LES SEIGNEURS SONT EN EXIL

Les plus sincères sont vrais tout au plus dans ce qu'ils disent, mais ils mentent par leurs réticences, et ce qu'ils taisent change tellement ce qu'ils feignent d'avouer, qu'en ne disant qu'une partie de la vérité, ils ne disent rien.

J.J. Rousseau

(Premier brouillon du début des Confessions) Bibliothèque de Neuchâtel.

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

CHAPITRE PREMIER

J'essaie de reclasser les événements dans l'espace et non tels qu'ils se succédèrent dans le temps. Les événements n'ont pas une importance extraordinaire, s'ils n'appartiennent pas à des personnages hors pair. C'est seulement nous qui voyons la vie comme un chemin qui se faufile dans le paysage. Mais les obstacles rencontrés, heur ou malheur, n'ont de sens qu'en intensité. Voilà pourquoi Montarave hanté par Hélène ne l'est pas de Dominique. Il y a toujours dans la vie d'un être un autre être inassimilable dont il se fait une fausse idole et qu'il range comme un livre rare au centre du rayon de ses souvenirs. C'est ce qu'est Hélène dans la vie de Montarave :

 

«La première fois que j'ai vu Hélène, j'ai senti tout à coup que ç'en était fini de moi pour un temps. J'allais ne plus m'appartenir durant un siècle. Même en envisageant les possibles résurrections par la souffrance, dans lesquelles je donne peu. Une assimilation aux Dieux (en particulier au Christ) m'a toujours paru un privilège assez faible pour compenser les anémies cardiaques. En fait, elle m'a planté des clous dans les quatre membres pour me regarder saigner. Vous ne connaissez pas le regard extasié d'Hélène pour cette volupté primordiale de l'amour ! Hélène a toujours été hantée par une mort particulière : celle des autres.» (Rencontres, p. 63.)

 

Ce qui caractérise les confessions, c'est la caution à laquelle elles sont sujettes. J'ai toujours été personnellement touché par le charme et la grâce intrigante d'Hélène. D'Espérel et Albertas se la partageaient, car même du temps où Hélène était encore l'épouse de d'Espérel, Albertas tenait lieu d'amant en titre. Son grade de colonel dans l'Armée de Terre n'a jamais empêché d'Espérel d'encourir la disgrâce maritale qui menace chaque militaire. Est-ce à dire que le jeu de la guerre convient mal à celui de l'amour ? Ou trop bien ? La vie n'est qu'une question d'optique.

A cette époque Albertas servait dans l'aviation comme lieutenant de réserve, et je crois que c'est sur une mémorable partie de bridge qu'Hélène avait joué d'être à Albertas pour un soir. Elle ignorait encore à quelle sorte de personnage elle aurait à faire. Je l'entends me dire de lui : «C'est le seul homme qui m'inspire autant l'idée de l'amour et qui me le fasse si mal.» Elle croyait lui valoir par là cette menue monnaie qu'une femme peut rendre à l'esprit par le truchement du sexe. Toujours est-il qu'elle fut sa maîtresse un court temps et que son visage rayonnait d'une douleur secrète, dont les femmes s'embellissent à leurs dépens. Cette intrigue, connue de toute la ville, n'était pas même un secret pour d'Espérel. Hélène n'avait jamais caché ses amants avec ostentation, comme le font par exemple les femmes du monde, afin de ne pas devenir des femmes tout court. Elle prenait toujours avec un air d'étrange passivité tout ce qui pouvait la sortir de sa léthargie sensuelle et l'enfoncer dans sa réputation. Sa bouche, admirablement rougie par le fard, restait une constante menace suspendue entre une révélation scandaleuse ou un baiser. Toutes les femmes d'officiers qui se réunissaient au Cercle, comme des juments au paddock, craignaient ses remarques pertinentes où se révélait toujours le secret d'une liaison inconnue. A part «son côté d'emmerdeuse» (d'Espérel) très marqué, fruit d'une insouciance sociale admirable et d'une avidité sans mesure, Hélène restait la femme la plus typiquement amoureuse de sa destinée que j'aie jamais vue. La Comtesse de Verturin, qui la détestait, disait d'elle : «Elle affectionne avec un égal plaisir son bonheur et le malheur des autres.» Mais le Comte de Verturin, prétendant comblé : «Elle est trop clitoricienne à mon goût.» Approximativement ce que lui reprochait Montarave : «Elle garde constamment ses yeux ouverts, mais veut toujours être prise de dos. A-t-elle tant peur de me voir en face ? De dos : je veux dire qu'il me la faut prendre là où le permet particulièrement cette position. Curieuse femme ! Elle se prétend vierge ailleurs ou violée par je ne sais quel fantôme !»

 

*

 

Un jour de pluie diluvienne, je me trouvais coincé sous le porche arabe d'une rue assymétrique, l'un des charmes principaux de Laghouat. Tout le matin j'avais déambulé à la recherche d'une musulmane pour me délivrer de ce drame périodique que tout homme transporte avec lui dans ses pantalons. Pour deux mille francs, Aïcha consentait à figurer un paradis provisoire et artificiel, quoique ses quinze ans palliassent son jeu de hanches apprêté. Sur le pas des portes, les Arabes me dévisagaient, l'air de la plus profonde indifférence, mêlée d'une intraduisible expression de dégoût pour mon uniforme. Je songeais à la Misère regardant le Droit, beaucoup plus absorbé par le dessin de la jeune fille-remède que par des questions idéologiques, ainsi qu'on s'entend habilement à traduire tout ce qu'elles renferment d'inhumain. Dans le ciel, les nuages figuraient un monde de transparence où la sensualité prenait forme à l'insu de Dieu, images déployées comme des almées dans le bal du vent. Une atmosphère lourde, équivoque, un long malaise venu du désert mystérieux, et sans doute l'haleine brûlante d'une Atlantide redécouverte, planaient au-dessus des palmes à travers l'air moite. La pluie électrique éclata soudain sur le sable. Je me réfugiais précipitamment sous un porche. C'est alors que, dans la silhouette qui me rejoignit à l'abri des gouttes, je reconnus le fascinant visage dHélène.

 

*

 

A cette époque, Montarave venait d'être affecté gérant du Cercle. Cette fonction lui permettait une distraction bien plus grande, doublée d'un travail négligeable. Cette curieuse, initiative revenait à d'Espérel. Comment pouvions-nous alors supposer derrière cette tête brune, ces yeux à peine ironiques, cette présence qu'il rendait sciemment immobile, le futur amant d'Hélène ? Il semblait s'intéresser d'autant moins aux femmes qu'il avait la possibilité de toujours les voir. (J'aimerais savoir ce que pensèrent Albertas, d'Espérel et Verturin quand Montarave leur fit parvenir deux ans plus tard l'exemplaire de Rencontres.)

 

«Je suis hanté par le mouvement du choix chez les êtres. Toute femme est un peu pour moi Mme Bovary. Elles n'ont jamais (ou presque) l'homme qu'il leur faut. Je les trouve douloureusement plus instinctives, plus fécondes, plus proches du déplacement significatif de la vie, de son mystère profond. Et qu'ils sont ridicules et lourds, les hommes, à côté de cette vue directe, ce canto jondo de la femme, avec leur amour plantureux de pachyderme, leur vol lourd de canard domestique, leur migration et leur itinérance.»

«Je ne suis pas sans angoisse devant telle femme ouverte à la vie, yeux et sexe, belle à mourir et dont l'homme n'est qu'un pantin technophile. Je pense aux jours sans soleil, mais plein de flammes, qui lui brûleront le coeur ; le jour où elle ouvrira les yeux et où des larmes les refermeront. Et il faudra combien de scènes avilissantes pour elle avant d'y venir, de hontes bues, de retournements la nuit au centre du symbole de l'ombre contre un corps désormais sans voix ? Couple disparate, couple mort parce que les deux pions du jeu n'étaient pas la Dame et le Fou réglementaires de la Vie Fébrile, mais le pion de la tour et d'une folle au visage ophélique. Aussi je les regarde et l'envie me tenaille d'avancer sous ses pieds le pont d'or, ouvrir le carrosse, prendre sa main et la mener par les sentiers de fleurs à travers la montagne joyeuse des questions posées éternellement.»

« Cité aberrante (des êtres qui ne sont pas, ne seront jamais faits sur cette terre pour mourir ensemble, et encore moins surtout pour y vivre), elle reste vivante, effrayante pour moi dans le regard de la jeune mariée symbolique, telle qu'on se la représente : heureuse dans ses tulles et ses dentelles blanches, juchée sur trois marches d'église, et qui, au mieux, pleurera dans trois ans sa vue brouillée et ses mains &endash; pauvres mains à baiser &endash; sans révélation ni amour.»

«Je la regarde au fond de mon rêve, tapissé de ses yeux immenses, ses yeux de questions insolubles, si pleins d'exquise naïveté. J'entends le dialogue que nous échangeons, prélude aux conversations que nous aurions pu avoir si le hasard l'avait faite mienne. Puis surgit le dragon de la technicité insipide, de la haine profonde de l'homme, la mort stérile dans le symbole de l'intelligence mathématique, le calcul pur, la ciguë des chiffres. Je me questionne sur son besoin à elle de poésie, de miracle, d'enchantement, de porte ouverte sur les ciels d'été, d'évasion, sur son pressentiment de la vie morte comme une ville sans eau et sans ciel et sans au-delà.»

«J'appelle à moi l'inconnue : Héloïse ou Roxanne, Emma ou la Sainte-Minouche-Quelconque. Je l'ai tant cherchée autrefois, la nuit et le jour, dans combien de villes sans âme où elle n'était pas, qu'il m'arrive (sinon de l'appeler encore de toutes mes forces) de trembler un instant quand je la rencontre, soeur d'infortune du cloître des femmes sans mâle. Ou je l'appelle presque à mes dépens. Et ce n'est pas une pitié lyrique (je ne sais pas ou presque ce qu'est la pitié), c'est mon pouvoir d'inquiétude adapté à sa faculté de détresse ; c'est une poésie par delà les mots, une communion constante qui m'ouvre les veines en face de toute inconnue de sang riche, de larmes et de sel. Et je devine à mon trouble, par delà son rire clair et son chant, à l'insu de sa bouche ouverte et de sa naïveté, dans le mouvement limpide de ses enfantillages et de ses regards, cette angoisse dont le destin l'a frappée en naissant, et à quel moment elle en portera, quoi qu'elle fasse, la marque tragique. Et voilà pour quelle raison imprécise je suis lié à toutes les démences en suspens au-dessus de ces têtes royales et lourdes d'avenir, de poésie et de délivrance onirique.»

«Et voilà pourquoi je les appelle au milieu de ma Nuit.» (Rencontres, p. 15.)

 

*

 

&endash; Vous ne trouvez pas que la pluie ressemble à une libération ?

&endash; Ma chère Hélène, vous savez très bien que la liberté n'est pas le fait du militaire, mais celui de l'homme de lettres. Albertas vous répondrait bien mieux que moi.

&endash; Je constate que chez vous la pluie tourne à l'impudence. Vous m'en rendrez raison sur le court (Hélène était une joueuse professionnelle). Albertas m'a dit que vous étiez de ceux qu'il ne faut pas négliger. Il y a aussi ce jeune gérant qui joue très bien. Comment s'appelle-t-il déjà ?

&endash; Montarave.

&endash; Oui, c'est cela. Vous le connaissez ?

&endash; Moins que vous ne vous apprêtez, je suppose, à le connaître.

Hélène rit de ses dents blanches comme de l'embrun :

&endash; On ne connaît jamais ce qu'on désire.

 

*

 

Tous les après-midi maintenant, Hélène jouait au tennis avec Montarave. De mon bureau, j'entendais le claquement sec des balles giflant le court. Quoiqu'elle fût une joueuse hors ligne, elle n'en touchait pas moins que des balles de politesse. Je suppose, du moins au tennis, que c'était là la première fois qu'elle se tenait pour battue si platement. Montarave écrasait négligemment sa fierté à chaque service, indifférent, cynique et poli. Il jouait à merveille son rôle d'obscur officier au service de la femme importante d'un chef de corps. «Pendant que les autres se battent, je suis payé pour donner des leçons à une belle femme», m'avouait-il avec un air de profonde indignation. » Et "Depuis trois semaines que je lui sers de cobaye, je ne lui ai rien dit d'autre que : «Oui, Madame», «Non, Madame». Immense logique de l'amour : Hélène qui n'avait jamais connu le drame humiliant des avances («Quel mufle !») dévorait Montarave des yeux. Quand je me rapporte au texte haletant de Rencontres, j'ai peine à croire que c'est vraiment d'Hélène qu'il parle :

«...une femme désespérée, délirante et déchirante, affamée d'amour, affamée de ses baisers, de sa chair à lui, de son temps et de ses limites ; mais aussi de son espace vital, sa sphère de mouvance, son intégrité, sa vie. Elle le voulait et elle l'usait. Elle l'aspirait comme une goule, une bouche belle et pleine, avec des expressions mystérieuses, obscures, sans réponse. Un au-delà dans tout le corps presque maigre, une sensualité féline et sauvage, un plaisir tordu, atroce, à bout de souffle, et cette respiration poitrinaire au-dessous de lui, cette vie qui s'étrangle et hoquette ; et ce silence jamais brisé...»

«Il entendait cette pluie maintenant sauvage, râlant sur les vitres. Et nue, l'un sur l'autre, dans cette chambre crasseuse, inoubliable, son visage sous la lueur tremblante de l'alcool (qui flambait symboliquement dans une cuvette), seule lumière et seule chaleur, son rire énigmatique, ... cela lui revenait comme autrefois... Cette vie souffreteuse de l'âme, ces images que rien n'effacerait jamais, ni toutes les femmes qui suivraient sur la liste de son interminable poursuite, ni les destins confondants qui l'attendaient, rien ni personne : elle resterait pure dans sa détresse, dans son coeur meurtri, dans son histoire vécue ou rêvée...

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«Elle, avec qui il avait le plus aimé et le plus souffert, la perte de son innocence et de son délire, de sa joie profonde et aussi de tout orgueil, sujet et objet à la fois, maître et esclave, comment l'effacer ?

«Elle grandissait, prenait des proportions énormes, insoupçonnées, brouillait son ciel, venait comme la pluie certain soir le prendre en silence au fond du sommeil. Il se réveillait et il l'appelait. Jamais sa haine (ô lieu commun !) n'avait été aussi proche de son amour. Pas même le soir qu'ils se promenaient au bord du Rhône et qu'il avait eu soudain l'envie de la précipiter dans l'eau noire.

«Elle revenait avec son pauvre sourire dément, merveilleuse à force d'aimer, l'amour peint sur le visage en cernes profonds. Et l'indifférence d'autrefois, la haine, le besoin de se délivrer, la tuer d'une façon quelconque, d'être enfin soi, respirer l'air qui empreint toutes choses, hormis l'être auquel rien ne vous rattache (sinon qu'il fut le premier pour rester l'unique), tout cela s'évanouissait le soir aux heures lourdes. Elle revenait et redevenait la jeune femme passionnée, fine et nerveuse, la taille prise dans une robe plus rouge que son orgueil, un chemisier clair, une figure d'ange, des yeux constamment ouverts sur la nuit... Elle redevenait sa femme. Et il n'y en avait jamais eu d'autre. Et il n'y en aurait jamais d'autres. Elle formerait toujours une tache claire sur sa vie, une fleur coupée sur sa tombe.»(Rencontres, p 38)

 

*

 

Montarave n'a jamais été un écrivain précis. Il faut se défier d'un certain lyrisme de jeuneese qui, tant dans la vie que dans les oeuvres, mâche à pleines dents la réalité. A un certain moment de l'existence (je parle des êtres particulièrement doués), nous ne voyons rien d'autre à part nous-même. C'cst l'époque démiurgique des génies adolescents, dont certains restent des adolescents toute leur vie. Ce halètement propre à nos organes s'inscrit en glyphes profonds sur les personnages desquels nous tirons notre permanence. Pour ma part, je ne me souviens pas d'avoir jamais entendu rien de tel à propos d'Hélène. Ce personnage dramatique me désoriente, d'autant plus que je crois connaître Hélène avec assez d'objectivité, et que je ne puis pas, d'autre part, croire que Montarave se leurre. J'ai encore la lettre d'Albertas à ce sujet. :

«Ce jeune Montarave a décidément beaucoup d'imagination. Mais il fait de«notre«Hélène un pantin bien ridicule, quand nous savons la femme qu'elle était. Je vois mal &endash; encore que je connaisse les femmes changeantes &endash; une Hélène lucide, sensuelle, avide, débordante et maléfique se changer en cette proie factice et malade. Pourtant, si clé il y a, est la seule qui puisse éclaircir leur fuite, le divorce avec d'Espérel et cet amusant mariage. D'Espérel, lui, explique ces événements avec ses penchants d'uraniste (ce qui pour le moins est une explication d'hésitant !). Il y avait certainement beaucoup plus là-dessous. Croyez-moi : même une Hélène ne quitte pas ainsi un colonel relativement riche (et qui la laissait entièrement libre) pour épouser un joueur de tennis sans fortune. Hélène était folle, mais pas assez pour se remarier. Excusez-moi d'être très prudent là-dessus.»

Evidemment, Albertas s'évite soigneusement comme pion. «Beaucoup plus là-dessous»: que veut-il dire ? Je me demande dans quelle mesure il ne tient pas à dissimuler sa conduite. Jusqu'à quel point connaissait-il Hélène pour avancer aussi péremptoirement son peu de goût pour un remariage ? Ou bien ne dois-je voir dans cette boutade qu'une inimitié entre hommes de lettres, dont on sait qu'ils sont par excellence les mieux armés pour la rancune et la mauvaise foi ? Hélène nous révèle ironiquement l'impuissance d'Albertas. Mais pour des femmes au tempérament hellénique, les hommes ne sont-ils pas tous impuissants ? Verturin : irréprochable vocabulaire, démarche aristocratique, affectation chrétienne, liaison (vraie on fausse ?) avec Ahmed, faux airs d'entendement, longue amitié avec d'Espéret, tout de lui me fait songer à un amant piètre. Il tient du diplomate pédant avec la tête d'Elagabal. Ce mot de lui : «Le haut point de raffinement de la religion catholique se résume dans ses castrats.» Traduisons : «J'adore les petits satyres aux pieds fourchus.» Quant à d'Espérel, a-t-il jamais fait d'elle sa femme ? A quel honnête homme accorderons-nous la prérogative de trancher dans ce complexe instinctif qui modèle tout uraniste ? Le libertin le plus homosexuel de la terre a pu une fois s'égarer dans le labyrinthe d'une femme qui ressemble, au moins par un côté, à un garçon ! D'autre part, Montarave n'a-t-il pas avoué que le faible dHélène était de tourner résolument le dos aux hommes ?

 

*

 

A l'époque où ils se connurent, Montarave avait vingt-deux ans et Hélène trente. Voilà une première cause d'erreur (pour parler en langage matérialiste); qu'en pense Montarave ? «C'est avec des âges différents qu'on ébauche des amours semblables ou du moins plus complémentaires que l'air et l'eau ou le jaune et le violet.» (Rencontres, p. 27.) Néanmoins parlant de Dominique : «Elle est belle comme un ciel intérieur. Nous avons le même âge, la même peur, une passion identique. Nous sommes au bord de la même route deux voyageurs attardés à nous aimer.» Montarave ou le grave plaisir de se contredire, voilà qui définit tout ce qu'il projette d'infini ou d'indéfini autour de son ombre.

Je ne sais pas pourquoi je l'admire. Ou plutôt si, je le sais : il fait d'un moi oublié, antérieur, une jeunesse confuse qui se recrée lentement avec la sienne. C'est sa monstrueuse indifférence au destin, aux images d'un présent factice que représentent à la fois de Verturin et d'Espérel, qui m'attache à la douceur tragique de son amour. Il vient, il voit et il prend. Il ne demande pas s'il s'agit là d'une appartenance sacrée, quelle sorte de femme est Hélène aux yeux de soie noire, si elle a bonne réputation. Non; «Une belle femme»: c'est ainsi qu'il la définit devant moi. .Et Hélène est certainement tout entière dans cette assertion. «Au delà de sa fierté animale, de son corps (en offrande perpétuelle), de ses lèvres définitivement entrouvertes, pourquoi sonder banalement et distraitement l'âme féminine ? La femme est avant tout un corps», répète Montarave à longueur de pages.

Que n'a-t-elle été pour lui ce corps-là ?

 

La vie ralentissait. Montarave sentait en lui la marche inexorable de la non-action. Il se trouvait bien sur son lit, allongé pour des heures, chassant les mouches et le rêve, les souvenirs tronqués, les heures mortes, l'embrun du passé, avec les mêmes gestes las d'un indéfinissable «A quoi bon ?». Les jours glissaient les uns sur les autres comme de simples feuilles de papier journal, prospectus de vie rêvé pour l'Homme Moderne. Rien : du soleil, de la sueur, des boissons fraîches et une intermittente dysenterie pour vous entretenir dans l'idée de votre propre existence. Et si vous sortiez en dehors du camp, des sourires bon enfant (qui à l'origine avaient dû être des sourires contrits), et du sable à perte de vue, de tous les côtés. Comme de l'eau. L'abrutissement sans faim.

Il ne savait plus si sa torpeur revêtait son inquiétude ou son calme. Au Nord, la guerre faisait rage, sournoise, psychologique (c'était le dernier mot dont on en parait l'inintelligence, ou peut-être l'abrutissement, à force de répétitions, des peuples en révolte). On soignait le mal par le mal, et la sottise par la sottise, le crime par le crime, légitimé, honorable et honoré.

Montarave, apolitique, curieux seulement d'un lui-même toujours imprécis, dialoguait sur ce qu'il y avait de chance pour lui d'être là, hors de question et hors de réponse, pion nul, comptant pour zéro, inutile : voyageur invisible autour d'un "moi" autrement avide et significatif.

Mais la vie baissait.

Il y avait Bouboule (fantoche ingénieur de Centrale, irresponsable cent pour cent et indubitablement satisfait de ses galons neufs), mais Bouboule c'était l'ombre chinoise, le contre-ut : pas la mélodie. Il sifflotait la Cinquième Symphonie, comme elle l'avait été à son origine, sans que les notes en soient très audibles.

