- Je ne suis pas un homme de l'opposition.

Rires. Clin d'oeil du Père Bayon. Lui et moi n'ignorons pas que Lucienne Bon a la plus belle poitrine de l'Institution.

 

Les jours passent, et Lovelace reprend le pas sur Tristan. La quantité ravaude les accrocs de la qualité, et je me conditionne à aimer beaucoup, croyant en la fécondité du déplacement, aux expériences solvables, à la rente inépuisable de l'amour. Je dresse (par écrit) le bilan de mes turpitudes, lustre mon cynisme, suppute le temps légal que le destin m'accordera pour déjouer mon ennui, absurdement passionné par ce tête-à-tête avec moi-même ; moi-même et l'image multipliée de la Femme. Oui, je les imagine toutes avec leurs vagins transpirants, leurs aisselles moites, leurs insatisfactions délicieuses. Je devine leurs seins nus, je croise l'inquiétude de leur immense regard, j'entends l'appel informulé d'une jeune fille vulnérable et, doucement, en moi, la vie reprend. La vie ! Comme si elle n'existait que par le bruissement de cette acceptation renouvelée. Celles qui disent oui, et les autres, vouées au néant de leur refus. Un monde clos, étroit, qui m'étonne et me consterne. Mais qu'y puis-je ? J'écoute, comme d'autres l'incertain message des étoiles, la seule communication qui me concerne et qui pianote avec mon inconscient.

 

Se centrer sur l'essentiel : l'attirance féminine et les séductions de l'Art. Le jupon et l'infini. L'érotisme qui disperse et la passion qui regroupe. Alterner, au gré d'un destin narquois, l'incertitude émotionnelle et la certitude du désir. Occulter, derrière les lingeries de l'amour, la souveraine bêtise des hommes et ses "tyrans d'opérette". Comment d'ailleurs meubler cette incommensurable indifférence aux mille problèmes du monde ? Spectateur abasourdi devant l'océan des choses qui ne m'intéressent pas : le pouvoir, l'argent, l'agitation distractive. Et qu'avec l'âge, cette maladie empire, quelle aubaine ! Hier, j'aimais : la passion m'excusait en m'aveuglant. Aujourd'hui, mon indifférence m'étourdit. Je m'enivre de mon vide comme on se grise d'azur. Je me penche à la fenêtre pour me repaître du spectacle de la rue. Une jeune femme passe, vêtue d'une longue robe pourpre. Elle remue des hanches pour me rappeler que l'existence vacille. Me voilà rasséréné : le moi, un instant haïssable, se justifie dans le mouvement d'un jupon.

 

 

J'ai d'abord aimé en Thaïs la statue ; puis, peu à peu, le monstre m'a fasciné. Un monstre à mon image, mais infiniment plus complet en obsessions, plus généreusement pervers et capable de rêver le génocide des trois-quarts du genre humain. L'une des rares femmes à ne pas béer aux niaiseries des horoscopes, à décréter que rien n'avait de sens, hormis sa fringale de luxure et sa soif d'antipathies. J'aimais qu'elle eût l'âme dédaigneuse, la tête habitée, le corps brûlant, qu'elle sût tout sans n'avoir jamais rien appris, et qu'un silence d'elle, l'étincelle d'un regard m'en apprissent davantage sur la vie que le commérage livresque. J'insiste : on ne dit jamais assez de bien des professeurs de dédain. Dans un monde de plus en plus porté à sponsoriser l'altruisme, on devrait lui élever une stèle de cristal.

 

Pauvre séducteur !

Ce qui m'affecte en lui tient moins à la facilité de son emploi (son esprit, son charme, sa faconde le démarquent du troupeau bêlant de ses confrères) qu'à sa dépendance d'une drogue, son art trop subtil de transformer en conquête sa déroute, et présenter sa fuite comme une victoire sur l'absurde. Comme tous les hommes de l'action intempestive, bien moins de son sperme que de sa lucidité, le séducteur est une marionnette de l'amour. Victime des femmes, de son ennui, d'une introuvable perfection que la répétitivité de son geste rend plus utopique, persuadé que le paradis ne s'atteint pas, il mime le rêve de l'étreinte, lui-même miné par l'amertume de se redire toujours. Restent ces petites émotions, l'univers précieux des arythmies cardiaques, les flashes de l'âme, l'ombre surannée de coups de foudre, enfin toute la panoplie des vibrations à laquelle s'accroche le séducteur vieillissant, ultime foulard de soie noire qui le soutient dans sa gesticulation désespérée. Qu'il ait abondamment meublé sa caverne ne change rien à l'obscurité de son repli ; il ne cesse de courir après la flammèche d'un visage, la lueur d'un corps, l'illumination d'un acquiescement momentané, jusqu'à ce que la mort le prenne dans cette quête éperdue ou que la sénilité le délivre.

 

La stupidité n'étant le privilège de personne, il s'agit pour Ariane de me convaincre que mon errance ontologique pourrait bénéfiquement s'arrêter à sa modeste personne. L'équité de nos salaires, la parité de nos conditions sociales, l'identité de notre immoralisme - et d'impressionnantes érections - la persuadent que nous sommes faits l'un pour l'autre. Hormis l'argument érectile - inattaquable -, je vois tout ce qui nous sépare : la culture, l'art, l'âge (avec le temps, la seconde est devenue mon unité de mesure) et cette philosophie du pluralisme qui renvoie les partisans de l'unité aux orties.

Ariane pleure : elle croyait immuable le pouvoir calorique de l'amour et qu'un vieux bouc s'en repaisse. Mes changements d'herbage affectent sa vision de prairie discrètement clôturée. J'embrasse la pluie de ses larmes, assuré que tiédeur et symétrie m'horripilent et que mon oracle est ailleurs. Mille regrets, Mademoiselle. Se cloîtrer pour une Thaïs, passe encore ! Les Ariane, elles, peuvent rembobiner leur fil salvateur.

Et puis, les ruptures, quel zéphyr !

Suite du récit

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