LES BONS CONSEILS

Je n'aime pas les conseils.
Mon père, homme remarquable s'il en fut, m'en a dégoûté pour le restant de mes jours. Las, par profession, je suis tenu d'en donner. Du genre : «Résumez au présent», «laissez un espace après la virgule», «Évitez, autant que faire se peut, de confondre Rambo et Rimbaud», etc... On le voit, ces éminentes recommandations n'altèrent en rien un avenir prometteur. Même réitérées à l'encre rouge, j'ose croire qu'elles passent encore inaperçues. Dieu me garde de préconiser à mes divins cancres de «jeter mon livre»
(1) ou qu'il est souhaitable d'abandonner «ses enfants au coin d'un bois» (2). Doivent-ils s'émanciper ? Qu'ils s'en arrangent. Les labyrinthes d'un encéphale moyen échappent à ma modeste compétence. Je ne suis pas assuré qu'un corbeau puisse, par le jeu d'une théâtralisation amusante (3), se métamorphoser en renard.
Les conseilleurs sont légion. Leur formule reste invariablement la même : croyez MOA ! Dieu s'impose, à ce titre, comme le grand patron de ceux qui «croix». C'est l'image de mon père avec le pompon des nuages et le sceptre en plus. Viennent ensuite les politiciens, les gourous, les maîtres ès blabla, toute la clique des pourvoyeurs d'initiatives, des baliseurs patentés d'itinéraires, des gens bien sous tous rapports, y compris le rapport d'autorité. La plupart de ces excellentes intentions (ou prétendues telles) se résument au conseil de ma crémière : «Vous devriez prendre de la Chantilly, aujourd'hui. Elle est fraîche !» Hélas ! Alors même que je digère aisément n'importe quelle jeune fille fraîche, la Chantilly me donne des aigreurs. Ajoutons que si Flaubert met à la disposition de Maupassant son expérience d'écrivain, j'aurais volontiers pris quelques leçons d'écriture auprès de Chateaubriand ou de Barrès. Pour la crème Chantilly ou le miracle de la multiplication des pains, je préfère en juger seul. Et me limiter à mes envies.
Nombre d'hommes transforment leur femme à leur image : ils finissent le gros oeuvre, décorent la façade, tapissent vaguement l'intérieur, posent la moquette et ploient le genou devant la perfection d'un bungalow qu'ils prennent pour un palais. Ainsi Pygmalion finit-il par obtenir sa compression idéale, sa femme au carré, hormis quelques formes vagabondes qu'un amant libérera. Heureux conseils qui tant nous font apprécier le silence d'une étreinte !
Ce qui me défrise chez le conseilleur professionnel, c'est le plumet dont il ornemente son savoir. Toute l'arrogance du coq tient dans sa crête. Là où un royal je-m'en-fichisme prévaudrait, son assurance me tue. Se souvient-on de la scène où Elvire, toute empanachée de Dieu et mortifiée par ses péchés, vient supplier Dom Juan de se ranger des voitures ? Il n'a d'yeux que pour «son air languissant et ses larmes». Le voici prêt, fort de sa terrible pente, à remettre le couvert. Diable, quelle somptueuse maîtrise dans l'érection ! Et quel conseil ! C'est là une urgence qui s'impose : la première femme qui me suggère de m'arrêter de fumer, je la baise !

(1) Gide (2) André Breton (3) Topaze

Dessin de René Bouschet 


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