 

Une chose l'inquiétait : il était à un tournant de sa vie. Il le voyait comme il voyait ce sable partout, rond, doré, illimité pour l'oeil, le nombril du monde. Mais, le voyant, il conduisait béatement sur une route droite. La chute proche l'attirait. A ces moments, toujours les mêmes, survenus après des pressentiments identiques (qu'à force d'attention il était arrivé à prévoir), Montarave repartait du principe, en apparence fort simple, de cataloguer minutieusement sa vie antérieure. Cela sans suite, avide seulement d'apaisement, d'oubli, pieds et mains liés pour un temps, le temps de ce service inutile et militaire pour le désigner. Il écrivait régulièrement son journal, jour après jour.

Depuis son adolescence instinctive, Montarave apprenait à se considérer dans le monde de l'importance et de la satisfaction comme un raté, ratant ses études, ratant sa situation, ratant la vie dans ce quelle a de plus terre à terre, d'insipide ; et maintenant, vautré dans l'immonde, oubliant systématiquement de donner des ordres, vomissant les chefs, les galons, les passe-partout de l'imposture, la duperie, il calculait ce qu'il faut d'aveuglement, d'insignifiance, de mesquinerie avide (sans compter le facteur du cabotinage) pour faire un bon militaire de carrière qui croit aux fouteries politiques et à l'idéal du héros.

Tous, officiers et sous-officiers d'active (il ne s'agit pas d'activité cérébrale, on s'en doute) bavotant leurs quarante-cinq jours de permission annuelle, la tête couperosée d'ingratitude ou ennoblie par la tâche (la tête de rat) il les regardait partir l'un après l'autre, pliés en quatre, douloureusement convertis en limaces rampantes, pour que leur supérieur intellectuel leur signât un verdâtre petit papier, où, en noir sur blanc, s'inscrivaient comme sur des actes de décès, qu'ils étaient libres, pendant un mois et demi au plus, d'aller tripoter leur femme indocile, l'engrosser pour les besoins de l'Etat et revenir dare-dare chanter "Vive la Mort" au bruit du canon. Ces héros qui mendiaient ainsi leur liberté, certains avaient dépassé la quarantaine. Le principe du règlement les garantissait contre une éventuelle déconsidération rétrospective de leur existence larvée.

La vie baissait : il en arrivait à les regarder sans trace de mépris aucun, et aussi ses propres galons, signes évidents de son incorrigible curiosité du troupeau humain, et surtout des bêtes meneuses.

Mais la vie baissait.

Elle avait été autre chose.

Il fallait la reprendre, quel qu'en soit le nouveau départ, s'il n'était pas foncièrement voué d'avance à l'échec, réviser des questions en suspens, mettre de l'ordre dans le désordre, du vin dans de l'eau, du rêve dans le réel (et réciproquement), grandir la folie, faire du large entre soi et les autres, et cesser pour un temps incertain de regarder inlassablement l'eau qui passe.

La vie baissait : il n'en pouvait plus de sentir cette inquiétude le prendre à la gorge, quelle ait nom femme (il ignorait encore l'existence (l'Hélène), réussite, bonheur, sagesse ou aventure. Quand les voyages prenaient fin, il fallait être soi-même son propre voyage. Quand une femme prenait fin, la nuit se refroidissait pour un temps et des questions sans réponse comme des étoiles lactaient son cerveau. Le bonheur était doux comme le vent, mais le vent tombait tout à coup, sans prévenir. La sagesse vous faisait mal au ventre si vous étiez malade, et crier restera toujours une fonction naturelle à l'homme comme celle de vomir ou d'uriner. Quant à l'aventure, qu'est-ce qui n'en est pas, pour peu qu'on ne fasse pas partie de la masse phénoménale des cons ? Il est toujours aventureux de vivre. Pour soi (ou les autres) selon qu'on veut donner (ou non) un sens magique à sa vie.

 

Un brigadier venait d'apporter le courrier avec une diligence de valet. Sous-titre : l'armée vous donne un métier. Chez les officiers, l'obéissance, et en retour une longue hypocrisie, roidissaient tenue et intelligence. Marcher droit prenait un sens symbolique avec penser de travers. L'homme qui à quarante ans se met au garde-à-vous devant un autre homme, fait instinctivement songer à un garnement pris en faute qui attend une bonne paire de gifles. Quelques-uns se départissaient naturellement de cette conscience supérieure et du respect dû à l'officier. Ils restaient simples. D'Espérel, en qui le faux attachement aux us militaires n'avait pas éteint le sens de l'humour, lorsque vous lui présentiez"vos respects", vous invitait à vous les foutre au cul.

Montarave ouvrit sans conviction quelques lettres dont l'une en provenance de Madeleine. Il l'aperçut un instant à travers la pluie bleutée de la capitale, longue et droite, indécise devant cet hôtel de la place Péreire, les yeux noyés dans ce vague qui est souvent toute la réflexion pré-amoureuse des femmes. Et maintenant, elle lui écrivait des mots vides, tendres, ces lettres dont la première phrase suffit pour en deviner la dernière, à la façon du squelette que Cuvier reconstituait avec un seul os.

Madeleine ! La seconde fois qu'il l'avait vue &endash; au cours d'une permission trop brève &endash; elle lui avait annoncé la mort de son père. «Je ne sais pas si vous avez déjà possédé quelqu'un au visage de souffrance, et dans l'instant où le désir et l'inconnu tergiversent avec le connu et le rationnel, mais c'est affolant. Il faut avoir vécu cela. Il faut avoir pris des êtres fumants de vie et des êtres chavirés. J'avais fait de la vie avec la mort et les femmes en deuil sont monnaie courante. Elles satisfaisaient toutes néanmoins, vivantes ou mortes, mon côté cruellement premier siècle avant Jésus. Christ.» (Rencontres, p. 82.) Il prit ses mains florentines et il les baisa longuement. A ce moment, il aurait aimé quelle tombât à genoux, comme peut-être certaines courtisanes le firent devant un Tibère ou un César ; qu'ils reformassent par jeu et dans une tacite soumission à tous les dessous inénarrables de l'Histoire, un geste &endash; un seul geste &endash; mais qui pour lui et aussi pour elle, eût pu prendre une signification sans date, éternelle, et prolongeât leur premier baiser sans parole de leur ancien royaume au coeur de la ville.

Elle restait droite, muette, la bouche entrouverte (symbole de lubricité immédiate), la poitrine haletante, car, elle avait couru pour venir. Ou peut-être dissimulait-elle une crainte absurde. Montarave se taisait. Il attendait que cette tension la fléchît. Il voyait un être primitif, qu'il reconnaissait vaginal à mille riens, parce qu'un homme sensuel découvre en lui les signaux intransmissibles (et sinon traduisibles par l'évidence) devant une femme à moitié ouverte. Et son silence l'envahissait, l'ouvrait encore, l'exaspérait lentement. Il voulait à tout prix des larmes sur ses lèvres, les larmes suaves et brûlantes de la femme aimée. Elle s'assit sur le lit sans quitter son regard des yeux, mais sans sourire non plus, car il ne souriait pas. L'extraordinaire de leur rencontre (ils s'étaient aimés la première fois sans le moindre échange verbal), ce qui la rendait différente des centaines d'autres, il voulait qu'elle en prenne une conscience exacte. L'amour, qui n'était pour elle tout au plus qu'un acte préférable aux autres, il voulait lui en inclure le sens profond. Il la sentait accessible, fût-ce en la giflant. Prêt à tout. Elle n'allait pas être prise par un homme, mais se consacrer à l'homme (une fois au moins, à l'instar des femmes babyloniennes qui devaient un jour dans leur vie se prostituer au premier venu), détour par lequel son imagination délirait et les ferait délirer ensemble. Que lui importait de prendre une femme et d'en jouir, si de la prendre et d'en jouir comme un autre, le laissait pour l'éternité pareil à cet autre ? Et si après, si demain il allait ne plus la revoir ? «J'aime marquer. C'est après que l'acte d'abandon prend un sens»(Rencontres, p. 10). Il voulait la marquer comme une bête, mais il fallait qu'il la couche pieds et poings liés.

Le soleil tavelé de Paris éclairait faiblement la pièce. Il respirait son parfum de musc (Madeleine était une métisse) quoique par la suite il ne fût plus sensible qu'au parfum d'Hélène «jusqu'à suivre une femme inconnue de moi parce qu'elle en portait» (Rencontres) Il ne voulut pas que Madeleine se donne : il la prit. Il ne pouvait tolérer chez aucune femme le moindre geste qui fût un don ou qui en gardât l'apparence. De Madeleine, il aimait son élémentaire pouvoir sur elle et sur lui.

Il la prit la tête hors du lit, toutes griffes dehors, comme une bête hurlante et docile. Et il ne savait plus si les staccatos de son plaisir marquaient réellement son plaisir ou sa douleur &endash; ou les deux probablement. Il la prit nue, et lui presque habillé, pour rendre plus évidente encore sa luxure. Mais il ne la posséda pas ainsi : pendant plus d'une heure, il exigea. Il voyait l'inquiétude naître au bord de ses lèvres pendant que, roulée au tapis, il la caressait droit au-dessus d'elle, seulement avec ses pieds. Elle geignait, tentait de se relever, mais il l'écrasait doucement au sol. Maintenant, il l'empêchait de parler : le silence aristocratique du possesseur et du possédé. Tout à l'heure, à moitié inconsciente ou consciente seulement de son délire, il la rappellerait à sa condition primitive. Mais, d'abord, quelle se taise Il la prit par les cheveux et la ramena sur le lit. Il alluma plus fortement la chambre et ordonna en la tutoyant : «Lève-toi», «viens ici», «baisse les yeux». Tout ce qu'elle faisait en se soumettant, prenait maintenant un sens que l'habitude ne pouvait éteindre, et n'effacerait sans doute jamais. Il brisait soigneusement pour elle un cadre factice, cadre où l'amour banal se déduit de l'oubli des plaisirs médiocres. Il voyait cela à ses yeux ouverts et à ses larmes. Il le voyait à son indifférence supérieure, reflet du plus grand intérêt qu'il portait à cette femme, et comment eût-elle pu s'y tromper ? Tout ce qu'il ne lui demandait pas d'être sur l'heure, il lui en parlait. L'obscénité se mêlait à la tendresse comme du whisky à de l'eau de seltz. Et sa voix incolore suivait le trajet bleuâtre de son innervation superficielle, l'invitant aux cris et aux larmes, aux fiançailles du ventre pur et de l'âme impure. Et désormais, elle se serrerait contre lui convulsivement, pour oublier son obscénité interdite dans la sienne, son amour inquiétant comme un mystère, noir et bleu.

 

Pauvre Madeleine ! Il aimait son visage calme et lisse, ses longues mains attentives, son plaisir, sa docilité animale. Mais si puissamment, si savamment femme dans l'amour, avec son long cou chaviré, ses pieds parfumés sous ses lèvres, si totalement ouverte et dénudée dans le seul acte qui les valait tous pour lui, elle restait au dehors une femme placide et molle, façonnée par le mariage et "l'art d'être mère", les soucis de l'éducation et de la famille, bourgeoise et bornée, incapable d'inventer seule ou de reproduire un rêve, une idée qu'on n'enfantait pas sous ses yeux. Tout le dressage que Montarave exerçait sur elle, ne parvint qu'à rendre plus évidente la différence d'une Madeleine vaginale d'une part, et maternellement stupide de l'autre. Il y avait en elle un fond de vulgarité inaliénable que le vice même ne transcendait pas. Un matin, le dernier, elle avait joui en lui racontant (sur sa demande) ses dernières frasques avec son époux.

Il partit sans la prévenir. Son impuissance émotionnelle s'en trouva soudain éveillée. Cinq lettres d'elle (à trois jours d'intervalle !) restèrent sans réponse. Il répondit à la sixième assez durement. Pendant un temps, elle ne lui écrivit plus et le nom de Madeleine disparut de la mémoire de Montarave, beaucoup plus que de son histoire intérieure, hiéroglyphe (ou matériaux ?) pour des temps à venir et à aimer. A tort ? Madeleine ne savait rien et elle n'avait rien lu. (A cette époque Montarave voyait beaucoup plus les femmes à travers les livres qu'à travers la réalité.) Grave erreur ! Elle connaissait de l'homme tout ce qu'une femme en peut connaître à travers son mari et des magazines (Le Petit Illustré de la Nouvelle Femme), c'est-à-dire : rien. Elle avait le souci de ne pas briser son émotion en la protégeant des mots, et en le fixant de ces yeux smaragdins, humides et clairs. Montarave a toujours été très friand de ce genre de femmes sensuelles, inactives et incultes comme antidotes à des amours dévorantes que représentent Hélène et Dominique. Elles lui tenaient compagnie comme des livres, un film ou de la musique classique les jours de pluie.

«Je suis avide comme un pandion de ces visages, comme je suis avide de tous les visages, mais plus particulièrement de ceux en qui s'écoule une vie douloureuse et fébrile. Ils m'effacent le néant» (Rencontres).

Sur Madeleine, l'émail ne tenait pas et sa peau qu'il a brûlée n'a pas gardé la trace du bronzage. Il a fallu qu'il parte, et qu'elle ne possède plus personne devant qui s'agenouiller, pour découvrir qu'il y avait une faille dans sa vie. Et Montarave pour s'apercevoir de quelle godiche se doublait son genre "apparition".

 

*

 

&endash; Tu descends au mess ?

La jeep ronronnait devant la porte comme un gros insecte.

Montarave rangea ses lettres et sortit. Le soleil flambait comme de l'or fondu, haut dans le ciel. La chemise moite, suant et ravi, Montarave regardait avec une sérénité amusante l'ingénieur Bouboule qui venait de caler deux coups de suite.

La jeep s' arrêta devant le mess. D'autres véhicules militaires attendaient à l'ombre. Les palmiers balançaient leur élégance dans un lac de lumière atroce. La ville en flammes s'écrasait sur le sable avec un rire complice, une transpiration sadique sur ses quatre fronts bordés de palmeraies, léchée aux murs par une ombre rare.

Une bouffée d'air ventilé accueillit les deux hommes. Ils s'assirent à des places définies par le règlement. Bouboule salua ignominieusement ses supérieurs d'un sourire niais, puis attaqua une conversation délirante sur l'art de convertir les figues de barbarie en raisins secs. Le colonel Le Fenec, l'oeil cave, taraudé par le devoir accompli et poitrinaire à force de non-citation, regardait ses subordonnés ("Dans l'Armée, il n'y a pas d'êtres inférieurs, mais seulement des supérieurs et des subalternes", avait affirmé un jour Le Fenec) avec une satisfaction méprisante. Il venait juste de "gagner" son cinquième galon et commençait à croire que sa vie n'était pas fichue.

Quiconque n'était tourmenté d'aucune passion le portait en clair sur le visage : le beau visage aux yeux de femme du nouveau marié, celui du professeur de maths (dont le moindre geste défiait toute signification), celui des deux lieutenants rempilés, convaincus, énergiques, au-dessus et au-dessous de tout, parfaitement hygiéniques, cheveux courts en signe d'autorité, tous victimes de leurs chiffres, leur complexe quantitatif, leur inqualifiable besoin de compter, soustraire, additionner, diviser, et cela leur tenant lieu de pensée, de poésie, de conscience, et cela donnant un sens à leur vie...

Montarave n'était resté qu'un an à Touggourt. Il était venu à Laghouat ces trois derniers mois. Et à Laghouat, il avait rencontré Hélène.

 

*

 

Certes, ce n'est pas la meilleure rencontre que ce jeune sensuel ait pu faire en venant ici, compte tenu du climat et de la chaleur. La température aidant, la copulation n'a jamais beaucoup épargné les tempéraments désertiques, fussent-ils ingratement doués par le bas ou mixtes ou unilatéraux ou simplement cérébraux. Dans la mesure où l'amour est un phénomène psychique &endash; et non physique &endash; c'est-à-dire requérant un minimum de matière grise, on peut se questionner sur la prodigalité des rapprochements organiques, voire se troubler que la majorité des humains qui pensent si peu forniquent tant. Les séances de tennis entre Montarave et Hélène furent une distraction pour les divers groupes du Cercle qui voyaient distinctement dans le va-et-vient des balles la caricature d'un va-et-vient autrement moins innocent. "Les interprétations délirantes sont le propre des consciences nettes". Je ne sais plus à qui appartient cette phrase élégante, mais il se peut qu'elle soit de moi.

 

*

 

CHAPITRE II

 

Je me suis laissé dire beaucoup de choses sur Albertas &endash; comme toujours lorsqu'on n'a pas de sympathie véritable pour quelqu'un &endash; mais je dois reconnaître qu'il était un homme charmant. Sa conversation calme et mesurée n'était pas dénuée d'humour, et, à l'occasion, de férocité. Il déchaînait le rire ou indifféremment assenait quelqu'un avec une phrase, aussi royalement qu'un bon tireur assène un éléphant avec une balle blindée. Jamais il ne se départit devant moi de cette effarante désinvolture pour tout ce qui avait rapport dans l'ensemble au lendemain. Cela faisait partie de son impeccable sérénité. Il pouvait être parfois en colère, mais je ne l'ai jamais vu soucieux. Le présent figurait pour lui le véritable obstacle à abattre, et, en quelque sorte, l'asservissement majeur de la condition humaine. Il tournait tout à l'humour, c'est-à-dire en poésie. Et le présent résumait le sérieux de la vie quotidienne contre laquelle il était en guerre poétiquement. Du moins le laissait-il entendre par des remarques du genre : "Il ne s'agit pas de briller dans le futur, mais de fondre comme une sucette dans la bouche du présent. Ne tentez jamais d'expliquer cela à un militaire, vous le briseriez. Science creuse : Napoléon dixit." Ses supérieurs le détestaient autant que la mécanique peut détester l'art.

Comme tous les gens qui ont la possibilité de comprendre certains problèmes, données qui s'avèrent pour d'autres incompréhensibles, il était rebelle à toute sorte d'approfondissement cérébral, préférant cent fois un bon mot à une conversation sérieuse. Aux vieilles rombières qui tentaient toujours d'esquisser des bribes de jugements audacieux, il répondait toujours une boutade déconcertante : « Voyez-vous, chère Comtesse, Dieu n'est si exigeant que parce qu'il ne fait pas l'amour. » Ou encore : «Le bridge est un jeu qui ressemble assez à l'amour : il commence à quatre et se termine régulièrement à trois.» «Je ne comprends pas ce que vous voulez dire », répondait la Comtesse de Verturin qui tombait généralement dans ces panneaux. Et Albertas d'ajouter : «A votre âge ?». Quand il jouait (le bridge était une de ses passions), par désir ou crainte, seulement afin de ne pas souffrir les propos banals et affligeants de ses partenaires, il tenait souvent des conversations décousues et insolites. Il était parfois agaçant d'écouter sa voix mélodieuse rapporter des histoires ordinaires dans un vocabulaire magique. Il vous donnait toujours l'impression que vous ne connaissiez pas votre langue suffisamment pour éclairer à leur juste valeur les moindres faits.

Sa vie ne s'explique pas seulement comme une attitude prise envers un publie qui n'a jamais vu autre chose en lui qu'un faiseur de mots. « A trente ans, m'avouait-il, un homme doit avoir certaines habitudes élémentaires comme de porter toujours des chemises blanches et des souliers noirs impeccables. Le reste n'a qu'une importance dérisoire. » Il va sans dire qu'il souffrait énormément d'un uniforme qui accentuait légèrement son ventre, cherchant dans un noeud de cravate minuscule à retrouver, disait-il, l'ascétisme du héros. Le plus drôle, c'est qu'il affectait chez les autres de trouver l'uniforme très élégant : «Voyez-vous, mon Capitaine, le drame de l'habit civil, c'est qu'on ne sache pas où mettre ses décorations.» Il prétendait &endash; sait-on jamais &endash; qu' «il faut porter en vue ce que les autres seraient incapables de découvrir seuls», formule qui le définit singulièrement. Autre manie : par exemple jamais il n'achetait un livre, ni apparemment ne lisait. Or, sa culture était prodigieuse. Beaucoup d'écrivains lus par lui l'avaient été, dans leur langue originale. Le Français qu'il admirait le plus, comme une image fictive d'un personnage auquel il aspirait, était Valéry. Son apparence énigmatique et ses aphorismes l'envoûtaient. Quand il avait bu, il récitait le Cimetière Marin au mépris de tout, jusqu'au dernier vers. Ses connaissances diverses déroutaient, d'autant plus qu'il se désintéressait vraiment de séduire, et qu'elles apparaissaient sous des masques au détour des mots, à la façon de ces fleurs sauvages des sommets : les edelweiss espiègles et rares. En revanche, le sport lui répugnait. Un jour qu'Hélène, qui n'ignorait pas cette antipathie, l'avait invité au tennis, il répondit : «Madame, vous savez bien que les sports verticaux n'appartiennent plus à mon âge. » Ceci sur le ton de la plus profonde courtoisie. En fait, il était païen jusqu'au bout des ongles et paraissait un être de souffrance égaré pour un temps au Purgatoire.

L'homme de lettres en lui était secondaire, le miroitement éphémère d'anciennes aspirations auxquelles il avait été incapable de s'astreindre sérieusement. « Si le génie est dans le travail, disait-il, alors je n'aurai jamais de génie. Or, il est dans le travail.» Si étrange que cela paraisse, il avait habilement démasqué l'âme féminine de l'écriture, mais pour s'en faire une arme et la négliger. « Je crois que je suis guéri », disait-il, parlant des livres qu'il aurait aimés écrire &endash; et n'écrira sans doute jamais &endash; mais prouvant par là quel remords, il avait d'un langage perdu pour les lettres et, pour ainsi dire, pour lui. Du drame de sa vie et de son art &endash; il faisait volontiers croire qu'il écrivait sous un pseudonyme américain &endash; il avait tiré cette amertume discrète et cette féroce désinvolture qu'il soignait comme des gants. Ils étaient la marque évidente de son aristocratie : jouets du contraste d'une avidité impitoyable et du sens aigu de sa brièveté. Voilà peut-être ce qui explique aussi la façon remarquable qu'il avait de dire «Ma Dame» à une femme, comme si elle lui appartenait véritablement : jamais il n'aurait pu écrire cela !

Quant aux femmes, incontestablement, elles semblaient toutes folles de lui. Son léger embonpoint, sa face pouponne rehaussée de deux yeux malicieux et avides, ses manières royales &endash; il affectait toujours de se courber en deux, jambes serrées, lorsqu'il saluait une femme &endash; et surtout sa déroutante conversation, son pouvoir de faire jaillir le rire des pierres, sa voix chaude, sa diction presque trop impeccable, cela les envoûtait littéralement. Une de mes amies, Mme Lubac, me disait de lui : «Rien qu'une fois, m'entendez-vous ? Un soir à moi. Mais lui, il s'en moque. Il tourne toutes mes avances en railleries. Or vous savez ce que ces avances me coûtent ? Il y a sept ans que je n'ai pas trompé mon mari. Je croyais vraiment que c'était fini. »

Il me raconta un jour qu'il n'avait pas eu d'amis véritables sans que leurs femmes soient ses maîtresses. «Je n'ai pas de scrupules du moment qu'à prendre un amant, je préfère pour leur mari que ce soit un amant convenable.» Dans la malle arrière de sa voiture, il portait en permanence un matelas pneumatique toujours gonflé. Depuis que les sièges sont amovibles, je suppose qu'il a dû changer de voiture, et que le matelas célèbre a disparu. Quand je lui parlais de Mme Lubac : «Elle sécrète du suc bovaryque, quand elle a la chance d'avoir un mari ! Je crois que Mme d'Espérel a beaucoup plus de raison quelle d'être en rut.» On lui supposait beaucoup de femmes d'officiers, qu'il plaisantait sarcastiquement, comme des maîtresses anciennes ou futures. Mais je ne crois pas que la trentaine chez les femmes fût son fort. «L'amour est une question de tension : tension d'esprit et tension de peau », avouait-il. Ces adoratrices ne servaient en fait qu'à l'appuyer auprès de leur mari, et faire en sorte que cet homme problématique ne soit pas transféré au Nord. Mme Pélastrain, femme de l'administrateur avec laquelle il jouait régulièrement, et ses deux amies Mme Condroit et Mme Lauramont, maintenaient ce statu quo en l'invitant toutes les semaines à dîner. «Entre la guerre et les femmes, disait cet homme galant, il faudrait être un héros de Montherlant pour choisir la guerre. Et l'héroïsme est un vice dont je me garde précieusement. »

 

Je n'ai jamais trop su les détails de sa vie de famille, mais l'existence et les principes étaient chez lui ceux d'un célibataire éternel. Il était en paix avec ses idées, tout autant qu'avec leur mise en pratique. Il faisait assez songer à Stendhal avec la sensualité d'un Casanova. Chaque jour son courrier s'augmentait de quatre ou cinq lettres, auxquelles il répondait quinze jours plus tard par une boutade, s'il leur répondait. Dans l'ensemble, il était aussi secret que le Sphinx sur sa vie privée et je ne connais de son histoire avec Hélène que ce qu'elle et Montarave m'en ont dit.

«Vous savez Albertas n'était pas beau, mais le devenait pour quiconque lorsqu'il parlait. (Hélène me révéla ces détails juste avant leur fuite.) Je ne le connaissais pratiquement pas, mais aux regards que me jetèrent Mme Pélastrain et Mme Lauramont quand je m'invitai à leur table, je me souvins de ce que m'en disait mon mari : «Albertas est un homme supérieur, si l'on admet une supériorité immédiate, intrinsèque, au détriment de toute durée. Ces hommes-là sont rares et perdus pour tous ceux qui ne les ont pas croisés une fois au moins dans leur vie. »

«Nous jouâmes toute la soirée. J'étais justement la partenaire d'Albertas. Je me souvins longtemps de cette phrase qu'il me dit au cours du jeu, phrase à laquelle il n'attacha sans doute qu'une importance relative (en quoi Hélène se trompait : tout ce que disait Albertas était important), mais qui me frappa par ses résonances profondes « Le bridge et l'amour sont des jeux où perdre n'a pas une grande importance, quand on n'y joue rien.» Il dit aussi : « Le coeur est le meilleur des atouts, mais il faut cacher ses cartes.» Je regardais sa bouche tordue par tous ces coq-à-l'âne, les boutades dont il nous gratifia ce soir-là. Plus. tard, je compris pourquoi j'avais voulu immédiatement me donner à lui. Attendre n'est pas dans ma nature, sinon attendre frénétiquement, peut-être pour oublier le temps interminable que les autres s'entêtent à trouver divin. Je croyais par ailleurs qu'il était l'amant de Mme Lauramont, qu'à cette époque j'avais mille raisons de haïr personnellement. Cette demi-folle, pimbêche et affectée, me répugnait davantage depuis que je l'imaginais au lit avec Albertas. Elle gloussait comme un troupeau d'oies à sa moindre plaisanterie, et affectait des poses voluptueuses depuis que mon mari, un soir qu'il avait bu comme une éponge, lui avait mesuré la cuisse au centimètre et décrété avec une obscène grimace : «Je vous prête le maximum !» Toutes les grincheuses y étaient passées ce soir-là. Distractions d'officiers, je vous l'accorde, mais avouez qu'on s'était amusé drôlement. Vous souvenez-vous de sa réflexion horrifiée, lorsque le commandant Moisin se déculotta fièrement devant nous ? «Dieu, qu'il est laid ! » Cette toupie invoquait toujours Dieu en vain. Je conviens que ce geste manquait de cette retenue nécessaire à un officier bien élevé, mais je reste sensible à tout cc qu'un acte individuel, si odieux soit-il, renferme de revendication personnelle. Après tout, il était loin d'être ridicule, et l'alcool que nous avions bu éludait agréablement les obstacles d'une morale trop protocolaire. (Je sens qu'après cet aveu, mon Cher, vous allez me prendre pour une fervente de I'exhibitionnisme masculin. Ni pour. Ni contre. Et plutôt légèrement pour que contre !) La vieille toupie jouait au bridge avec une maladresse infantile. Albertas lui avoua flegmatiquement au cours dit jeu : « Chère Dame, le bridge ne consiste pas éternellement à demeurer morte !» Ce qui eut pour effet de la faire glousser, d'autant plus prétentieusement qu'elle n'avait rien compris. Elle prenait systématiquement les sarcasmes d'Albertas à son égard pour des compliments.

« Je saisis cette phrase au vol pour me rapprocher de lui :

&endash; Croyez-vous que la vraie vie soit nécessaire pour jouer ?

&endash; L'inverse serait plus logique : le jeu pour vivre. Si vous n'avez rien à dépenser, autant vous dorloter dans votre égoïsme. Prendre est la réaction du foetus !»

« Et il ajouta sentencieusement : «N'est-ce pas, Mme Lauramont ? » Et comme elle allait ébaucher une parole, il la coupa seigneurialement : « Suffit ! Ne me contrariez pas. Prendre, dis-je, est la réaction du foetus. » Et lui désignant les cartes sur la table, il lui dit : « Prenez ! »

«Nous quittâmes le Cercle très tard. La nuit respirait silencieusement le souffle animal du désert. Toutes les étoiles clignaient de l'oeil malicieusement aux intentions faussement tranquilles des hommes. La ville indifférente buvait ce calme à travers la respiration méthodique des palmes, et rien n'eut décelé l'amas de souffrances malignes qui se partageaient l'amour-propre des uns et les misères insurmontables des autres.

« Je me proposai pour les reconduire en voiture, sachant pertinemment qu'Albertas habitait aux Sources et qu'il serait donc le dernier à raccompagner. Les femmes hésitèrent, conscientes du rapt que j'exerçais sur leur protégé, mais je passai outre. Albertas m'intéressait et l'alcool troublait mon désir d'intellectualité vaguement sensuelle. J'avais une envie furieuse de me donner à lui, peut-être pour savoir très exactement où s'arrêtait son flegme pseudo-britannique et où l'homme commençait véritablement. Dans la voiture, il resta distant et correct. Je roulais vite, m'étant, je ne sais pourquoi, imaginé qu'il se jetterait sur moi pour me violer.

 

&endash; N'allez pas si vite, me dit-il. Il n'est jamais besoin d'aller vite pour, si je puis m'exprimer ainsi, s'envoyer en l'air. C'est tout un art que de s'envoyer en l'air, non seulement sans égratignure, mais encore en y trouvant du plaisir.

&endash; J'ai envie de coucher avec vous, répliquai-je irritée. C'est pourtant simple ! Pourquoi présumez-vous que je n'y trouverai pas de plaisir ?

&endash; Parce que je n'y trouverais pas de plaisir moi-même. Le bridge est ma seule distraction sur la terre. Je suis un chaste, ne l'oubliez pas !

&endash; Cessez de faire l'âne. Pas de plaisir ? Qu'en savez-vous ?

&endash; J'ai déjà trouvé ce que vous cherchez avidement et aveuglément. L'amour n'est pas seulement une question de peau, mais encore une question de distance. Vous êtes devant ou derrière moi, mais vous n'êtes pas à moi. Si vous préférez : je ne couche qu'avec les femmes de moins de vingt ans d'âge mental.

&endash; Vous désirez peut-être que je me mette nue devant vous pour voir mon âge ?

&endash; Inutile. Vous risqueriez de vous refroidir. Par ailleurs, je suis fétichiste et homosexuel.

« Nous arrivâmes chez lui. Il m'invita poliment à accepter un verre. Cette soudaine politesse me déconcerta.

&endash; Je ne vous intéresse pas ? insistai-je, sous l'influence impudique de l'alcool.

&endash; Si. Énormément. Exactement comme un entomologiste s'intéresse aux papillons.

&endash; Aux papillons ?

&endash; Ces insectes lépidoptères, diurnes ou nocturnes, sont l'image de choix des super-poètes pour désigner votre gent volage, infidèle et capricieuse.

&endash; Vous ne pouvez pas parler comme tout le monde ?

&endash; Je préfère ne rien faire comme tout le monde Je vous conseillerais même, suivant cet exemple de ne pas coucher avec tout le monde. Tout le monde ne peut rien apporter à personne. C'est quelqu'un qui apporte à quelqu'un.

&endash; Pourquoi me refusez-vous ce que je vous demande, si vous n'êtes pas « comme tout le monde » ?

&endash; Ma Chère Hélène, je suis en cela non seulement ma nature, qui m'incline à ne pas me donner à n'importe qui, mais encore...

&endash; Vous donner ?

&endash; En amour, on donne toujours. Ne serait-ce que du sperme. Par ailleurs, je suis scrupuleusement le conseil que m'a donné votre adorable mari : « Ne vous amusez pas à perdre votre estime en couchant avec des êtres qui n'en veulent qu'à leur propre corps.» Vous essayez de perdre le vôtre en recherchant ce qui n'existe pas, pour refuser systématiquement ce qui est.

&endash; Ce qui est ?

&endash; Mais oui, les éternelles valeurs communistes : tendresse, amitié, plaisir, confiance et cætera. Vous faites l'amour comme une bourgeoise travaillée par des complexes de supériorité et dévorée par la peur de votre non-existence. Avouez que ce n'est pas digne d'une femme d'officier !

&endash; Je ne vois pas le rapport ?

&endash; Une véritable femme d'officier n'a pas de complexe. Elle suit en cela l'exemple impavide de son cher mari. Dans l'amour, il faut choisir le moindre mal. S'engager est toujours moins grave que se tenir en équilibre sur un pied et en déséquilibre sur un sexe. Je pense que mes comparaisons surréalistes ne vous troublent pas ?

&endash; Nullement.

«Je m'allongeai près de lui sur le divan. Je crois que je m'endormis dans ses bras. Au matin, quand je m'éveillai dans sa chambre, j'étais seule. Il m'avait laissé un petit mot :

 

« Chère Hélène,

 « Je m'excuse d'avoir dû vous mettre nue pour vous coucher. J'ignorais totalement qu'une femme comme vous ne portât pas de slip. Avec ce sable qui s'infiltre partout, ce n'est pas prudent. Enfin ! Rassurez-vous, vous êtes très belle. J'ai eu sincèrement envie de vous violer, mais ma mère m'a enseigné à me tenir correctement devant une femme saoule et j'avoue que je n'ai pas osé passer outre ses enseignements. Fermez la porte à clef en partant, vous me la donnerez au Cercle. Il y tout ce qu'il faut pour déjeuner à portée de votre main. Celle que je baise.

 « Albertas. »

 

*

C'était là les manières stupides et galantes d'Albertas. Hélène ne fut pas très loin de le trouver sublime et, pour la première fois, accepta de recevoir de la part d'un homme les conseils d'ordre et de maîtrise, quelle avait toujours refusés de se donner impérativement. Toujours sous forme de boutades sérieuses, il endiguait son anarchie insolente, mais sans se rendre compte à quel point cette femme l'en aimait. Certes, il n'en avait pas changé d'attitude à son égard, peu sensible à son charme et à son masque de dédain mystique, mais chez elle de longs cernes mauves trahissaient son vrai secret. Pour la première fois depuis des siècles, elle aimait un homme. Et cet homme, lui, ne l'aimait pas.

 

*

 

 Cette comédie se perpétua dans le plus grand style des amours banales. Hélène n'était pas femme à se laisser manoeuvrer par un homme, même à qui elle conférait l'étrange vertu d'inspirer l'amour. Encore fallait-il qu'il la satisfasse animalement. Albertas (par pitié, sympathie, calcul ?) lui accordait maintenant une attention moins cynique, acceptant parfois d'être sérieux dans l'invraisemblable, c'est-à-dire systématiquement poétique. Elle se tenait devant lui en haleine, coeur et lèvres battants, exaspérée qu'il s'amusât à la faire souffrir inutilement. «Puisque tout le monde suppose que vous êtes mon amant, pourquoi vous obstinez-vous à me refuser ? » Ces paroles lui coûtaient, mais chez Hélène la sincérité de l'âme tournait à l'impudeur comme le vin tourne au vinaigre. Elle s'en rendait compte &endash; mais comme on se rend compte d'une catastrophe rapportée par les journaux. Un jour, excédé et excité, il céda . «Soit ! Ce soir, vous serez réellement ma maîtresse, lui dit-il. Je vous préviens qu'il me faudra auparavant vous fouetter et vous mettre un bandeau sur la bouche pour étouffer vos cris. Je ne sais pas faire l'amour d'une façon banale.» Hélène en fut littéralement effrayée. Plaisantait-il ou parlait-il sérieusement ? Elle resta cloîtrée dans sa peur jusqu'au soir. De la fustigation, elle savait ce qu'en écrit le Marquis de Sade et des histoires rapportées par son mari. Elle en profita pour l'interroger. Il répondit :

&endash; On peut fustiger les gens avec un fouet ou avec des vérités. Dans la réalité, c'est le fouet qui est le plus terrible. Dans l'amour, ce sont les vérités. Au fond, peut-être n'est-ce pas une expérience négligeable pour une femme ! Mais es-tu moralement domptée ?

&endash; Je ne te parlais pas en mon nom.

&endash; Ah ! Je croyais. Excuse-moi, lui répondit-il.

Elle sortit dans la nuit indifférente.

 

*

 

Nul ne comprit clairement avant la parution de Rencontres (sinon Albertas) ce revirement brusque d'Hélène et les soudaines avances qu'elle fit alors au gérant. Montarave raconte ce qu'elles furent, et dans quelle entière mesure il les interpréta au début :

« Nous nous promenions dans l'air sucré. Jamais la ville ne m'avait paru si belle. C'était la première fois que sa laideur faisait place à un rêve tout éveillé. La misère des autres me semblait soudain puérile, quand j'apprenais qu'un visage peut nous l'effacer. Nous marchions ensemble de longues heures dorées de soleil et de vent. Parfois, je lui cueillais une fleur au-dessus d'un mur délabré, et la lui offrais avec désinvolture, simplement pour sentir sur moi une seconde son regard troublé. Souvent, au milieu de nos conversations insignifiantes, je m'étonnais qu'une femme dans sa situation ne trouvât pas plus motifs à rire, à aimer chaque minute du temps, à être pleine et riche intérieurement comme elle rayonnait au dehors. Je n'apercevais en elle qu'une de ces femmes banales, qui interprètent la vie d'un jeune homme comme le luxe de son ignorance sacrée, mais je me taisais, redoutant la comédie des avances et ne sachant dissimuler convenablement les ridicules poncifs de l'amour. Raison pour laquelle, je ne lui laissais jamais la marque au tennis et me refusais à apprendre les règles du bridge, ainsi qu'Albertas et elle m'y invitaient. En fait, je m'intéressais passionnément à moi-même, et cette femme de colonel, hautaine et riche, me permettait d'être cynique et indifférent avec une femme pour la première fois. Même dans la juste mesure où je sentais que ce détachement ostensible me rapprochait d'elle, je riais et j'étais heureux qu'une telle femme me fît des avances sans équivoque.

«La plupart du temps, elle paraissait un animal nerveux et inquiet. Elle annonçait le matin avec des yeux insomnieux, cerclés de mauve. Ces jours-là, nous jouions très mal deux ou trois sets, jusqu'à ce qu'elle se dérobe subitement pour une obligation inventée. Ou bien, nous nous arrêtions en tenue sportive pour déguster lentement un apéritif. J'en profitais pour mieux admirer ses longues jambes caramélisées aux attaches fines et l'imperceptible contracture de sa poitrine sous son chandail blanc. Son visage immobile regardait toujours quelque invisible rivage où les humains n'ont pas accès. Je le lui disais et elle riait. Ses cheveux bruns tombaient sur ses épaules comme de longues algues tranquilles.

«On la disait facile et âpre au plaisir. Les officiers du Cercle prétendaient qu'elle avait couché indifféremment avec toute la ville. Certaines consciences trop pures allaient jusqu'à lui reprocher des amants arabes. On en tenait son mari pour responsable, phénomène spirituel dont le corps a mal tourné. Albertas haussait les épaules à la marée montante de toutes ces critiques. Il avait été, je crois, « aimé » d'Hélène, et l'amitié qu'il affichait pour d'Espérel ne se démentait pas. «Elle est belle», me répétait-il souvent, «et son mari n'est pas un imbécile. Que veulent-ils de plus ?» Il m'arrivait rarement de les voir ensemble, quoique Albertas vînt parfois nous regarder jouer au tennis. A ces moments, le jeu d'Hélène se serrait et sa grâce se muait en une efficacité redoutable. Je croyais alors surprendre entre eux un regard d'ancienne tendresse, et cette intimité me blessait. Je brûlais de savoir s'il avait été son amant, mais ce ne sont pas là des questions qu'un homme pose à un autre homme. Bref, ces doutes d'une complicité prolongée me rendaient stupide et m'irritaient. D'autant plus qu'Hélène ne se gênait pas pour me faire comprendre &endash; même devant lui ! &endash; quelle tenait à m'avoir à telle et telle heure, se comportant comme si nous étions amant et maîtresse depuis très longtemps. Ce qui avait pour effet rituel de le laisser dans l'indifférence la plus complète. Ou bien, il disait négligemment une phrase latine, sortie tout droit d'un sermon spirituel et dont le sens nous était inconnu. » (Rencontres, p 28.)

 

*

 

Quelle est donc cette mystérieuse phrase latine que citait Albertas en face d'Hélène : Amant alterna Camenœ (Les Muses aiment les chants alternés) ? Celle-ci m'a été rapportée par Verturin. Mais il n'est pas sûr que ce ne soit pas une phrase inventée par sa raillerie. Sa devise était ces paroles rapportées inexactement par Tertullien : Credo quia absurdum (Je le crois parce que c'est absurde), dans lesquelles sa conception surréaliste du monde nageait comme un poisson dans les airs.

 

Le soir où Hélène sortit pour rejoindre Albertas, enveloppait maintenant les minarets d'une ombre factice. Quelques musulmans, surpris au travail, saluaient d'une révérence cassée l'ordonnance hostile du monde. La rougeur inquiète du ciel avait été tout le jour celle de l'esprit tourmenté d'Hélène. Pourquoi Albertas avait-il pris soin, s'il avait des manies insolites, de l'en avertir si brutalement ? Jouait-il avec cette boule, qui lui nouait maintenant la gorge, et l'empêchait de tenir sans trembler cigarette sur cigarette ? Elle réalisait soudain, au fond de son puits d'illusions, quelle ne savait presque rien de lui. Elle imaginait Mme Lauramont ou Mme Lubac fouettée, mais cette image grotesque n'avait pas de sens. «Je n'aime pas les femmes intelligentes », lui avait-il avoué le soir où elle s'était offerte à lui si effrontément. Que voulait-il signifier par là ? Qu'il n'aimait que les boniches ou les idiotes, comme s'en satisfait la majorité des hommes supérieurs, unions dans lesquelles cette prétendue sensation de déchéance fait place à la plus gratuite des exaltations. Il répugnait à Hélène qu'un homme donnât dans la roture : son plaisir ne pouvait s'en trouver qu'amoindri. Elle se souvint d'avoir autrefois parcouru un livre traitant des perversions sexuelles. Son attention ne s'y était pas arrêtée, peut-être parce que son mari, intarissable sur ce sujet, lui en avait déjà parlé exhaustivement. Elle admettait chez les autres certains «déraillements» qu'elle n'eût jamais tolérés pour elle-même. L'uranisme de son mari lui servait de divertissement à l'égal de sa conversation. Cette entente chez eux (pour elle d'ignorer ses petits amis, pour lui de tolérer ses amants multiples) ne s'était jamais démentie. Leur union avait été fixée, dès le départ, sur des considérations sociales bien établies. Il n'y avait jamais eu entre eux malentente ou leurre. Un compromis purement et simplement social : d'Espérel la sortait de la misère; en retour, elle lui servait de paravent.

Elle revint en arrière pour retrouver dans le paysage déjà flou du passé, certains indices qui lui eussent permis de situer Albertas convenablement. Pourquoi l'âme masculine se doublait-elle régulièrement de semblables aberrations ? Raffinements ? Luxes ? Signes incontestables d'une supériorité intellectuelle avouable ? «Non, jamais je ne lui appartiendrai de cette façon», se surprit-elle à formuler intérieurement. Et malgré elle, son coeur eut un bref sursaut irrégulier. « Mais s'il me refuse ? Elle revit le visage railleur d'Albertas. » Après tout, il me possède déjà si totalement ! Qu'aurais-je à lui refuser de moi-même, s'il le désire ? Mes larmes ? Ma souffrance ? Il y a déjà suffisamment de souffrance entre lui et moi. Si c'est là sa « preuve » d'amour, il l'aura. »

 

 

Extraits de Rencontres :

«Chaque jour, je me rendais compte de cette emprise qu'Hélène exerçait sur moi, et de quelles armes il me faudrait user, le moment venu, pour m'en déprendre. Quand elle oubliait les soucis qui la tourmentaient, et tout un tas de commentaires sur sa vie privée (d'un luxe inouï), elle devenait une femme séduisante, habile à vous communiquer cet univers chimérique dans lequel elle errait pratiquement nue comme Poppée dans son lait d'ânesse. On ne pouvait prétendre auprès d'elle à aucun repos : sa beauté restait cette menace en suspend permanente que reflétera toujours pour un type d'homme particulier, la spécieuse immobilité du désert. Ni repos, ni bonheur. L'ataraxie d'Albertas lui semblait une insulte incompréhensible. «Ce qui me plaît en vous, m'avouait-elle au début de notre rencontre, c'est que vous êtes inquiet d'un monde qui est votre ignorance et que je suis inquiète d'un monde qui est la réalité. Au fond nous nous ressemblons beaucoup.» Parfois, en revanche, elle me posait sciemment des questions stupides : «Pourquoi ne m'aimez-vous pas plus ?» «Croyez-vous que tout ce qu'on raconte sur moi est vrai ?» «Ça ne vous trouble pas de savoir que je puisse vous aimer ?» «Combien avez-vous eu de maîtresses ? » A cela, je répondais évasivement. Quelle importance le nombre de mes maîtresses pouvait-il avoir sur ma façon de l'aimer, si la meilleure technique du monde est démentie par un seul et unique geste d'amour ? » (Rencontres, p. 85.)

 

*

 

Hélène refusa le planton qui s'approchait pour lui proposer la voiture officielle. Son indéfinissable émotion était telle que marcher un peu lui ferait du bien. Elle éprouvait le besoin d'éliminer du fleuve égarant de son esprit toutes les contradictions qu'il charriait. Pourquoi n'avait-elle pas été franche avec son mari ? Auparavant, il était rare qu'elle lui cachât quelque chose sur sa vie privée. Après tout, même de part et d'autre de la barricade, ils étaient comme les deux maillons d'une même chaîne où le bonheur s'exprime en termes de solidité. Par habitude, il arrivait qu'ils se racontassent sur le ton de la cordialité, et en riant sans retenue, toutes leurs petites histoires personnelles. Était-ce parce que cette fois l'aventure touchait en elle une fibre vierge qu'elle s'en était tue devant lui ? «Robert n'est pas dupe», se dit-elle, « il aurait pu me conseiller sagement. »

 

Jamais, effectivement, soit par pudeur, soit par égoïsme, elle ne parlait en un autre nom que le sien. C'était là un principe de d'Espérel : «La couleur des yeux a beaucoup plus d'importance que les opinions des autres.» Il n'admettait dans le cercle de son amitié que les gens d'une authenticité sans scrupules. Le probable héritage d'une nature trop scrupuleuse à ne pas se décevoir. Qui sait ? «Es-tu bien moralement domptée ?», lui avait-il dit. Elle essaya de réfléchir où en était au juste sa moralité ! «Je ne sais pas faire l'amour d'une façon banale» ou encore «L'amour n'est pas un fait, c'est une création» (Albertas). Existe-t-il donc une façon supérieure ou noble d'aimer qui consistât précisément à la battre ? «On me dirait une pucelle effrayée à son premier rendez-vous d'amour ! C'est stupide ! Mais n'est-ce pas justement ce soir ce rendez-vous que j'ai attendu toute ma vie ? Les hommes ont défilé dans ma vie à la vitesse de la lumière et je n'en suis pas plus éclairée intérieurement pour cela. J'aurais dû mieux me préparer à cette épreuve qui attend une femme quand elle a rencontré le bonheur.»

La nuit imperceptible s'immisçait dans les interstices du ciel comme de la musique à travers une oreille attentive. C'était l'envahissement tranquille des nuits désertiques qui se détachait lambeau par lambeau, confondant les,arbres et le ciel, la terre et l'ombre, les multiples bruits insolites et les battements de son coeur. Au moment de traverser seule la grande place, grouillante d'Arabes et de musulmanes encapuchonnées, elle eut peur. Elle n'aurait pas dû s'aventurer seule et à pieds dans un tel quartier. Un vent chaud souleva sa robe d'été. Elle frissonna. Il n'était pas rare qu'une femme disparût sans qu'on sût comment. Elle oubliait fréquemment &endash; et d'Espérel ne manquait pas de le lui reprocher &endash; quelle était la femme d'un homme que la rébellion visait à atteindre, soit directement, soit par elle. S'aventurer, même en plein jour, dans le quartier arabe, se résumait à prendre inutilement des risques. A plus forte raison s'y promener seule la nuit et sans arme. Si on l'enlevait, on pourrait se servir d'elle contre d'Espérel. Elle s'effraya que son mari lui-même ne fût pas au courant de sa visite chez Albertas. Ses mains étaient moites. Elle sentit nettement la sueur lui perler au front. Une ombre mouvante, près d'un eucalyptus, la fit sursauter. Toute la journée à tourner et à retourner ces questions égarantes ! La confusion angoissante de son esprit, les soudaines réticences insoupçonnées de son corps l'avaient amoindrie. La peur en était sa conséquence directe. Au bout d'un moment, elle se mit à courir et des larmes apparurent comme deux gouttelettes de nacre au coin de ses yeux. La rage, la peur et le désespoir s'y exprimaient avec une violence inattendue pour ce personnage double qui interprète chacun de nos gestes dans la moindre faiblesse où l'amour nous a plongés.

Elle était complètement morte de peur quand elle arriva chez Albertas.

 

 

 

CHAPITRE III

 

Albertas m'a raconté cette fameuse nuit où il fut à la fois négligemment odieux d'une part, et tout à fait lui-même de l'autre. Bien entendu, cette histoire de fustigation ne tint pas debout. Il l'avait inventée pour s'amuser un peu aux dépens d'Hélène, et parce que c'était dans sa nature de jouer des blagues innommables. Hélène ne le prit pas mal, et, dans un certain sens, elle en fut plutôt soulagée. Je crois même que toute sa fausse peur serait tombée délibérément dans l'oubli, si Albertas avait tenu sa demi-promesse de la « rendre heureuse ». Quand elle arriva chez lui, tout essoufflée et les yeux embués de larmes, il s'étonna qu'elle n'eût pas pris sa voiture :

&endash; Vous n'êtes pas prudente, lui reprocha-t-il.

Mais il n'eut pas le courage d'aller plus loin et il l'embrassa. Elle se souvint longtemps de ce baiser âcre et doux, au goût de miel, qui l'avait bouleversée.

&endash; Vous savez que le matin où vous m'avez laissée seule au lit avec cet affreux mot, je n'ai rien touché ? lui avoua-t-elle d'un ton enjoué.

&endash; Touché quoi ? répliqua-t-il surpris.

&endash; Mais tout : vos livres, vos papiers...

&endash; Je n'ai pas de livres, chère Dame. Quant à mes papiers, ils sont tous purement et simplement hygiéniques.

Elle sourit. Se pouvait-il qu'avec ce regard enfantin, il fût un homme cruel et incurablement ironique, autrement dit sceptique et malheureux ? Il l'arrangeait de le trouver un peu malheureux, même si le malheur n'avait pas de prise sur lui. Elle se sentait à la fois heureuse et déroutée qu'il ne la prit pas au sérieux et qu'il cessât néanmoins ses tristes boutades. Elle hasarda : «Pourquoi m'avez-vous dit que vous étiez fétichiste et homosexuel ?»

&endash; Parce que c'est vrai, lui répondit-il amusé. Mais avec les femmes seulement.

&endash; Vous avez connu tant de femmes que ça ?

&endash; Tout dépend ce que vous entendez par connaître, car : ou bien je n'en ai connu aucune ou bien j'en ai connu... (il fit le geste de les compter sur ses doigts) dans les quatre cent vingt.

&endash; Pourquoi vous moquez-vous sans cesse de tout ? dit-elle dépitée. Livres, gens, opinions, goûts, tout y passe avec vous. Y compris vous-même. C'est gênant à force, vous savez ? En face de vous on se fait l'impression d'être à la fois un spécimen expérimental et un primate de l'âge des cavernes.

&endash; Ecoutez-moi bien, lui dit-il, puisque vous tenez à tout prix à une réponse sérieuse : il y a deux façons de pactiser avec ce que vous appelez le monde (vraies valeurs, hommes et femmes, etc ...) : ou bien être inlassablement ennuyeux, puisque à la longue le génie lui-même est rasant, ou bien se nourrir en permanence du contraste absurde qui découle du faux sérieux que l'humanité primesautière attache à ces vraies valeurs.

&endash; C'est pour cette raison que vous ne prenez pas au sérieux mon amour pour vous ?

&endash; Je ne prends jamais les femmes au sérieux. Non pas qu'elles soient par nature au-dessus d'un tel affront, mais parce qu'il est déshonorant pour un homme qu'une femme le place sur un piédestal. Quand je m'intéresse à une femme, c'est généralement une femme qui me restera inconnue.

&endash; Vous voulez dire que, pour que vous m'aimiez, il faudrait que je m'attache à vous ignorer constamment ? C'est absurde !

&endash; J'aime l'absurde. Et j'aime beaucoup votre jeu de jambes au tennis. Vous voyez que tout ne me laisse pas indifférent, répliqua négligemment Albertas.

&endash; Vous allez probablement dire que c'est spécifiquement féminin, mais je ne sais, vraiment pas pourquoi je vous aime, lui avoua-t-elle, si simplement qu'Albertas en fut touché.

&endash; Vous m'aimez parce que je représente exactement tout ce qui vous manque. En bien et en mal. Reconnaissez là, je vous prie, l'aveu de ma plus parfaite modestie.

 

*

 

Quand il s'éveilla, Hélène dormait en image d'Epinal, belle et brune comme une enfant démoniaque. Une pensée malveillante traversa son esprit engourdi : « Si je continue avec elle comme ça, elle va me couler auprès des vieilles toupies », songea-t-il. Comme la première fois, il griffonna quelques lignes qu'il laissa en évidence sur la commode, et sortit. Le matin s'annonçait comme un toréador, par une cape rouge qui soulevait le ciel au-dessus du sol.

Hélène étendit vivement la main dès que la porte se fut refermée. Elle avait fait semblant d'être enfouie au fond du sommeil pour le surprendre dans ses habitudes, invitée à ce geste par la dévorante curiosité qui l'attachait inexplicablement à cet homme. Elle lut les lignes &endash; et entre les lignes comme seules les femmes amoureuses savent lire &endash; de cette écriture presque artificielle, dont Albertas tirait un inexprimable contentement.

 

« Chère Hélène,

« Je préfère vous laisser croire encore un instant que je n'ai pas remarqué votre éveil. Nous nous verrons ce soir, ou demain, si vous avez toutefois l'intention de vous déguiser en sportive. Je ne vous ai pas trop fatiguée cette nuit dans ce but. Montarave serait déçu que vous ne lui donniez pas la réplique convenable qu'il attend de vous (je parle tennis, bien sûr). Vous remarquerez que je me commets dangereusement avec ces lettrilles. Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir qu'en les trouvant, comme moi, d'une absurdité offensante.

« Ni tien, ni vôtre.

« André Albertas. »

 

C'était là, bien sûr, ces plaisanteries insolentes par lesquelles Albertas adorait se distinguer. Je crois qu'elles lui donnaient le sentiment de se dresser au-dessus du quotidien et le vertige d'un présent noblement rempli. Hélène vit rouge &endash; si c'est ainsi que se traduit académiquement le geste par lequel elle déchira ce billet. Ses affaires gisaient en désordre sur le tapis en peau de chèvre, pour lequel Albertas avait une prédilection enfantine. « Un Bédouin me l'a vendue après l'avoir forniquée », répétait-il pour justifier cette distinction. Elle s'habilla sans hâte, contemplant son corps défait par la nuit. Au fond, elle en ressentait une imperceptible déception, mais à quoi bon gâcher cette nuit par des mots, quand elle avait été, sinon tout ce quelle en attendait implicitement, du moins un reflet inattendu, apaisant et riche.Il l'avait aimée comme l'eût pu faire un autre homme, peut-être moins bien (elle sentait encore au creux de son sexe la reviviscence du désir) mais peut-on prétendre à s'aimer parfaitement la première fois ? Le contact des corps demande, comme celui des esprits, une mesure précise et une extension. Le temps seul dénoue ces entraves et l'impudeur, qui est l'honnêteté des corps, s'installe alors au milieu des amants comme un lien complice. Mais qu'avait-il voulu inventer avec cette histoire stupide de flagellation ? Avait-elle au moins un fondement ? Comme elle lui était reconnaissante maintenant de lui avoir aussi bien menti. Elle s'admira sans meurtrissure, longue et lisse comme une dune, jaillie d'un univers incommensurable et liquide où le désir et la poésie s'entremêlaient. Seulement ses yeux marquaient l'heure fuyante de son amour qui la tenait suspendue au-dessus du temps. Elle regarda sa montre : neuf heures ! Il était temps qu'elle rentrât. Elle remarqua un minuscule magnétophone dont Albertas se servait pour faire des interviews dans les villages au moment des fêtes et qu'on repassait « corrigés » à la Radio. S'en servait-il pour son usage personnel ? Son attention fut attirée par un papier en boule dans un coin de la pièce, qui semblait être visiblement une lettre. Elle n'eut pas le temps d'y jeter un coup d'oeil, car un ronronnement de voiture l'en empêcha. Elle mit précipitamment le papier froissé dans sa poche et sortit. « Le colonel m'envoie vous chercher », annonça le chauffeur en la saluant.

Certes, il y aurait encore d'autres nuits bercées par sa façon un peu nonchalante de faire l'amour, qui pouvait bien sûr être interprétée comme une insulte, mais qui l'abritait, elle, de son destin. Une ombre apparut pourtant sur son beau visage, quand elle se souvint avec précision de tout ce qu'il n'admettrait jamais d'une femme. « Il se donne un genre », songea-t-elle. Elle négligea d'admettre volontairement qu'il ne l'avait pas désirée beaucoup. De nouveau la notion d'habitude la rassura. Même s'il n'était pas de ces hommes flaches qu'on accapare pour toute une vie, elle saurait le retenir auprès d'elle. « Le temps que j'apprenne vraiment à le détester », s'avoua-t-elle en sortant dans le soleil.

 

*

 

Extraits de Rencontres :

 

« Je ne sais pas exactement à quel ordre d'idées rattacher ma conversation de ce matin avec Albertas. Il m'arrive souvent de débattre avec lui certains problèmes (si problèmes il y a en matière d'art), purement littéraires. Plus précisément, nous ne débattons absolument rien. Je l'écoute m'exposer sa vision toute particulière des choses, me contentant de l'interrompre quand il s'amuse à jongler arbitrairement avec la logique, ou quand il préfère une équivoque à de la rigueur. J'avoue que sa souplesse me déroute. Sa façon de ne rien prendre au sérieux, pour essayer d'y parvenir vis-à-vis de lui-même, est une tactique lassante..J'aime l'écouter parce qu'il m'amuse et que sa culture est un produit sûr. C'est là un sceptique étonnant. Son sujet de prédilection : les femmes. Il les méprise à un point qu'on le dirait physiquement incapable de les prendre ! Tout le monde s'accorde pourtant ici à prétendre qu'il est à la fois l'amant de Mme Lauramont et le chouchou de Mme Lubac : « André ? C'est un ange ! » La Comtesse de Verturin, belle comme une Muse, ne cesse de le comparer à un sphinx. Il est évident qu'un homme est d'autant plus surhumain pour une femme que la cervelle de celle-ci est inexistante. Si par ailleurs il a été (comme on s'efforce de me le faire croire) l'amant d'Hélène &endash; et s'il l'est encore &endash; il m'apparaît invraisemblable qu'il n'en satisfasse aucune sensuellement. Mais pourquoi cette aigreur et cette gentillesse qu'il leur témoigne, un vrai mélange de miel et de poivre, réussissent-elles apparemment à les affoler ? Les femmes adorent-elles à ce point les caresses et le fouet, pour peu qu'on les alterne rapidement ? Ce matin, le voilà qui entre avec son air de seigneur débonnaire et qui me lance en riant, d'un air faussement perplexe : « Et vous, Montarave, vous avez déjà pratiqué la fustigation ? » Je reste un instant stupéfait :

&endash; Non, dis-je, c'est une nouvelle forme de thérapeutique ?

&endash; Je ne plaisante pas, continua-t-il avec ce sourire dont on ne sait s'il va mordre ou caresser, nos vaillantes troupes viennent d'arrêter un Arabe à moitié saoul, surpris en train de battre sa fille abusivement. Il a fini par avouer qu'il trouvait à ce jeu une satisfaction insolite, d'origine bassement érotique. C'est là du moins ce que m'a affirmé d'Espérel. La fillette en avait, paraît-il, toutes les fesses en sang !

&endash; C'est vrai, cette histoire ? questionnè-je sur mes gardes.

&endash; On ne peut plus. Vous savez certainement que la secte des Flagellants, très répandue entre les XIIIe et XVe siècles, fut dissoute par l'église qui se rendit honteusement compte que ses divines pécheresses trouvaient dans les coups une forme de repentance charnelle, plutôt tournée vers le délire masochiste que vers l'Eternel Tout-Puissant. Vous n'avez jamais entendu parler de Maria Magdalena, cette adorable Florentine qui criait : « 0 amour infini » lorsqu'on la fouettait ?

&endash; Non.

&endash; C'est regrettable. Vous savez alors que les Russes et les Perses sont réputés pour battre leurs femmes afin d'en obtenir des preuves d'amour plus démonstratives ? Je savais que l'Arabe battait ses femmes, mais je ne croyais pas que certains d'entre eux fissent montre d'un raffinement si européen. Voilà qui fera sans doute délirer nos grands ministres. Quand on leur dit que l'Arabe a évolué, ils ne veulent pas le croire.

 

« Albertas rayonne d'une telle découverte. Il racontera cette histoire vingt fois, et chaque fois d'une façon différente. C'est là sa façon primaire d'être évolué.

J'enchaîne d'une voix neutre :

&endash; Et vous, que pensez-vous personnellement de la flagellation ?

&endash; La flagellation ne fait pas penser. Elle fait jouir. Du moins certaines femmes le disent-elles. C'est à essayer, n'est-ce pas ? Cela fait partie de la diplomatie conventionnelle du couple.

&endash; Vous croyez ? répliquè-je sceptique.

&endash; Je crois, donc je bats. Descartes aimait les femmes qui louchent. Que cette perversion littéraire s'autorise un affreux plagiat. Mon cher ami, annonce-t-il d'un air pseudo-prophétique, dans dix ans d'ici, peut-être moins, vous vous rangerez à mon avis.

« Il sort en sifflant l'adagio d'Albinoni, sous l'oeil ahuri et contemplatif du Commandant. Je me demande pourquoi il m'a parlé de tout ça. On aurait dit qu'il se posait à lui-même la question de savoir si une femme doit être battue dans l'amour. Curieux : je le vois parfaitement en train d'arracher des cris voluptueux à une femme rien qu'en lui parlant. Il est de ces personnages pour qui le corps n'est d'aucun recours. Sa laideur (est-il laid au fond ?) ne lui est pas même une gêne. » (Rencontres, p. 18)

 

Cette conversation s'inscrit dans le cadre des fameuses lettres à Dominique que Montarave écrivit lors de son voyage en Europe. Je ne sais encore s'il se décidera à les publier en son nom, quoiqu'elles me paraissent un peu dépasser la compréhension acéphale du public moyen en matière d'immoralisme. Il se peut qu'un éditeur friand de scandale les lui accepte. En littérature, le scandale rapporte plus que le génie; chose étonnante, quand on sait combien le génie est déjà scandaleux par lui-même. Peu importe ! Ces sortes de paradoxes n'affectent que les imbéciles dont l'ignorance est tout le pouvoir cinétique. Certains épisodes «psychiques» concernant à la fois Hélène, Montarave, Dominique (et même plus discrètement Albertas et d'Espérel), ne s'expliquent qu'à la lecture de cette correspondance entre les deux femmes et l'auteur de Rencontres. Montarave n'y précise pas si d'autres conversations eurent lieu à propos des femmes qu'Albertas fréquentait, ni dans quel but. Il faut attendre « L'histoire Verturin » pour prendre plus au sérieux ses boutades.

 

*

 

Je dois maintenant parler d'un homme qui fut le centre de toutes les activités clandestines qui affectèrent le calme immatériel de Laghouat. Il s'agit de Robert d'Espérel, le mari d'Hélène. Juché au sommet des fonctions administratives et militaires, le colonel d'Espérel apparaît comme la cible tournante des critiques et des mécontentements de la ville. C'est un homme trop intelligent pour faire un bon militaire, mais trop bon pour être réellement un mauvais soldat. De fait, sa passion homosexuelle le met au-dessus des intrigues classiques, pour lesquelles les mauvaises langues, mâles et femelles, sont friandes. Personne ne s'affecte ici d'une perversion qui a toutes les apparences d'une bonne conduite et l'approbation du grand nombre. Les jeunes Arabes avec lesquels cet homme curieux se « délivre » sont des bêtes faciles, plus reconnaissantes d'appartenir pour de l'argent à un homme propre que d'être asservis aux leurs dans la misère. D'Espérel a le visage ovale avec une brosse très courte qui le fait un peu ressembler à un condottiere italien. Ses cheveux sont d'un gris étincelant, semblable au gris des fuselages d'avions. Au fond de ce personnage énigmatique se dessine un sourire tragique qui remonte parfois jusqu'à ses yeux clairs, des yeux qui ont trop regardé le désert ou l'apparence incolore des choses. Il est très grand, mais aussi à l'aise dans sa grandeur que Napoléon devait l'être dans sa petitesse. Cet homme qui a toujours une parole aimable pour ses officiers, prend parfois de fausses colères quand ceux-ci ne lui obéissent plus au doigt et à l'oeil. « Quand je vous dis : ayez des initiatives, je ne vous signifie pas qu'il faille faire n'importe quoi n'importe comment ! » Une grande partie de sa vie militaire cache les moments qu'il a dérobés à sa culture. Une réunion d'officiers commence souvent par un cours de culture générale. Il nous a dit une fois avec une certaine animosité : « Comment voulez-vous être de bons officiers, quand vous ne vous intéressez à rien d'autre qu'à votre travail ? Nous avons la chance d'avoir des ministres qui sont à la fois de grands écrivains. Vous ne les lisez même pas et vous prétendez être utiles à la nation ? Je crois, Messieurs, que vous avez là d'étranges prétentions. » Je n'en finirais pas d'énumérer les traits de ce genre, par lesquels d'Espérel adore accabler sa cour d'officiers falots. Sa rigueur dissimule un homme simple et intelligent. Je me souviens avec une ridicule précision de ce qu'il me dit un soir où nous parlions à bâtons rompus devant une bouteille de son alcool favori. Nous étions de grands amis et il savait que je lui vouais une admiration très lucide. Je lui avais fait part de mon désir de quitter l'administration et il m'approuvait. Soudain, il me dit : « C'est curieux : vous n'aimez pas beaucoup Albertas, vous n'éprouvez aucune sympathie pour Verturin et vous êtes cependant une homme de coeur. Je vous comprends mal ! »

-&endash; Je n'aime pas le catholicisme de Verturin et moins encore l'arrogance spirituelle d'Albertas. Je lui reconnais des qualités, certes, mais je ne l'aime pas.

D'Espérel porta lentement à ses lèvres un verre de whisky et répondit en pinçant son nez entre le pouce et l'index, geste qui traduisait chez lui le souci mondain de fausses préoccupations :

&endash; Vous vous méprenez envers chacun d'eux. Je ne vous dis pas cela parce que je les estime différemment l'un et l'autre, mais bien parce que vous êtes celui des trois que je considère le plus. Ne tenez aucun compte je vous prie, de l'impudeur qu'il y a dans l'aveu d'une considération. Je connais vos raisons personnelles d'inimitié envers Albertas. Ce garçon a beaucoup trop d'esprit pour laisser supposer à quelqu'un qu'il a un coeur. Pourtant ne vous méprenez pas sur son compte... aussi lourdement. Albertas a un coeur plus gros que quiconque à Laghouat. Les femmes ne s'y sont jamais trompées. C'est un véritable orgueilleux qui commet des fautes de férocité par plaisir beaucoup plus que par bassesse. Il souffre d'une maladie bien française qui était un peu celle de Stendhal, de Baudelaire et de Flaubert. Vous voyez ce que je veux dire ?

&endash; Vous voulez dire qu'Albertas est impuissant Vous plaisantez, j'espère ?

D'Espérel, un peu sous l'influence exubérante de l'alcool éclata de rire en voyant mon ahurissement incrédule.

&endash; Albertas n'est pas impuissant, mais il a une peur terrible de l'être. Je sais : vous avez toujours considéré Albertas comme la brillante reproduction du moderne Casanova. Je vous affirme qu'Albertas bourdonne, mais qu'il ne pique presque pas. Une grande partie de son comportement s'explique par cette idée fixe.

&endash; Quelles preuves avez-vous de ce que vous avancez ? dis-je, songeant aussitôt à Hélène.

&endash; Beaucoup de preuves. Mais permettez-moi de me taire sur ce point. Pour de Verturin, le cas est approximativement identique, quoique inversé. Vous savez, cette petite Aïcha qui vous tient lieu fréquemment d'exutoire circonstanciel...

&endash; Vous savez aussi cela ? dis-je abasourdi.

 

Il prit un air digne, trop digne pour être tout à fait respectueux envers ses paroles et scanda d'une lèvre ironique :

&endash; Mon devoir consiste à ne rien ignorer de ce qui se passe dans cette ville. En sorte, mon devoir correspond assez avec mon incorrigible curiosité. Donc, cette Aïcha est l'une des petites musulmanes qui trafiquent chaque jour avec le Comte. Pour le parfait repos de son âme terrestre, bien entendu. Je vous étonne, n'est-ce pas ?

&endash; Absolument ! (Je comprenais pourquoi depuis près d'un mois, il m'était impossible de découvrir Aïcha dans la ville. Le Comte de Verturin s'en servait !)

&endash; Tant mieux. L'étonnement est l'un des principes premiers sur lequel se base l'amitié humaine. Où en êtes-vous donc de votre roman ?

Ce changement de sujet me surprit. D'Espérel me laissait entendre clairement qu'il ne me fallait pas attendre d'autres détails.

&endash; Je prends des notes, dis-je évasivement.

&endash; Sur qui ? Il me regardait d'un air narquois.

&endash; Sur la longueur apocalyptique des jours et la brièveté splendide des nuits, répondis-je sur le même ton.

&endash; Soyez quand même prudent dans ce que vous dites, ajouta d'Espérel. De nos jours, la prudence est un talent littéraire très apprécié. Le contre-jour du génie, en quelque sorte. (Il parlait comme un mauvais livre de M. Maurois.)

Le lendemain...

 

Extraits de Rencontres

« Nous apprenons ce matin &endash; certains avec un réel plaisir &endash; que la Comtesse Anne de Verturin s'est suicidée. C'était une femme au physique agréable, délicieusement bête et spécialement amoureuse d'Albertas. Elle le tenait pour le plus pur phénix de ces lieux ! (l'aurait-il déçue ?) Elle paraissait nager dans le romantisme comme un poisson en celluloïd dans une baignoire. La voilà sortie en beauté de ce propre monde. Le cher Comte de Verturin n'en versait pas une seule larme ! Il avait simplement l'air un peu plus ennuyé que de coutume. Paradoxe hilarant, quand on sait combien « la chère Anne qui ne voit jamais rien venir » (Verturin) cultivait l'ennui. Je me souviens de ses grands yeux vides, sa lèvre inférieure déversée, ses longs cheveux noirs, quelle portait soit roulés en chignon aristocratique sous lequel sa mince figure pâlissait, soit dénoués sur ses épaules dans une grâce vraiment ophélique. Elle était la plus belle des femmes après Hélène. Belle, bête et titrée : le rêve de beaucoup de femmes. »

« Ce matin, mon regard se fixe sur la turgescence aréneuse des dunes, la lente suffusion du ciel rougeâtre ; et soudain, je pense aux longues matinées vernales, là-bas, au bord de la Méditerranée résineuse, à tout un arc-en-ciel de couleurs et de visages, à des jeunes filles en short sur l'aire d'un stade, à des femmes déhiscentes, à l'harmonie fuyante des verts dans les platanes, à la robe lanugineuse de Madeleine et à ses seins asymétriques. Et dire qu'après avoir connu un jour ça (et non pas un jour, mais des mois, des années !), il faudra s'étendre et mourir ! Alors, il faut croître, vivre frénétiquement chaque minute, se prolonger dans un sens le plus profond, et tout doit y concourir et le permettre. Et pendant que je m'exalte au milieu de gens qui lantiponnent et filent du rien &endash; Le Grand Rien Fatal &endash; un élastique palmier au long jet droit verdoie dans sa solitude désespérée. »

« Pour quelle solitude désespérée, Anne s'est-elle, au fond, suicidée ? » (Rencontres, p. 45.)

 

Le Comte de Verturin fut un peu plus touché que certains le dirent. Cette mort soudaine lui sembla mystérieuse et aussi déconcertante que l'avait été la rencontre d'Anne : une jeune fille riche qui acceptait d'épouser un homme pauvre pour être comtesse. Ce suicide paraissait inutile et insensé. Il n'existait entre eux aucune malentente grossière. Il avait ses maîtresses ; elle, ses amants. Cet état édénique se perpétuait comme une tradition ancestrale depuis qu'ils avaient convolé, voilà dix ans. Pourtant cette mort, si inexplicable soit-elle, s'imposait irrévocablement. Il avait cherché partout un signe, un appel, une remontrance : rien. Elle l'avait oublié au fond de sa mort comme un cours d'eau oublie les paysages qu'il a croisés dans son aventure jusqu'à la mer. Nul ne sut pourquoi elle s'était donnée cette mort. On trouva sur la table, aux pieds de laquelle elle fut découverte, une feuille avec cette seule phrase, tachée de larmes : « Le goût de la mort est comparable à l'amour infini d'un être qui ne pourra jamais vous appartenir. » On pensa que cette phrase n'était pas d'elle, encore qu'elle fût écrite de sa belle main. Elle avait dû la prendre dans un livre, car elle lisait énormément de livres d'amour. Sa tempe s'avéra trouée par une balle minuscule, issue d'un ridicule revolver au manche d'ivoire que de Verturin lui avait offert en venant habiter Laghouat. On chercha à découvrir son dernier amant. Elle n'en avait pas. Certains la prétendaient folle d'Albertas, mais quelle femme n'était pas folle plus ou moins de lui ? Ses dernières vingt-quatre heures se définissaient comme le programme de l'ennui pur : pas de visite, aucune sortie, encore qu'elle fût impeccablement maquillée et peignée comme pour un bal. Le Comte fit transporter le cercueil de sa femme en France sur la demande expresse des parents d'Anne. Il se serait personnellement passé d'un transport aussi coûteux, passablement à cheval sur ses sous, mais la fortune dont il avait hérité partiellement prenait sa source dans les entreprises métallurgiques de ses beaux-parents. Pour garder un minimum d'indépendance, le Comte de Verturin avait accepté un poste de second administrateur. Ce poste l'éloignait de la vigilance monétaire qu'exerçait sur lui la famille d'Anne. Si les conditions avaient été favorables, il aurait pu même les y ruiner commodément. Mais que dépenser à Laghouat ? Son temps, soit. Mais son argent ! Ces pensées lui parurent soudain suantes d'hypocrisie. La noblesse n'était pas toujours son fort, mais il avait quand même su refuser le cérémonium gluant des condoléances. « J'aime le plaisir, se dit-il tout haut, les bonnes actions ne m'apportent aucune joie. Pourquoi m'obstinerais-je à en faire ? Après tout j'ai supporté cette nigaude pendant dix ans, sans parler de ses abominables engendreurs. C'est curieux qu'il me vienne toujours l'envie insultante de les regarder à travers un monocle. Je les connais tellement qu'ils vont dire que je l'ai assassinée ! Après tout, ils l'aimaient bien moins que moi. Cette promenade par avion, c'est un luxe : le luxe des âmes sèches qui ont le portefeuille rempli. Je la leur enverrai comme les éditeurs vous renvoient les manuscrits : contre remboursement. Pauvre Anne ! Elle était si bête ! Moi qui croyais que le suicide nécessite qu'on ait le cerveau bien rempli ! Décidément, on en apprend à tout âge. »

 

*

 

Le premier souci d'Hélène, quand elle arriva chez elle, fut de jeter un coup d'oeil au papier qu'elle avait ramassé chez Albertas. Il était couvert d'une écriture illisible qu'un graphologue eût interprétée immédiatement comme dénonçant une vive colère. Elle ne sut dire elle-même s'il s'agissait d'une écriture d'homme ou de femme, mais opta pour être celle d'une femme naturellement ! La demi-lettre était datée, sans précision d'origine et coupée en son milieu. Elle remontait d'un jour en arrière et commençait ainsi :

 

Le 1er juillet 1958.

 

« Il est inadmissible, comme homme ou comme officier, que vous vous amusiez à de pareils jeux. L'amitié que je vous portais s'en trouve considérablement altérée, croyez bien ! Que ces traces disparaissent des relations que nous avons entretenues ces derniers temps. Inutile de nous compromettre davantage. Puisque tel est votre désir pour l'instant : restons-en là ! Vous savez pourtant combien je... »

 

La fin de la lettre manquait, ainsi que la preuve d'une identité rigoureuse : la signature de son auteur. « Il faut que j'éclaircisse ça, se dit-elle. Je connais cette façon minuscule de faire les cinq. L'homme ou la femme qui l'a écrite s'est vendu en marquant la date. J'ai déjà vu faire des chiffres de cette façon, mais où ? » Elle entendit un bruit de pas et rangea la lettre dans sa coiffeuse.

&endash; Bonjour. Bien dormi ? questionna d'Espérel avec un sourire ironique.

&endash; Tu sais que j'ai horreur de t'entendre me demander si j'ai passé une bonne nuit... quand tu sais que je l'ai passée avec Albertas. S'il te faut des précisions : oui, très bonne. Et toi ?

&endash; Moins bonne. Coup de téléphone à trois heures du matin de Verturin. Anne s'est suicidée.

Hélène se sentit devenir très pâle, comme si son angoisse personnelle de la mort avait transsudé.

&endash; Pas de motif apparent, poursuivit d'Espérel. De Verturin me dit qu'il n'y comprend rien. Elle s'est tiré une balle dans la tempe. Joli trou : j'ai vu ça ! Tu savais quelque chose sur elle ?

&endash; Non.

&endash; Elle sortait, paraît-il, souvent les après-midi. Mais je crois plutôt qu'elle laissait la place à Verturin pour qu'il y organise en paix ses orgies. L'hypothèse d'un chagrin d'amour n'est pas exclue. Elle était romantique comme une Allemande. Mais je ne vois pas avec qui elle aurait pu filer le rêve jusque-là ! J'ai interrogé un peu tout le monde, mais...

&endash; Qui as-tu interrogé ?

&endash; Tous les proches : les officiers du Cercle, quelques femmes...

&endash; Albertas aussi ?

&endash; Albertas aussi. Mais rassure-toi : il affirme qu'il n'y avait rien entre eux et qu'il n'y a jamais rien eu. Et tous les autres clament de même, bien sûr. Peut-être sont-ils sincères, après tout ! Il me paraît pourtant invraisemblable qu'Anne se soit suicidée par pur et simple dégoût de vivre. La transcendance n'était pas son fort ! Je m'excuse, mais j'en tiens pour les suicides intellectuels. Les imbéciles ne se tuent pas. On les tue.

&endash; C'est aussi Albertas qui t'a dit de m'envoyer la voiture ? demanda Hélène contrariée.

&endash; Non. C'est moi qui lui ai froidement demandé si tu étais encore chez lui. J'avais besoin de te voir pour cette histoire.

-Comment savais-tu que j'étais chez lui ?

&endash; J'ai ordonné au planton de te suivre à distance hier soir. Tu sais très bien qu'à partir d'une certaine heure les rues ne sont plus sûres. J'ai beaucoup d'affection pour toi. Je me sentirais impardonnable s'il t'arrivait le moindre ennui.

Hélène se taisait. Il n'était pas rare que son mari la fît surveiller. Non qu'il critiquât ses agissements, mais la situation politique changeait. Les attentats reprenaient au Nord. Laghouat était exposée comme toute autre ville ; la première à la porte du désert.

&endash; J'ai aussi interrogé un garçon charmant : Montarave. Son service se termine dans vingt jours. Je regrette de ne pas l'avoir invité plus tôt. Son intelligence est vive, ses idées antimilitaristes, mais il est très cultivé pour son âge.

&endash; Montarave est cultivé ? questionna Hélène surprise.

&endash; Très. Tu ne t'en étais pas aperçue ? Dans cinq ans d'ici, ce sera quelqu'un. Du moins, c'est là une hypothèse qui n'est pas purement gratuite. Je crois que tu devrais cesser de le paralyser comme tu le fais. Quand j'ai prononcé ton nom, il a rougi jusqu'aux sourcils. C'est beau, cette pureté. Il est peut-être le seul qui t'aime vraiment... et qui sache aimer, ajouta-t-il au bout d'un instant.

&endash; C'est un enfant, concéda Hélène avec un sourire.

&endash; Un enfant avec toi. Je t'assure que nous avons parlé longuement tous les deux et que cet enfantillage, dans lequel tu prétends l'enfermer, n'est tout au plus qu'une habile grimace. Elle cache un aventurier de grande race. Montarave tire tout ce qu'il peut de la moindre émotion, avant de tirer tout ce qu'il pourra des êtres.

&endash; La race des seigneurs, quoi ? murmura Hélène qui connaissait l'admiration nietzschéenne de d'Espérel.

&endash; Exactement, lui répondit celui-ci avec un sourire. Un seigneur. Et comme le prétend Verturin qui s'entête à vouloir rester ici : les seigneurs sont en exil.

 

*

 

La semaine qui suivit le suicide d'Anne fut particulièrement torride. Le vent dormait dans le silence sacré des hautes palmes, et le ciel inexorable contemplait les humains dérisoires de son grand oeil bleu. De midi à trois heures, les ruelles quasi désertes bruissaient à peine sous les voix chantantes des enfants arabes, sales et rieurs. Leur inconscience ne se défaisait pratiquement pas d'une hostilité instinctive à l'égard des Européens. Ils restaient incurablement intéressés. Les seuls rapports authentiques tournaient autour d'un commerce de marchandises ou de chair. Une immense prostitution avachissait un corps infantile pour le nourrir aux dépens de sa fierté. D'Espérel et Verturin rassasiaient ici une dévorante faim sensuelle qu'il eût été impossible de satisfaire sans risque, sinon peut-être dans une ville aussi corrompue que Paris. C'est même au cours d'un voyage au Sahara que, d'Espérel avait découvert dans toute sa dionysiaque licence la beauté attractive des moeurs. La lecture de Gide l'avait décidé, pendant la longue convalescence qui avait succédé à sa maladie, à aller visiter l'Afrique. Il était même descendu jusqu'à Biskra pour coucher dans le même hôtel qu'un de ses auteurs favoris. Il avait écrit à Verturin : « Tu as grand tort de te confiner dans la métropole où les plaisirs n'atteignent pas même la hauteur de ton désespoir. Indépendamment de l'odeur des orangers et de la sensualité avide des feuilles, ainsi que toutes les autres balivernes que Gide a magnifiquement poétisées, il y a la possibilité envoûtante de s'engloutir dans le soleil et dans les êtres, quels que soient ceux que tu désires. Montherlant y est venu lui aussi lustrer l'aile de sa noble crise métaphysique. Si ma lettre te trouve dans un état de désespérance morbide, viens donc un peu toi aussi échanger la peau blafarde des futures Comtesses de Verturin contre toute la matité des Mériem désargentées. » Par la suite, il avait tout fait pour que la haute compétence militaire l'affectât dans un pays qu'il aimait déjà corps et âme. Entre-temps, Verturin avait rencontré Anne, la belle richissime insipide, avec laquelle il avait redoré son blason. Il en avait informé trop tard d'Espérel pour que ce dernier jouisse de ce super mariage du nom et de la fortune. « Bien sûr, écrivait le Comte à son ami, ces imbéciles croient s'ennoblir avec l'odieux prête-nom que je suis. Si mes ancêtres avaient la possibilité de se retourner dans leur tombe, on découvrirait avec horreur que tous les Verturin ont été enterrés sur le ventre ! La future, que je dois épouser lundi, est belle comme un ange, bête comme le métier que tu fais et riche comme les requins qui t'exploitent. Je ne te donne pas le portrait en cap de mon futur laid-beau-papa : c'est un monstre d'insignifiance fait homme. Son épouse est une hétaïre déguisée en femme. J'ai des idées sur son compte afin de m'enfoncer dans l'horreur que je me témoigne, et pour venger un peu l'effarement justifié des feux Verturin. Néanmoins, je suis comme un veau nouveau-né sur la paille et contre tous les jugements aristocratiques (dont l'ancêtre est le « ne jugez pas ») : je l'épouse. J'ai bien établi avec ses parents les modalités de ce pacte, pris mes précautions sur la fortune (ignoblement constituée, cela va sans dire) et mis au point quelques détails personnels concernant ma célèbre et tranquille lubricité. La petite oie est romantique à souhait, mais portée sur les particules comme une prostituée sur... l'argent. Dès que cette belle union sera consacrée par l'Evêque (on ne se refuse rien), je bondis sur ton invitation de poste vacant à Laghouat. Excuse cette lettre factice d'un homme qui n'arrête pas de boire depuis quinze jours, et qui a peur que les fantômes des Verturin le mettent à mort pour motif de mésalliance.

« Ton indigné Comte Christian de Verturin. »

 

C'est avec ces idées amusantes en tête que je m'étais remémoré Aïcha et qu'au détour d'une infâme ruelle je l'avais croisée, la reconnaissant à ses mules trop hautes pour elle, qu'elle s'était achetées avec mon argent et qui dépassaient sous son voile bleu, comme l'avant goût du plaisir à travers le trou d'une serrure.

&endash; Tu ne dis pas bonjour ? questionnè-je.

&endash; Oui.

&endash; Tu viens chez moi, ce soir ?

&endash; Oui.

C'était tout ce qu'elle savait répondre. A quinze ans, savoir dire « oui » c'est déjà une preuve de sagesse tout orientale. Les Françaises ne disent pas « oui » aussi sainement. Je la vis s'enfuir après un dernier coup d'oeil amusé sur ce regard malicieux et vénal. Je calculais à combien me reviendraient les renseignements que j'en attendais, concernant les manèges collectifs de Verturin. Très chers, sans doute !

 

 

 

CHAPITRE IV

 

Extraits de Rencontres :

« La vie que je mène ici est par excellence l'existence de l'imbécile. De huit heures du matin à sept heures le soir, je suis danseur mondain au bal des Idiots. Ce n'est pas même le néant, auquel on peut toujours héroïquement rattacher une chevalerie cervantesque, simplement une atmosphère en coton dans laquelle chaque jour s'enfonce et se répand. Les visages des hommes me sont un écoeurement perpétuel. Quand je rentrerai en France, pendant au moins quinze jours, je m'attarderai à ne fixer que des visages de femmes. Je ne sais pourquoi, le militaire, le curé et dans l'ensemble tous les gens à uniforme, chers à Barrès, traduisent automatiquement chez moi une impression de malaise et d'ennui. Peut-être parce qu'ils sont justement uniformes et que je suis d'instinct polymorphe ? Décidément, il n'y a pas d'autre place possible pour l'homme supérieur en ce siècle &endash; comme il en fut d'ailleurs dans tous les siècles &endash; que celle située en lui-même ou dans la présence proche ou lointaine d'un autre homme pareil à lui. Nous sommes toujours en exil.»

« Je songe qu'il est vain de ma part d'essayer aujourd'hui une forme d'amour pure. Je tombe dans un romantisme égarant. Hélène a raison d'affirmer, si vulgaire qu'en paraisse cette affirmation, qu'il faut vivre ici l'un sur l'autre. Même si entre les corps engagés des deux amants, le plus faible n'a pas la place d'y glisser son coeur. A la première occasion qui se présente je suis décidé à la prendre comme une boniche. » (Rencontres, P. 50.)

 

Christian de Verturin, comme tout bon libertin qui se respecte, avait reçu une éducation jésuitique rigoureuse jusqu'à vingt ans. Au sortir concluant de ses examens du second degré, les Pères avaient affirmé la main sur le coeur que ce garçon irait loin. Leur secret désir eût été de le conserver parmi eux, au sein de la foi. Mais ce brillant chrétien, conscient du futur qui lui était réservé, refusa net de porter la robe. Le factice du siècle l'attirait. Les religieux pleurèrent longtemps cette âme à qui ils avaient prédit tant d'avenir. Par la suite, cette prescience toute religieuse ne s'était jamais démentie. En souvenir de ses charitables éducateurs, Verturin chantonnait quelquefois la messe en faisant l'amour. Distraction pure ! Il était toujours resté en liaison étroite avec la foi et ceux qui la propageaient pour le bien de l'âme.

Pendant la guerre, sa mère était morte de peur et son père d'héroïsme. Ce tardif orphelinat l'avait encore rapproché de Dieu. Tout en prenant la vie par son côté méphistophélique, il préparait supérieurement une étude sur saint Antoine. Dans ses

moments de dépression organique (Christian n'avait jamais de dépression nerveuse), il inclinait doucement vers le monastère; mais le lendemain, repris par la vie, le démon lui tirait à nouveau l'oreille du côté des filles. Cette idée de livrer son désoeuvrement à saint Antoine, ménageait jésuitiquement le spirituel et le temporel qui se débattaient en lui. C'était son idée géniale &endash; ou pour employer son vocabulaire : divine.

Sa noblesse lui donnait du fil à retordre, quand il voulait la teindre d'humilité. Elle caracolait à la façon de la noblesse montherlantienne, sûre de son fait. Parfois, cette fierté tombait comme le vent, mais cet abattement s'expliquait par une absence réelle de fortune. Il ne pouvait plus baser sa fierté sur ses rentes, difficulté que connaissent tous les dénués.

La venue d'Anne, suivie de sa fortune comme un paon de sa rutilante queue, vint au bon moment le tirer d'embarras. La médiocrité de son existence, prenant le pas sur les heurts de son tempérament, le précipitait degré par degré vers la solitude monacale. Tout son espoir, dès que son mariage fut prononcé, consista à décider Aune à quitter la France. Laghouat parut à celle-ci le bout du monde. Elle tergiversa, alléguant sa répulsion raciale des Noirs (pour elle, tout ce qui n'était pas blanc était noir), mais Verturin la contra vertement : « Quand on se prétend Comtesse, on doit un peu avoir des idées en hauteur. Un soupçon de philanthropie n'irait pas mal du tout au personnage que vous prétendez jouer.» Il tourna et retourna une autre phrase dans son esprit avant de la lui jeter à la face : « L'argent ne fait pas la noblesse. » A quoi elle répondit avec un petit rire sec : « Si, il l'a faite. » Cette réplique lui gâcha son voyage. Il en révisa son jugement sur sa femme, craignant soudain qu'elle fût moins bête que sa péjorative réputation.

A Laghouat, Verturin prit le vent de la situation auprès de son ami d'Espérel. Entre nobles, ils se sentaient un peu comme entre critiques littéraires : ils avaient les mêmes opinions en tout. Leurs moeurs différentes les dépareillaient dans le sublime, quoique d'Espérel fût pédéraste comme Verturin était catholique : par aberration. Christian de Verturin assuma comme il put son rôle de second administrateur, rôle sans définition ni principe, résumant à lui seul le désordre administratif, dans lequel Verturin se tapissait comme saint Antoine au milieu de ses tentations. Dans la rue, il évitait les robes de bure &endash; et dans l'ensemble tout le menu fretin catholique &endash; qui, depuis qu'il avait eu le malheur de toucher un mot de ses travaux au Père Latour, se pressaient tous dans l'estime de sa compétence historique. Par ailleurs, les titillations démonologiques avaient repris possession de son corps. Anne, médiocre d'esprit, l'était irresponsablement dans l'amour. Belle, sa beauté lunaire n'avait pas de pouvoir cinétique. Elle aimait, inerte comme un cadavre, ce qui répugnait au Comte plein de perversions fleuries. Peu après leur mariage, il l'avait définitivement négligée, prétendant que tout l'art d'être Comtesse, consiste à être particulièrement honorable dans la première syllabe de ce titre. En remplacement, les petites prostituées de la ville furent contactées sous le patronage hautement compétent de d'Espérel. Elles s'occupèrent si activement de lui, mais... n'anticipons pas...

 

*

 

Aïcha vient d'entrer, après avoir grattouillé la porte de ses doigts d'animal sacré. Elle parle un très mauvais français qu'elle a appris à l'école, avec la couture et la cuisine, et autres sciences purement françaises. Mais c'est à l'apprentissage de la langue française elle-même que ces jeunes musulmanes (qui viennent étudier, en tenue européenne sous leur drap bleu, dans les luxueux centres d'apprentissage féminin) sont les plus reconnaissantes : elle leur ouvre toutes grandes les portes auréolées de la prostitution féminine. Aïcha m'annonce quelle a trouvé un mari. Il s'agit d'un soldat naïf de l'armée française qui accepte de l'emmener en France et de l'épouser. Sait-il exactement à quoi il s'engage ? Est-ce un véritable maquereau qui a trouvé là un objet de rapport exotique, purement dans la note des désirs européens ? Aïcha n'en continue pas moins de se donner frénétiquement. Elle s'est mise placidement nue. Elle est vêtue comme une putain française, mais sa peau a la couleur et l'odeur des dattes à demi mûres. Son sexe n'est pas rasé, comme c'est la coutume chez les femmes musulmanes qui s'épilent après le bain, chaque vendredi. Elle a posé sur moi un regard avide et clair :

&endash; Toi pas déshabillé ?

A quoi bon tenter de lui expliquer quelque chose. Elle n'en veut qu'aux possibles de l'argent. Ceci me fait soudain penser à un mot cynique de Verturin : « A l'entrée de l'exposition Universelle de la Femme Moderne, il serait bon de dresser un phallus gigantesque, entièrement composé avec des pièces de cent francs-or. »

Je la prends sans la caresser. Son visage suffit à catalyser mon orgasme. Pendant que je jouis lourdement sur elle, son regard adolescent fuit vers des rêves inanimés. Elle se lave sans répugnance avec un gant qui traîne sur le lavabo. Je distingue sur son dos des zébrures noires :

&endash; C'est Verturin qui t'a marquée là ?

Elle rit, hausse les épaules, ce qui veut dire aussi bien oui que non. Je sors de ma veste quelques billets. Son visage change comme une lanterne qui s'éclaire soudain de l'intérieur.

-Pour toi si tu réponds, dis-je.

-Oui, c'est Vettuhin.

-Quelles étaient les autres filles ?

-Moi. Toute seule !

Je fais le geste de remettre dans ma veste les billets magiques.

&endash; Farida, et... Zhora. Colonel le savoir très bien.

&endash; Qu'est-ce que vous faisiez ?

Elle glousse joyeusement :

&endash; Tout ! Dans la baignoire... partout. Tout vouloir.

&endash; Il vous fouettait souvent ?

&endash; Oui. (Elle répond avec un petit visage crispé.)

&endash; Anne, la femme de Verturin, jouait avec vous ?

&endash; Avec Zhora.

&endash; C'est Verturin qui l'exigeait ou elle le faisait par plaisir ?

&endash; Vettuliin.

Je lui offre cinq mille francs en ajoutant : « Marie-toi bien. » Ravie, elle m'embrasse comme une très jeune fille. Son corps de gazelle noire se faufile à nouveau dans les lingeries polychromes et elle disparaît par la porte avec un petit geste d'animal reconnaissant.

 

*

 

D'Espérel m'apprit le lendemain qu'Albertas s'était envolé pour effectuer un reportage à Tamanrasset. Nous reparlâmes avec plaisir d'un voyage à « Tam », où d'Espérel, imbibé littéralement de whisky, avait abusé de son grade pour prendre les commandes de l'avion, au passage le plus dangereux de l'Athakor. Il avait été le seul à n'en pas vomir. Je le questionnais pour savoir si Albertas avait demandé lui-même ce reportage, ou s'il lui avait été imposé. « Non, me dit-il, Albertas m'a persuadé que le climat désertique est le seul qui lui convienne parfaitement. Je redoute un peu la réaction d'Hélène, mais je pense personnellement que c'est une heureuse initiative de sa part. »

 

Dès qu'elle en apprit le départ, Hélène s'empressa d'écrire à Albertas :

 

« Mon Cher Ami,

« Je ne pensais pas mériter de votre part une fuite si précipitée ! Si vous espériez que j'interprète ce départ comme une insulte &endash; c'est ainsi, n'est-ce pas, que vous appelez vos spirituelles plaisanteries ? &endash; vous vous êtes lourdement trompé. Mon expérience des hommes m'a appris qu'il existe trois sortes d'individus : ceux dont le passe-temps consiste à prendre les femmes, ceux qui les négligent comme mon mari, et enfin une troisième catégorie à laquelle vous appartenez : celle des hommes qui voudraient prendre ces pauvres animaux sacrés que sont les femmes et qui ne le peuvent pas. Il y a encore une chose qui vous échappe, du haut de votre royale grandeur, c'est que prendre nécessite qu'on se perde un instant de vue. Or, vous vivez en permanence devant un miroir. Les saints craignent de perdre leur âme. Vous, vous êtes un saint à rebours : vous craignez de perdre votre vanité. En définitive, vous n'êtes pas un si brillant étalon que ça. Vous oubliez sans doute que ce n'est pas seulement avec de l'esprit qu'on peut satisfaire une femme. J'avoue que la tournure élégante de vos idées n'est pas négligeable; mais une cosmogonie décente de l'univers commande l'équilibre des facultés spirituelles et corporelles, et ces dernières ne sont pas à négliger, comme vous le faites, au point de laisser supposer que vous avez des idées par impuissance comme certains ont la force virile par défaut d'idées. Enfin, ce n'est pas à moi de vous accabler. Vous devez savoir vous-même où vous en êtes de vos tours de force. Sachez qu'avec moi, vous avez été fort loin de faire « tilt » ! C'est dommage ! J'ai eu un instant l'illusion que nous aurions pu faire un couple parfait : vous le bouillonnement stérile de la pensée, moi la puissance dionysiaque de la vitalité authentique.

« Je suis une femme discrète ; ne craignez rien. Je n'ai pas l'habitude de garder mes secrets à plusieurs. Me voilà devenue une intime de votre anomalie, si je puis m'exprimer ainsi, dont vous avez tort de vous faire un drame en essayant de la sublimer par des mots. Je vous conseille personnellement la voie étroite du vice. Verturin y réussit comme un ange déchu : c'est pourtant un vrai plaisir que d'être sa partenaire au terrible jeu du hasard. (Les hormones mâles n'apportent qu'une solution passagère : elles seraient sans effet sur un primate supérieur comme vous.) « Ma nature, qui m'incline a ne pas me donner à n'importe qui...» (c'est une phrase de vous), mon cher Albertas, le véritable don est une chose beaucoup plus facile que le don des apparences. Croyez que je le regrette pour vous. Je me donne, moi, comme vous vous refusez. Il y a là toute la différence qui sépare le luxe de la pauvreté. Vous m'avez un instant troublée avec vos propositions de matamore, relatives à la flagellation. J'ai cru discerner dans ce geste la parfaite maîtrise d'un homme comme il me semblait, autrefois, l'avoir désiré. Mais c'était des propositions de papier, bien entendu ! Tout esprit se traduit par du papier. M. Mauriac l'a dit quelque part : « Écrire, c'est agir. » Vous voilà démasqué avec les grands hommes que vous admirez, puisque pour vous agir, c'est PARLER.

« Je comprends maintenant pourquoi vous teniez tant à cacher vos cartes ! Vous avez dû certainement lire Armance ? C'est un livre de Stendhal, auquel certains officiers du Cercle ont prétendu que vous ressembliez. J'en ai un exemplaire sous la main. Je vous l'envoie comme livre de chevet.

 

« Votre demi-amante d'un soir,

« Hélène d'Espérel. »

 

Elle passait une langue humide et rageuse sur la colle coupante de l'enveloppe, quand le téléphone sonna :

&endash; C'est vous, Montarave ? Ah... Non... Pas de tennis aujourd'hui. Vous passez par la ville ? Voulez-vous m'apporter de l'aspirine ? J'ai un mal de tête fou, et mon mari est à Alger depuis ce matin. Oui, je suis seule... Vous avez peur ?

Elle raccrocha. Les paroles de son mari lui revinrent en mémoire à propos de Montarave. Et lui, que pensait-il d'Albertas ? Elle ne s'était jamais offusquée que Montarave la refusât par jeu (ou par amour ?), puisqu'elle-même le tentait par jeu &endash; ce caprice de la femme sensuelle. Elle se surprit soudain à désirer ce corps aux formes violentes et fortes. « Il a dû souvent me prendre pour une idiote », se dit-elle, se souvenant de ses réactions devant le visage de Montarave, attentif et tendre, confiant, avec une pointe de détachement masculin. « C'est curieux cette méfiance que j'ai des hommes, s'ils sont trop beaux. Je dois vieillir. » Elle songea avec une soudaine tristesse à Norbert, son premier amant. Les eaux paresseuses de la Seine redevinrent le théâtre de leur grand amour. Elle se revit enceinte et malade. D'Espérel était venu juste après son avortement et la fuite innommable de Norbert. Il lui proposait le mariage, l'argent, les paysages miraculeux de l'Afrique. Il était intelligent, aimable, trop doux pour un homme. Mais un homme est-il jamais trop doux pour une femme qui remâche sans fin dans sa bouche le goût de la mort ?

Hélène accueillit Montarave avec un sourire railleur. Elle se sentait la tête aussi fraîche qu'un iceberg. L'aspirine n'avait été qu'une excuse pour le faire venir sans soupçon. Elle ignorait que Montarave connaissait la mécanique féminine, au point de n'avoir encore, envers elle, que des soupçons.

 

C'était la première fois qu'il venait chez elle. L'appartement lui parut confortable, arrangé avec un goût sûr. Il jeta un coup doeil au Stendhal, qu'Hélène avait sorti de sa bibliothèque pour l'empaqueter.

&endash; Vous lisez ça ? lui demanda-t-il.

&endash; Ce n'est pas bien ? se surprit-elle à dire.

&endash; Je n'aime pas Stendhal.

&endash; Pourquoi ?

&endash; Trop d'âme, dit-il. Trop d'amour. Quand je lis Stendhal, j'ai l'impression de me promener dans une cage de verre. Le manque d'air m'y étouffe.

Il feuilleta le livre :

&endash; C'est de vous cette dédicace ?

Elle s'approcha de Montarave, interposant son parfum entre elle et lui. Ils lurent ensemble : Bis repetita placent (Horace).

&endash; Vous croyez que la personne qui vous l'a offert comprenait le latin ? lui demanda-t-il.

&endash; Non. Mais celle à qui je l'envoie a toujours cru que, moi, je l'ignorais.

Montarave n'insista pas : le latin n'avait jamais été son fort.

 

Hélène rangea soigneusement l'aspirine que Montarave venait de lui apporter.

&endash; Vous n'en prenez pas ? questionna-t-il.

&endash; Non. Le mal de tête m'a passé. Votre charme a dû agir !

&endash; Certainement, lui répondit-il avec le plus profond sérieux.

Montarave, pendant qu'Hélène servait du whisky dans les grands verres -teintés, glissa la Symphonie dit Nouveau Monde sur le tourne-disque.

&endash; Vous ne m'aviez jamais dit que vous aviez des goûts si sévères, lui dit-elle presque avec un reproche.

&endash; Il n'y a pas de sévérité dans l'art. Pas plus qu'il n'y a de légèreté. Il y a l'art, qui est une chose belle et vivante ; et des approximations qui sont des tentatives vulgaires, tristes et ridicules. Vous trouvez cette musique sévère ?

&endash; Un peu, concéda-t-elle.

Elle trouvait reposantes ses réponses franches, légèrement teintées d'absolu, devinant, à travers chaque nouvelle intonation de voix, les méandres de ses réflexions, l'aboutissement de leur certitude ou le doute aérien dont elles se paraient pour fleurir. Sur ces réparties banales se greffaient déjà des idées amies, la confiance au delà de l'amour qui s'enroule à l'âme comme une seconde nature.

Montarave la dévisagea. Elle était habillée d'une jupe droite en velours mille-raies blanc, fermée sur le devant par une longue fermeture invisible. Sa poitrine saillait sous le chandail vieil or en soie d'Italie. Ses longues mains baguées ramenaient d'un geste appris les longs cheveux derrière ses épaules. Retenus au sommet de sa tête par un bandeau de velours, ils glissaient comme de la soie noire dans le cercle magique et immobile de son inquiétante beauté.

Quand elle s'approcha de lui, Montarave, assis à même le tapis de haute laine, enserra délicatement ses jambes avec ses bras. La jupe recouvrait à peine le genou qu'il se mit à lécher avec une patience méticuleuse ; une Iongue envie monta le long de ses cuisses, atteignit le sexe, sans que ses mains se soient animées, ni que Montarave ait changé l'objet de son culte. Hélène sentit son corps trembler lentement. Toujours droite au&endash; dessus de lui, elle prit appui dans sa chevelure noire; elle admirait maintenant le puissant éventail des muscles trapèzes. Lentement, longuement, avec une fureur patiente, Montarave la lécha aux genoux et entre les genoux, l'obligeant à écarter à peine ses jambes qu'il maintenait solidement serrées.

&endash; Montarave ! Sa voix était sans impatience.

&endash; Tais-toi, lui commanda-t-il.

Un accord sacré, une puissante harmonie tellurique montait des mains qui croisaient sur ses jambes et les malaxaient comme de l'argile. Il lui ôta ses chaussures de satin perlé avec une telle maîtrise, une lenteur si extraordinaire, qu'elle en glissa sans force au tapis.

C'était maintenant un principe animal qui les enchaînait l'un à l'autre comme un serpent sacré du Paradis. Il n'était pas besoin qu'ils se touchassent. Leurs gestes étaient dénués de fureur. La route qu'ils abordaient en silence s'ouvrit sur l'infini d'un jardin : leur coeur y croissait comme les autres plantes médicamenteuses. Ce coeur unique battait le rythme de leur angoissant désir, pendant que les lèvres de Montarave embrassaient Hélène aux chevilles. Et Hélène, tel un animal pris au piège de la peur, tournait sa tête à droite et à gauche, soulevant son ventre impudique dans une gêne interne et tremblante. Sans doute n'avait-elle jamais ressenti une telle emprise, elle si habituée à dicter l'amour, lui donner son rythme et sa mesure. Elle coulait au fond d'une nuit bleutée où son âme vrillait avec les étoiles.

Bientôt, elle se mit à bruire doucement. A travers les rideaux transparents des portes-fenêtres, un morceau de ciel se détacha. L'ancienne, hypothèse gratuite de l'accoutumance des corps se brisait comme une émeraude de pacotille, avec une sorte de plainte. Montarave était agenouillé aux pieds d'Hélène gisante. Il portait sur son visage le masque immobile et tragique de Siva. L'un après l'autre, il lécha ses pieds odorants, y posant sa joue et ses lèvres, tour à tour. La tension issue du sexe irradiait à travers son corps, magnétisait ses mains, les enveloppait dans une armure invisible. Comme les mortes chrétiennes, elle avait gardé ses bras en croix, mais son corps se soulevait en son milieu, dans une revendication purement païenne.

D'un seul geste méthodique, Montarave ouvrit la jupe d'Hélène dont la couture céda sur le devant. Dans sa demi-mort, Hélène esquissa un angélique sourire. Elle avait le même sourire extatique quand il la posséda comme un démon, tendre et parfait.

 

Ils restèrent ainsi l'un contre l'autre jusqu'à la nuit, muets, brisés par la saine et heureuse fatigue de l'amour, pareils à deux figures de bas-relief, gravés dans la pierre et dans le temps. La Symphonie du Nouveau Monde s'était tue et le monde, entre eux, devenait nouveau. Ils l'avaient refait à leurs mesures.

&endash; Tu as de belles mains, lui dit-elle.

&endash; Tu ne les vois pas : il fait nuit.

&endash; Si je les vois. Cest la première fois que je vois des mains d'homme sur mon corps. Tu comprends ce que je veux dire ?

&endash; Oui, je comprends.

&endash; Tu as faim ? demanda Hélène.

&endash; Assez, répondit Montarave.

&endash; Alors viens, mon amant, que je te nourrisse.

Montarave se leva dans l'ombre.

&endash; Attends, lui dit-elle brusquement, j'ai encore une question à te poser dans le noir.

&endash; Quoi ?

&endash; Tu partirais avec moi ? Tu m'emmènerais en France si je te le demandais ?

Du ciel, un rayon glissa sur le visage d'Hélène comme un projecteur indiscret. Elle baigna bientôt, entièrement nue, dans un lait de lune. Ses yeux retenaient avidement leurs larmes comme des fleurs mouillées par le matin.

Montarave ne répondit pas.

 

Elle l'accompagna au matin, en robe de chambre, jusqu'au bas de l'escalier. Son visage s'était métamorphosé en une nuit comme un paysage automnal. Soudain, il faisait beau en elle comme dans les champs. Elle l'embrassa du bout des lèvres, mais tout son regard le mendiait. Pour la première fois de sa vie, les paroles lui semblèrent inutiles par excès. Elle apprenait qu'il n'y a de véritable amour que celui qui s'exprime dans le silence.

En rentrant, elle sourit à son linge encore épars sur le sol et sa jupe décousue au centre. « Montarave...», elle prononça son nom comme s'il fut celui d'un Dieu très ancien. Puis, elle déchira d'un geste la lettre destinée à Albertas et remit Armance à sa place, dans la bibliothèque spéciale de d'Espérel.

 

*

Extraits de Rencontres :

« Je me lève après avoir trouvé le moyen de dormir tous les après-midi régulièrement, à heures fixes, dormir et continuer le désordre de la vie dans le sommeil régénérateur, le sommeil somatique et cérébral.

« Nuit avec Hélène : L'artiste anime les ombres et recule le temps. Sa vie est une lanterne magique qu'il promène comme une fête dans les esprits. Il est le seul à se déplacer aussi aisément dans l'ombre et la lumière des passions qui le fascinent.

« J'ai reçu la réponse de quelques librairies concernant des livres Anciens et Modernes. Leurs catalogues proposent des traités d'érotologie, livres sur le magnétisme, l'art spagyrique, des Mémoires de « légers », de grandes figures de désordonnés sexuels, les crimes des Empereurs turcs, des documents historiques, la signature de Clemenceau ou de M. le Général de Saint-Simon, des bouquins sur la Franc-Maçonnerie, pour et contre. J'apprends, après les détours et les errements de mon enfance, à chercher l'homme là où il se trouve : dans la poussière et le fumier, les navires aventuriers et les bordels, les prisons, les sociétés secrètes, les arts douteux et les médecines cabalistes. Un instant suffit à l'homme pour traverser l'homme, puis le fou survient, l'homme trouble, le grand déséquilibré, le vrai possesseur du rythme mystérieux de la vie, l'engrangeur de forces abstruses, le magnétiseur et le séducteur, dont d'Astarac (dans la Reine Pédauque) aurait pu être une figure approximative &endash; s'il n'en était la caricature &endash; et ce qu'a été à maints moments de sa vie extraordinaire : Jacques Casanova.

« Je suis resté au lit par désoeuvrement. La trompette a poussé son petit air ridicule dans le matin frais. Quelle insultante tristesse ! Hommes d'action, vous me faites penser quelquefois que vous eûtes la cervelle vide. Il est huit heures juste. Un ciel d'aigue-marine au-dessus du sable accueille l'étendard avec une grimace. Ma devise : « L'exactitude est l'impolitesse des cuistres. »

 

*

 

Le colonel Robert d'Espérel ne s'était pas absenté sans motif jusqu'à Alger. Il y devait contacter certains officiers, hautement compétents, sur l'évolution précise des opérations au Nord-Est. Quoi. qu'elles ne le concernassent pas spécialement, il tiendrait prêts une garnison et l'ensemble de ces forces aériennes, en cas d'un éventuel besoin de renfort.

Cette absence avait duré deux jours, temps pendant lequel le petit Mohamed et lui s'étaient retrouvés avec plaisir. D'Espérel faisait partie des vrais pédérastes, ceux en qui la nation d'amour n'est pas exclue sous des apparences sensuelles. Cet amour se manifestait par des attentions touchantes, qui n'auraient choquées en fait, dans la mesure où elles eussent été mieux connues, que ces ânes vulgaires et basses, qui voient le mal où elles seraient incapables personnellement de faire le bien. Quant à Mohamed, n'ayant jamais joui d'une marque évidente de tendresse &endash; et de tous les avantages pécuniaires qu'il retirait de celle de d'Espérel &endash; c'était une véritable aubaine pour lui que d'inspirer un pareil sentiment, issu d'un plaisir qui en avait toujours été dépourvu jusque-là. Par souci des convenances, d'Espérel ne sortait avec son ami qu'en civil. La fierté de Mohamed était charmante à cet homme, qui n'avait connu qu'un rigorisine obséquieux, et un orgueil puéril vis-à-vis d'une religion inopportune. De telles démonstrations le vengeaient d'un monde où il se sentait exilé dès le départ, et promu à la réprobation moutonnière. L'éducation de Robert d'Espérel, en effet, avait été entourée de tabous, comme un saint Sébastien entouré de flèches, dont certaines l'ont percé. Le tabou militaire et le tabou religieux s'étaient plus particulièrement croisés sur son adolescence comme deux épées en sautoir. La découverte de son « vice » lui avait asséné un véritable coup et l'univers, quoique tardivement, ne lui était plus apparu sous le même jour. Ce faux drame, peu à peu, avait dégénéré avec la culture à n'être plus même un souci : depuis qu'il avait découvert dans les livres que maints hommes supérieurs, issus parfois de familles aussi étroites et traditionalistes que la sienne, présentaient des réponses sensuelles identiques Sa peur anormale s'était progressivement évanouie. La destinée tragique d'un Oscar Wilde, certes, l'avait affecté, mais depuis Jeanne d'Arc son antipathie des Britanniques gravissait avec l'Histoire et il en avait fait, pour lui-même, un cas à part.

Hélène, plus tard, s'était présentée comme une porte de secours qu'il pouvait à son aise ouvrir ou fermer à l'indiscrétion générale. Mais depuis bien longtemps, ses désirs profonds exigeaient une revendication publique et l'utilité originaire d'Ilélène s'était amoindrie. Il affectionnait sans doute sa présence et sa culture, mais, sans qu'il se l'avouât franchement, sa présence le gênait. Il eût voulu qu'elle trouvât ailleurs l'impossible bonheur, qu'elle avait vainement cherché jusque là n'importe où avec n'importe qui.

 

Quand il la retrouva, tout de suite il s'aperçut du changement opéré en elle : ses yeux s'étaient agrandis, ses mains ne tremblaient plus lorsqu'elle fumait, une joie secrète colorait ses joues. Même quand elle ne faisait rien, il sentit qu'elle avait une occupation bien précise, frôlant l'amour.

Au premier repas qu'ils eurent ensemble, elle cassa deux verres.

&endash; Tu es amoureuse, lui dit-il en riant.

&endash; Oui, c'est vrai.

&endash; Montarave, n'est-ce pas ?

&endash; Comment le sais-tu ? répliqua-t-elle légèrement surprise.

&endash; Je ne sais pas. Une intuition. La première fois que j'ai vu Montarave, j'ai pensé qu'il devait être exactement le genre d'homme propre à rendre une femme infiniment heureuse ou infiniment malheureuse.

&endash; J'ai l'intention de partir avec lui, avoua Hélène.

Il y eut un silence. Puis d'Espérel se gratta la gorge, comme il le faisait parfois, avant de répondre une pointe ou annoncer une décision agréable :

&endash; Ecoute, lui dit-il, nous nous sommes mariés parce que ce mariage nous... aidait. Il n'a jamais été question entre nous d'autre chose que d'une pure et simple affection. Je n'ai, il faut le dire, jamais été ton mari &endash; sinon aux yeux des gens &endash; et tu n'as jamais été ma femme. J'ai toujours su qu'un jour tu rencontrerais autre chose que des imbéciles. Les imbéciles occupent les quatre vingt dix-neuf pour cent de la planète, mais il reste un minimum d'hommes sensés. Montarave est sans doute de ceux-là. Si tu l'aimes et s'il t'aime : pars. Le bonheur n'est pas une chose qui se rate. Sur la terre, je te l'ai constamment dit, il faut faire d'abord ce qu'on a envie de faire. Toutes les autres considérations sont secondaires. Nous n'en resterons pas moins de très grands amis, et tu pourras toujours trouver en moi l'aide dont tu as besoin. Je ne peux pas mieux te parler. Dans trois ou quatre ans, je prendrai ma retraite &endash; cette seconde femme du Français moyen &endash; et pour moi, tout sera dit. Mais toi, tu es jeune. Crois-moi, Hélène, il faut vivre. D'abord vivre !

Cette tirade lui fut d'un grand bien pour l'orgueil. Il aurait aimé l'écrire pour se la relire plus tard. D'autant plus qu'Hélène pleurait en silence et que c'était la première fois, devant lui, qu'elle pleurait. D'Espérel fut un peu pris de court devant cette émotion imprévue. Il lui tapota la joue paternellement :

&endash; Allons, allons, lui dit-il.

Il trouvait agréablement les femmes bien faibles. Après avoir pris son stick et ses gants &endash; signes premiers de l'essence supérieure de l'officier &endash; il sortit martialement jusqu'à sa voiture, où le chauffeur le salua les jambes jointes.

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

CHAPITRE V

HÉLÈNE D'ESPEREL

Arles-sur-Rhône

à

ROBERT D'ESPÉREL

Laghouat, AFN

 

Mon cher Robert,

 

Je n'avais sans doute aucune raison de me taire vis-à-vis de toi, et je ne sais comment tu auras interprété ce silence d'une longue année. Stupidité féminine, distraction, détachement..., etc. Je suis sans excuse. Une sorte de sublime inattention à tout ce qui n'est pas Montarave, ce fou qui s'amuse depuis un an à remplir ma vie et la vider comme une vulgaire corbeille à papiers ! J'en suis là ! Je me questionne en t'écrivant pour savoir si l'amour n'est pas une invention du Diable, mise fortuitement dans les mains de Dieu. Rassure-toi, le grand mot de Dieu n'a pas d'autre importance dans ma bouche que dans celle de bon nombre de cagots. Je ne crois en rien, sinon en lui, et en cette lettre qui soulage un peu mon coeur de sa misère.

Nous habitons Arles depuis notre «fuite» de Laghouat. C'est une petite ville terne que Montarave prétend ravissante parce quelle possède sept urinoirs &endash; un pour chaque jour ! Te souviens-tu de ce que tu me disais à son propos : « Le genre d'homme propre à rendre une femme infiniment heureuse ou infiniment malheureuse » ? Je me rends compte, depuis que je l'aime, qu'avant lui je ne souffrais pas. Mais c'est là peut-être ce que j'aime, ce que n'importe quelle femme aime vraiment : sa souffrance. Une souffrance issue de rien et issue de tout. Et lui, il est tout ou rien comme le sont les hommes de la grande espèce. Actuellement, il écrit un livre qui relatera, je crois, une partie de son existence africaine. Je n'en connais que le titre volontairement banal : Rencontres. Pendant des heures entières il écrit, perdu dans ses écritures (qu'il me dérobe), perdu dans ses rêves, extérieur à moi et vivant loin de moi. Tu ne peux pas savoir ce que je souffre de m'apercevoir qu'il vit et peut encore être heureux sans moi ; car je le sens avec cette puissante intuition qui ne leurre jamais une femme : je suis totalement absente de son livre. Il se débarrasse de moi lentement. Robert, je suis devenue trop vieille pour lui. Trop vieille ! Y a-t-il une femme qui connaisse ce drame angoissant : perdre la vie en perdant son visage ? Je ne te raconte pas des propos en l'air : en un an l'amour m'a rendue méconnaissable. Est-ce à dire qu'il ne m'aime pas ? Je ne sais. Il s'aime, il aime sa création Il m'a aimée tant que j'ai été pétrissable, une statue d'argile qu'il pouvait en riant modeler et molester. Mais l'argile a durci, Robert, et le Maître s'est profondément désuni de son modèle. Pour tout gâcher &endash;oh, ce mot ! &endash;nous avons eu un enfant. Un bel enfant doré, un petit aventurier en puissance. Nous l'avons gardé deux mois. L'enfant est mort. Je ne te dis pas tout ce que j'avais reporté sur lui d'espoir, de tendresse, de sauvage revendication. Je ne te dis pas combien je l'ai aimé. Comme je le pleure. J'ai dû être à ce moment-là comme une folle. Ma lésion au poumon droit s'est rouverte. Le docteur m'a conseillé de partir en sana, mais je ne veux pas le quitter &endash;même s'il me quitte, même s'il veut être un surhomme loin de moi. Je me sens lourde, embarrassante, mais au creux de ma poitrine cette passion me dévore et mange mes nuits. Je m'habille comme une petite vieille, en boniche qui fait des ménages pour boucler notre budget. Tu te souviens de cette misère qui était mon lot, lorsque tu m'as rencontrée ? Je l'ai retrouvée plus amère, plus cruelle, et aussi le monstre de Norbert ressuscité !

Il m'a dit l'autre jour qu'il jouissait du bonheur que peu d'hommes connaissent : celui d'être aimé d'une femme qui n'est pas stupide. Je n'arrive pas à voir dans ces paroles autre chose que de la mauvaise ironie. Il fait partie de ces êtres exécrables et séduisants dont on ne sait jamais s'ils mentent ou s'ils sont sincères. Autrefois, j'étais de ceux-là. Mais l'amour &endash;et tous les petits drames qui gravitent autour de l'amour &endash;m'en ont exclue. Je suis devenue d'une affreuse sincérité ! Il me semble, tant je reflète chacun de ses gestes, tant je bois et souffre avec lui, pour lui, qu'il doit se voir (et seulement se voir) quand il me regarde. Et c'est cela qui l'ennuie. Je l'ennuie, Robert. Comme c'est triste et désespérant d'ennuyer un homme ! De sentir que le contact de votre corps n'est plus recherché ! Par dépit, je pense à tous les hommes qui m'ont aimée. Que faudrait-il faire, je te le demande ? Je n'ai bien sûr aucune envie de le tromper. Je suis à bout. Il faudrait surtout que je me soigne, n'est-ce pas, Colonel ? Je n'en ai plus envie. Je pense à Anne, à sa belle mort. Une femme qui se suicide par amour, c'est aussi beau qu'un homme qui se tue par pure sagesse. Mais de telles idées n'amènent pas une femme à la mort.

Il est parti toute une affreuse semaine pour exécuter un reportage de commande sur la Côte d'Azur. Le bonheur, qu'il avait de me quitter, se lisait sur son visage comme dans un livre. Il ne sait pas cacher ce qu'il désire. Sait-il seulement se le refuser ? Je crois le comprendre d'autant mieux qu'il y a un an encore, Robert, j'étais comme lui : avide, sensuelle, distraite, passionnée, libre ! Et maintenant je voudrais être sa femme et seulement sa femme. Peut-être ne comprendras-tu pas très exactement ce sentiment qu'une véritable femme peut ressentir en face d'un homme qui lui a, une fois pour toutes, dévoilé la face inconnue du bonheur. C'est pour cela que j'ai tant envie d'en finir. Je suis devenue trop jalouse, trop inquiète, trop exclusive, trop encombrante. Je suis devenue une femme-femme avec son auréole d'exaspération. Même si les hommes me regardent encore (les hommes regardent un chien déguisé en femme), c'est pour lui que je voudrais seulement compter. Et lui, il dore au soleil sa vivante et chaude inconséquence; il dégourdit son génie avec d'autres femmes !

Mais est-ce que toi aussi, je ne t'ennuie pas ? Le malheur d'un seul être obscurcit le monde et l'empêche d'être heureux. Est-ce vrai ? Montarave me dit parfois : « Si tu étais heureuse, je le serais. » Mais il ment. Il est heureux malgré moi, sans moi. C'est sa force. Et j'admire cette force, bêtement.

Passons ! (C'est un mot de lui, &endash; sa plus sublime marque d'indifférence. Il voit un homme écrasé dans la rue et il dit « passons ! ») J'ai décidé de faire moi aussi un petit voyage. Ma mère habite maintenant Paris et je vais aller la voir. Tu la connais : c'est une très vieille dame qui a conservé, malgré les attaques du monde, de beaux restes au coeur. Elle vit avec Dominique, ma plus jeune soeur. Ce changement de climat ne me sauvera pas la vie, mais je n'ai pas beaucoup de meubles à sauver et moins encore la vie qui, en principe, ne se sauve pas. On ne sauve que la face ; du moins les personnes de ma sorte qui n'ont plus d'autres moyens de secours en dehors de l'espoir et des grimaces.

J'ai grand peur de m'apitoyer sur mon sort. Beaucoup de femmes se plaignent de ne pas connaître l'amour. Et je n'aurai pas eu à me plaindre : je l'ai connu. Je le connais. Je sais de quoi il retourne et ce que ça coûte à une Hélène d'être amante. Tous les amours ne sont pas malheureux. Je dirai cela a ma soeur qui m'écrit des lettres d'une désarmante pureté. Dieu la protège de ne pas connaître un Montarave ! Ces bourreaux particuliers ne doivent exister que pour des femmes d'avance résignées, prêtes à baisser la tête et à recevoir le couperet.

Je suis lugubre, n'est-ce pas ? Il me le dit « Tu es une lanterne blanche : tu ne projettes que des ombres. » Moi aussi, j'ai droit à bénéficier de sa poésie. Elle n'est pas toujours clémente, comme la véritable poésie qui se respecte. « L'amour et la poésie ne font qu'un », m'a-t-il dit encore. Je comprends mal ce qu'il entend par là. Je le comprends toujours mal. Dès qu'il parle, je radote. A-t-il autant de génie qu'il veut bien le croire ? Je ne suis pas apte à juger ces cabrioles spirituelles ; mais si une des forces déterminantes du génie s'incarne magnifiquement dans l'Égoïsme, alors Montarave est le plus pur génie de tous les temps. Le Dieu Mythologique qui puise sa force dans la monstruosité de l'indifférence à tout ce qu'il ne peut ni prendre, ni ployer, ni violenter. Voilà l'homme avec lequel je vis, ce visage d'enfant qui sourit naïvement à son reflet, à travers les choses et les êtres, quels qu'ils soient. Je l'aime. Est-ce assez ? Non, puisque j'appelle à l'aide !

Allons, mon bon Robert, écris-moi vite une lettre, pleine de ta vivante sagesse, qui me sorte un peu du fond de ma nuit.

 

Hélène.

 

Extraits de Rencontres

« Je connaissais parfaitement la géométrie de mon visage, et, sans aller jusqu'à prétendre que je ressemble à Tyrone Power, je n'avais pas l'air de ces acéphales modernes qui se distinguent par la coloration brunâtre de leur peau et le blanc délavé de leur conscience. J'étais même un peu blafard avec un regard pseudo-romantique, coloré par toute la gamme des sentiments méditerranéens. J'aurais séduit une logeuse convenablement, dénué du véritable cynisme dont se pare la toute jeunesse actuelle. Bref, je pouvais être lyrique désespérément.

« Arrivé à Cannes, je découvris aussitôt un oiseau rare. Il logeait dans une figure tannée au soleil, une peau de trente ans presque laide (mais presque jolie), un accent russe et des yeux qui sur l'eau donnaient entre le mauve et le vert. Pour la première fois, l'affligeant métier de reporter me laissait un répit et des distractions. Elle souleva sa tête du sable dans ma direction, allongée comme une demi-vierge païenne, avec toute la grâce impudique des belles chrétiennes de Raphaël. Nous nous sourîmes. Nous étions d'accord pour cette vague éternité qu'est le présent. Nos atomes physiques s'attiraient dans le but d'un phénomène universellement connu et conseillé. Je ne sentais pas même le vent de l'infidélité souffler dans mon coeur. Depuis que je vivais avec Hélène &endash;plus d'un an déjà &endash;l'abstinence d'une femme seule électrisait ma tête et mes reins. Par ailleurs, en quoi consistent les plus élémentaires pensées d'un homme lorsqu'il s'aperçoit, trop tard, hélas ! qu'il s'est embringué avec une femme plus âgée que lui, et surtout une femme qu'il n'aime pas ? Parfois, j'avais l'impression banale de devenir fou. Je restais des jours entiers immobiles dans ma rage, comme un mammouth figé au milieu des glaces, contemplant sa cinétique perverse et liliale. Voilà pourquoi cette femme nouvelle m'entrait dans le coeur comme un été. Voilà pourquoi je l'invitais à fomenter le rêve et pourquoi elle accepta. J'étais neuf, vierge, sorti de l'onde comme Ulysse, dieu et diable, troubadour, prince et pirate... (passons !).

« Enjambés les préliminaires grossiers (« Vous avez l'heure ? » et autres fadaises), j'en vins à la concomitance des sexes en fonction de nos âges différents. Bientôt, elle m'avoua qu'elle était seule dans un château vingt fois trop grand pour elle, concluant aussitôt que je comptais bien pour dix-neuf. « Ajoutez six », lui dis-je, « vous aurez mon âge ».

« L'été, la mer qui broie et mâche le rêve, l'indistincte présence du néant délicieux, avec qui les femmes font un trait d'union, toutes les phrases à venir comme des enfants pleines de corbeilles de fleurs, les mouettes arrêtées par le vent, immobiles au-dessus de l'eau, pareilles à des jeunes filles hésitantes... et cette liberté aphrodisiaque qui s'infiltre en vous avec l'air salin, la sueur confondante des êtres, les rires duvetés des naïades... comment ne pas la réaliser totalement, quand on a l'âge où toutes les choses sont immenses ?

« J'oubliais tout du passé, Hélène en tête. La morale me semblait une boîte japonaise inventée pour être ouverte avec des secrets de polichinelle. J'étais sans boîte, sans morale, sans argent et plein d'enthousiasme, «qui n'est pas un état d'âme d'écrivain» comme le prétend Valéry, à juste titre, pour ne pas mettre ses carences dans la balance publique des qualités.

«Ma fureur divine se tournait avec avidité du côté d'une nouvelle femme, trop âgée pour moi (l'âge de l'autre n'est-il pas une simple impulsion au phénomène imaginatif de l'amour ?) qui zézayait un peu, roulait ses « r » et aussi dans le sable ses seins replets. Douceur d'être dévoré par son regard lycanthrope, sous le charme de ses ailes d'ange bleuté, le pourpre de son fond gorge...

&endash; Nous partons ? questionnè-je.

« Elle prit un air vexé :

&endash; Vous ne m'avez pas dit votre nom ?

&endash; Je ne vous ai jamais dit non ?

&endash; Idiot ! Quel gosse vous êtes

&endash; Montarave.

«. C'était fait. »

 

« Mme Veuve Olga Poniansky (princesse, s'il vous plaît !) adorait la musique classique, notamment les Russes, bien quelle ne fût pas marxiste, mais parce qu'elle affirmait qu'ils avaient mis dans leur musique absolument tout de ce qui manquait à leur vie : d'abord la beauté, ensuite la richesse, et en dernier lieu le lyrisme. Évidemment, cette opinion était erronée. Elle défendait superficiellement ses biens avec des idées générales, comme la plupart des femmes et des gens en place. D'après elle, la politique avait toujours été l'occupation principale des oisifs, et, quoiqu'elle fût inoccupée douze mois sur douze, elle se tenait pour apolitique fervente. Néanmoins, ses discours sur les événements principaux du monde se truffaient de partialité ignorante qui donnait à sa conversation zézayante un charme de plus. Sa spécialité s'affirmait dans la cuisine française : elle vous ruinait un foie en deux jours. Quand elle mangeait, on ne pouvait s'empêcher de lui trouver un air de bacchante en train de grignoter son amant. Une de ses plus grandes passions &endash;après celle de l'amour - était de manger de la viande saignante en vous regardant dans les yeux. Son vampirisme me faisait délicieusement peur. Mais tout ceci n'était pratiquement rien à côté de sa façon passionnément slave de faire l'amour. Elle importait du feu Prince &endash; et d'un patelin situé près de la Volga &endash; une gymnastique au sol du plus pur style. J'appris les voltes, les sauts, le main à main et le corps à corps délicieux d'une femme qui cultive la science exacte de la possession. Certes, il ne s'agissait pas de « l'Hamour » ! Le temps suffisait à peine à nous prendre, à nous regarder, à pénétrer lentement et sûrement nos défauts et notre limite. Néanmoins, je fus choyé, chouchouté, gâté à ras bord par une femme riche qui avait eu le bonheur de naître heureuse. J'en vins à me prendre pour Jean-Jacques chez Mme de Warens &endash; le génie en moins &endash; n'écrivant pas une ligne qui eût pu m'attirer de la part d'un Voltaire que je rêvassais d'une vie à quatre pattes. Ou si j'y rêvais, nous étions deux, et à être sauvages de cette façon, on n'en est pas moins humain et humaine.

« En outre, Olga doublait ses heureuses spéculations d'un mécénat indirect. Sous l'intarissable prétexte de nourrir sa dévorante faim temporelle, elle laissait libre cours au spirituel de son hôte, le gâtant par toutes sortes de loisirs jusqu'à l'épuisement génital. Ainsi, bien qu'elle ne lût jamais, sinon les titres, elle vivait entourée de livres comme les vieilles filles entourées de préjugés et de chats. Je passais dans sa bibliothèque le temps que je ne passais pas dans son lit. Ne quid nimis.

« Une partie de l'humanité, illettrée ou analphabète, déteste cette race de curieux à laquelle je suis au désespoir et ravi d'appartenir. Époque où je n'avais pratiquement pas de vices &endash; le rapport de vice à défaut est un rapport de médiocrité &endash; perdu dans l'aventure livresque qui protège avant de livrer. Entre Olga et sa richissime bibliothèque, je naviguais dans la poudrière des satisfactions superficielles dont il est acquis qu'elles conduisent doucement vers le rivage d'un pessimisme joyeux. Cette grossière évasion &endash;grossière et profonde &endash;se doublait du charme supra-voluptueux de la fuite. Je m'imaginais être un Casanova échappé des Plombs, et, comme Descartes accueilli par la Reine Christine. Bref, les comparaisons sublimes qui sont le propre des académiciens en puissance, sillonnaient mon crâne de leurs feux d'artifice où les artifices ne manquaient pas. Je savais qu'il fallait avant tout lire, fouiller et fouiner dans cette vie extraordinaire des livres, en presser la lumière bleue, la poudre d'or fin entre ses doigts, fussent-ils jaunis par la nicotine des heures passées à chanter intérieurement. Cet envoûtement me grisait. L'insolite savoir des livres mité au miel de la vie, ma fureur divine et ma faim, je pouvais si le temps était au beau fixe, comme avec Olga Poniansky, c'est-à-dire si mes vêtements flambaient neuf d'une coupe à la mode (j'affectionnais les complets Prince de Galle à cause du mot Prince), prétendre posséder n'importe quel objet de ma convoitise, fût-il blond ou brun, maigre ou cellulitique, académique ou génial. Mes goûts n'attachaient qu'une importance bénigne aux proies dites « originales », probablement parce que le propre de l'originalité est de ne se distinguer quasi en rien.

« Revenons à mon hôtesse. Olga Poniansky n'était pas ce qu'il est indécent d'appeler une femme à principes. Elle n'en avait qu'au lit et dans la position qui défiait toujours une pesanteur quelconque : celle de ses fesses ou de ses seins. Son acrobatie venait surtout de ce que son visage ne reflétait pas exagérément sa tropicalité sensuelle. Sa tranquillité, son flegme et son honorabilité n'apparaissaient qu'entre les neuf heures du matin et celles du soir. Notre différence d'âge, comme je l'avais heureusement présumé, rendait cette complicité à sa phase tonale, surtout lorsque, par des réminiscences incestueuses, elle voulait être appelée « maman » ! N'ayant pas connu la mienne, je ne pouvais refuser à cette adorable Soviète la fine pointe de son obsessionnel plaisir.

« Je décidai de rester chez la dive Olga approximativement jusqu'en septembre. D'une part, parce que les retrouvailles avec Hélène ne s'imposaient pas avec urgence ; d'autre part pour diverses raisons qui m'honoraient peu : j'avais tout à portée de main et mes désirs s'assouvissaient à mesure que la fantaisie leur prenait de naître. Je devinais que, bien entendu, cette défaillance ne durerait pas (l'inquiétude étant mon état naturel avec la béatitude extatique), mais je profitais d'une infra-seconde de répit dans les bras d'une femme sans question et sans réponse, en vulgaire profiteur de vie qui ne sent pas son genou plier devant la souffrance du monde.

« Heureusement qu'à cette vivante époque de mon génie particulier, quiétude, hésitation, conviction larvée (et tout ce qui chez les autres, peu ou prou, se dessine avec le débilitant contour de l'amorphisme) avaient le don de me porter à un paroxysme nerveux qui n'était pas loin de me désigner pour l'épigone de ces imbéciles. J'étais parti avec l'idée d'ébaucher Rencontres, livre qui relaterait une partie de mon existence à Laghouat, mais subitement tout changeait : êtres, décors, sonorités, ambiance, couleurs, idée de moi-même surtout. A mesure que je m'éloignais de mes futurs personnages, ceux-ci muaient comme des serpents : la peau seule me restait. Peut-on faire un livre avec des peaux mortes ? Cette agaçante question me hantait. Il fallait dès lors que je leur donne cette vie qui leur manquait : ma vie. On encore que je ressuscite la survivance possible de leur personnage à travers d'autres êtres frôlés ou aimée, dont il m'était indifférent qu'ils eussent vécu hors de moi ; mais je ne voyais pas encore plus loin que ma bouche, mon nez et mes mains. J'étais un païen primaire, sain d'esprit et d'âme sauve. »

 

« Aujourd'hui, je me décide à tracer des phrases pour un écrivain. C'est mon premier pas. Je ne sais pas à quelle hauteur je m'élance, mais foin des stérilités journalières et de la pathologie sensuelle d'Olga. Il faut tout de même, de temps en temps, sortir du négatif de son existence pour entrer dans le positif de celle des autres. En politique, cela s'appelle purement et simplement un coup d'Etat, et en langage sublime un attentat. Je ne me sens pas redevable à Clément Ader de monter dans le ciel mécanique, mais le ciel spirituel, tout éclaboussé de la lumière intérieure d'un homme, il me semble que cela vaut une bonne lettre. »

 

MONTARAVE

Nice

à

ALAIN LE BRETON

Marseille

 

Cher Monsieur,

Votre livre 1 m'a surpris en plein élan intellectuel. Exactement le genre de livre que tout un tas de bonshommes attendent et qu'ils ne lisent jamais ou quasi. J'ai ri, pleuré : ces deux formes majeures d'admiration qui ne s'expriment pas facilement en face des lectures académiques. Car il y a deux sortes de livres : ceux qui vous tombent dessus, et s'y écrasent comme des merdes, et les autres sur lesquels on marche et qui sont de vrais porte-bonheur (ils sentent toujours mauvais pour les gens de droite). Les premiers rapportent de l'argent. Les autres : la monnaie courante de la satisfaction personnelle, avec laquelle vous pouvez vous battre le vent des cimes. Enfin, je vous souhaite d'entrer profondément dans la gloire, comme vous entrez dans l'humain. Pour ma part, votre livre a suspendu le temps et fractionné cette vie immortelle que chaque être, qui se sait supérieur, porte en soi. Il m'a rendu plus vivant.

Révérence profonde.

 

Montarave... Le Divin.

 

ALAIN LE BRETON

Marseille

à

MONTARAVE

Nice

 

Cher Monsieur,

Soyez remercié pour votre aimable lettre, et sachez qu'il m'est ainsi bien agréable d'apprendre que, ça et là, au toujours mystérieux hasard du Public, mon travail a pu distraire, plaire, apporter quelque chose, tenir une réelle compagnie. C'est une récompense précieuse et réconfortante.

Si, comme vous le dites, j'ai contribué à vous « rendre plus vivant »... permettez-moi d'ajouter ici, en gage d'authentique gratitude, que mon livre en question n'est, ne doit être qu'un repère, qu'un signe ou qu'un relais le long de tout ce chemin que vous semblez incliné à parcourir &endash;et qui est celui de l'aventure personnelle... et peu importe alors la direction que vous choisirez. L'important est d'apercevoir, un jour, cette étendue offerte et ouverte devant soi, puis d'avoir envie de la combler au mieux de ce que l'on soupçonne, toujours dans le sens d'un enrichissement individuel. Le flair aidant &endash;et la persévérance &endash;vous saurez rencontrer d'autres livres qui vous feront progresser.

La liste de ces livres n'existe pas en tant que liste ; elle change selon les êtres. Mais tout être humain possède, parmi les innombrables travaux des autres, un message qui lui est destiné, et dont il convient de retrouver les traces dispersées. Peut-être cette seule recherche est-elle, davantage que la découverte, la véritable clef de l'amélioration ? En effet : quand on éprouve l'invincible besoin de cette quête, on est déjà sauvé d'un certain néant quotidien, de l'égarement journalier, de la jungle opaque des activités sans profit mental auxquelles nous sommes tous astreints.

Excusez cette gravité qui vous surprendra peut-être ; comme le rire, elle fait partie de la Santé. Votre lettre est à ce point belle de vie, qu'il m'est venu la crainte d'être inférieur à vos généreuses impressions. C'est pourquoi je crois sentir cette valeur accidentelle qui a pu vous séduire : c'est pourquoi je vous pousse amicalement à ne rien prendre à la lettre, mais au contraire à vous servir, ça et là, des étincelles rencontrées pour, ÉGOÏSTEMENT, augmenter votre potentiel secret. Tout message doit être traduit dans la langue de celui qui le reçoit, adapté, transformé même...

Et c'est sans doute ce que Valéry voulait dire avec son terrible et cruel « N'admire jamais un homme »... laissant certainement entendre : sers-toi de lui pour aller plus loin.

C'est l'éveil... une des meilleures recettes pour bien traverser l'existence, mais un problème de solitaire.

Votre lettre a atteint son but, croyez-le. Je serre vos mains.

 

Alain Le Breton.

 

« Cette admirable lettre me décida : je quittais Olga le lendemain, subrepticement, au saut du lit... » (Rencontres, pp. 210 à 221.)

 

Journal de Montarave (Même date).

&endash; Décidé à quitter Olga. Pas une fois, elle ne s'est doutée que je parlais le russe aussi bien qu'elle.

&endash; Notes spéciales pour son rapport.

 

*

 

Robert D'ESPEREL

Laghouat, AFN

à

Hélène D'ESPEREL

Arles-sur-Rhône

 

Ma Chère Hélène,

 

Ta lettre m'a fait songer à cette « maxime consolante sur l'amour » de Baudelaire, dans laquelle il parle des « trois milliards d'êtres qui broutent les orties du sentiment ». Au fond, je ne pense pas que le dionysiaque Montarave te reproche autre chose. Mais écoute d'abord ce petit cours d'Histoire Conjugale &endash; même si tu n'es pas précisément mariée :

 

L'art n'a jamais été une vertu complémentaire au bonheur. Le bonheur s'en diminue d'autant que l'amour, par contre, s'en augmente. Du moins faut-il lire ceci dans les couples qui se sont unis sous le signe des multiples Muses. Montaigne, La Fontaine, Molière : ou souffrent de leur femme ou la font souffrir. Ne parlons pas de Rousseau. La pauvre Thérèse Levasseur était bien digne d'un pareil imbécile ! Ton Montarave me fait assez songer à Diderot. A-t-il autant que lui le goût des cafés ? Cela est important pour son personnage social. Tous les écrivains « nouvelle vague » écrivent dans le silence éthéré, la putrescence cérébrale des cafés. C'est dommage qu'il en sorte autant de chefs-d'oeuvre en fumée! L'élégant et marital Beaumarchais échange trois femmes contre son talent. Son trait le plus remarquable est de s'être ennobli lui-même. Trois femmes, trois malheureuses ou quasi. Il en enterre deux sur trois avant de mourir. Le génie coûte très cher ! Je te passe le Marquis de Sade : tu me prendrais pour un vieux satyre haletant. Sa femme, Pélagie de Montreuil, est un des plus beaux martyres de l'art qui soit. Une presque sainte femme qui a payé son écot à la frénésie de François. Benjamin Constant (le spécialiste de la femme mûre après Beaumarchais) a le malheur d'être trompé par une femme qui est un laideron. Il n'a fait peut-être souffrir ses femmes que par ses faiblesses (très peu pour toi). Michelet dit que « le grand amour est celui qui rend idiot et méchant ». Méfie-toi de cette phrase perfide, trop vraie pour ne pas être un peu fausse, mais pas assez insolente pour ne pas rester objective. J'en passe... et des moins « bons » ! Pouchkine, Poe, Wagner, Dostoievski, Tolstoï, et celui qui représente mon propre drame : Tchaikovski. Marié avec une fille de 28 ans pour donner le change de son « vice » à une société imbécile (société devrait toujours s'accoler de l'adjectif imbécile : la société ne va jamais nue), etc... Tous ces détails dans la petite histoire. En conclusion : le génie ne va jamais seul. Il est toujours accompagne, d'un (ou d'une) solitaire qui souffre. Tu devrais te glorifier de cette souffrance au lieu de t'en plaindre.Qui sait si, lui, au lieu d'accuser, n'est pas en train de te donner un nom ? C'est lui qui a raison, Hélène &endash; et c'est justement cela que tu dois aimer avant toutes choses : qu'il ait raison diaboliquement. Ecoute-moi : choisir n'est que le propre de quelques-uns. Ou bien un amour médiocre avec un homme médiocre. Ou bien un amour déchirant avec un homme sublime. La demi-mesure en amour n'est pas mieux portée que les robes demi-longues. C'est une mode qui, de toutes façons, ne dure pas. Laisse-lui du champ, de l'espace, laisse-lui tout l'air et le soleil dont il a besoin. La liberté est parfois une chose qui foudroie. Mais il vaut cent fois mieux être foudroyé par la solitude, qu'être usé et ruiné par une femme jalouse et pénible, dont on ne pense qu'à se séparer. Ne l'ennuie plus, et crois-moi : c'est facile de ne pas ennuyer un homme. C'est facile d'avoir le sourire devant un homme qui n'est pareil à aucun autre, qui se conquiert doucement lui-même. Si tu ne peux déjà plus le suivre, tant pis : contente-toi de le regarder. Il t'en saura gré un jour, le jour où la gloire l'atteindra en plein coeur et qu'il saura que la gloire n'est rien.

Voilà du moins ce que dicte la sagesse, qui n'est pas toujours, hélas, la fine fleur de l'amour ! A ta place, je m'attacherais beaucoup plus à ses particularités (même insupportables) qu'à vouloir le communiser avec tout le tralala féminin : tendresse, affection, fidélité, banalité... ! . Le vrai mal, c'est ton poumon. L'amour de Montarave est secondaire ; car je suis persuadé qu'à sa façon cavalière, Montarave t'aime (sans quoi il ne t'aurait jamais supporté un an) ! Le peu de phrases que nous avons échangées ensemble m'a tout de suite renseigné sur ton héros. Je ne te dis pas cela pour te rassurer, tu t'en doutes. Mais la lésion, c'est autre chose. Je joins à ma lettre un chèque de cent mille francs, afin que tu partes immédiatement sur les conseils de ton docteur. Dis-toi bien que si les romantiques ont passé pour de pauvres idiots, vis-à-vis des générations suivantes, c'est que les romantiques étaient des malades qui trouvaient que la maladie « faisait bien ». Soigne-toi : tu verras les choses plus clairement. La santé d'abord ; l'amour ensuite. Tu es d'accord ? Crois-moi, car en politique, nous en sommes au même point. Si nous parvenions à rendre la santé à ce pauvre peuple, il y aurait entre eux et nous de vrais liens. Au lieu de cela...

Afin que tu ne t'attendrisses pas trop sur ton sort, laisse-moi un peu te conter le mien. Depuis ton départ, je suis le centre de railleries malveillantes de la part des officiers qui n'ont rien d'autre en tête que le devoir. Sous prétexte que les femmes manquent pour tout le monde, il serait séant que nous nous confinions dans l'abstinence. J'ai la chance que mes moeurs particulières me permettent d'échapper à cette carence, ce qui provoque un remous d'outrages et de critiques. Mais je me moque de cela supérieurement. Ce qui m'excusera toujours d'être pédéraste, c'est que Verlaine et Rimbaud l'ont été, pour n'accabler personne d'autres plus grands noms. Mais enfin, ce n'est pas toujours agréable cette haine pour celui qui commande, quand son seul défaut est de voir et désirer les choses différemment ! Actuellement, je jouis d'un adorable voyou, qui me fait rudement payer cher sa naïveté ! Nous avons tous nos petits drames, toujours prêts à nous ridiculiser, et qu'il faut déjouer en riant.

 

Ma lettre n'est pas bien amusante, mais permets-moi de lui joindre celle de notre ami Verturin qui bat haut le pavillon aristocratique de l'érotisme et du canular. En voilà un qui sait vivre, au moins ! Retourne-moi sa lettre au prochain courrier, que tu me posteras dans les Alpes. Je veux te savoir le plus vite possible en sécurité dans la montagne.

 

Robert d'Espérel.

 

P.S. &endash; J'ai reçu une carte postale d'Albertas &endash; 17, boulevard Saint-Germain à Paris. Il rééduque les déficiences mentales. La France en a certes bien besoin.

Il y a un petit bonjour pour toi.

 

 

Comte Christian de VERTURIN

Kitzbühel (Tyrol autrichien)

au

Colonel Robert D'ESPEREL

Laghouat, AFN

 

Mon Cher Robert,

Vous savez combien j'affectionne les aises éternelles que sont le feu, l'air, la neige, le soleil et le corps des femmes. Le théorème élégant de ma vie privée pose que ces principes païens soient remplis. Après, je me permets des hypothèses plus hardies sur ma condition de surhomme ou de saint. Bref, avant tout une vie pour les artistes, seulement pour les artistes, comme eût dit votre intrépide et bouillant Nietzsche. Ou encore primum vivere, comme le clament les uns à la suite des autres, tous les artistes un peu « culottés », à travers des siècles d'histoire.

Au fait : je suis en plein Tyrol autrichien avec, comme seul souci, celui de skier et d'admirer sans force vocabulaire cet extraordinaire paysage d'hiver qui partage avec les femmes la principale des vertus : le silence. Tout serait donc parfait si je n'avais rencontré ici un quidam importun du type amical. Vous savez que les Français inclinent à l'amitié comme les Anglaises à l'inélégance (cette boutade pour asticoter votre rancune anglaise du plus mauvais fair-play, croyez-moi). Celui-là est du type amical actif, le plus dangereux. C'est un homme intelligent, quoique pas suffisamment pour admettre que son manque de culture se devine à cinq cents mètres. Il se persuade gaiement que l'expérience de la vie est déterminante pour son génie personnel. Par moments, comme toutes les personnes dénuées, il prétend une connaissance de « digests », proprement indigeste d'ailleurs. Il prononce « Cicérone » pour Cicéron ; il croit que Gide est le maître à penser de « l'homme qui louche » (sic) dans lequel vous reconnaîtrez l'auteur des Mains sales , il s'est mis à aimer le Concerto de Varsovie du jour où il a appris qu'il était à l'origine d'un bombardement, etc... Il enferme résolument les livres dans la catégorie des objets déformants. Ses idées, toutes faites sur un nombre incalculable de points, l'invitent à penser que c'est vous qui avez des idées toutes faites. Un déploiement ininterrompu de répliques dans le seul but de cacher sa paresse &endash; sa paresse à lire. Il est vrai, néanmoins, comme il le prétend, qu'il y a toujours quelque chose à tirer du moindre imbécile : il est en train de m'apprendre l'ennui. Sa conception de l'amitié est trop tachée de bave sociale pour moi, trop boueuse de sentimentalité. Il voit presque toute l'histoire du philanthropisme à travers un serrement de main ! Je lui oppose ma conception éthérée de l'admiration humaine qui le déconcerte sournoisement. Il n'a certainement jamais songé que certains hommes supérieurs à lui puissent le refuser pour motif d'insignifiance. En substance, il m'invite à « descendre de mon piédestal » (resic) et je le laisse irrévérencieusement libre d'y monter. Tout ça pour un service inestimable que cet homme m'a rendu : j'avais perdu mon Rolleyfleix dans la neige et il me l'a rapporté. J'aurais dû lui donner un sucre. J'ai mal agi : encore une fois !

Mais ce n'est pas tout ! Vous ne devinerez jamais la fabuleuse rencontre que votre serviteur a faite ici et ce qu'il en est résulté ! Laissez-moi vous conter l'aventure en détails :

Vous connaissez déjà &endash; dans tout ce que cela put avoir d'odieux &endash; l'autopsie d'Anne par mes beaux-parents et leurs mesquines idées sur la façon dont je m'étais octroyé le bonheur de leur « innocente fillette » ! Dieu sait si Anne était loin de batifoler dans l'innocence ! Bref, je dois un grand nombre de mes ennuis à ma belle-mère. Elle fait partie de ces femmes qui ont habilement remplacé l'insignifiance de leurs sentiments par l'extravagance de leur toilette. Sa conversation est en droite ligne importés des rendez-vous à cinq heures, pendant lesquels ces dames font le bridge, presque aussi lamentablement que l'amour. Je n'ignorais qu'une chose d'elle : qu'elle allât chaque hiver dans le Tyrol pour s'adonner aux joies de la neige &endash; et plus précisément à Kitzbühel ! Oui, mon Cher, nous nous sommes rencontrés avec belle-maman dans le même hôtel et presque cassé le nez l'un sur l'autre. Heureusement j'avais pris soin de me déguiser et de jouir du petit scénario que voici :

Je me suis aperçu de la présence de Marguerite (ma belle-mère s'appelle Marguerite !) de la fenêtre de mon hôtel où j'admirais la superbe blancheur des pistes avant d'aller un peu m'y broyer les reins. Vous savez &endash; ou vous ne savez pas &endash; qu'au ski tout le monde ou presque porte lunettes. Impossible ou quasi de s'y reconnaître ; et je n'aurais sans doute jamais remarqué Marguerite n'avait été son bariolisme d'un mauvais goût riche qui attirait l'oeil ostensiblement. Un moment, je restais stupéfait d'une pareille coïncidence. C'était pourtant elle : son style de beauté qui fait agréablement songer à Marlène Dietrich, encore quelle avoisine le demi-siècle, et sa façon inimitable &endash; -un geste de parvenu &endash; qui consiste à garder la cigarette aux lèvres en parlant. Autant de signes particuliers qui dans sa carte d'identité se traduisent par néant. Je vérifiais quelle était bien accompagnée par un de ces « Bel-Ami » modernes au grand oeil et à la petite boîte crânienne, et que son ignoble mari ne goûtait pas d'identiques vacances dans le même hôtel. Je sus même qu'il était en voyage d'affaires au Brésil, grâce à un petit calcul rétrospectif que je fis, basé sur d'anciennes relations. En conclusion : Marguerite prenait superbement ses vacances d'hiver dans la compagnie artificielle d'un gigolo.

Que fit votre serviteur, je vous le demande ? Déguisé en reporter photographe des beautés alpestres, j'en profitais pour les fixer sous tous les angles et les divers abandons publics de l'amour adultérin. Croyez-m'en, ces deux lascars, passablement inassortis quant aux âgés, ne se gênaient pas. Ils semblaient &endash; Marguerite surtout &endash; donner dans la fleur la plus typiquement bleue qui soit. Quant au drôle, il effeuillait certainement la Marguerite de ses beaux billets &endash; échanges de ces abandons de fleuriste.

Je pus donc, sous le couvert des lunettes noires qui masquaient mon visage aux trois quarts, et d'un bonnet fleuri qui, lui, parait le quatrième, aller et venir constamment en leur présence, sans être pratiquement remarqué. Par ailleurs, je ne vous l'ai peut-être pas dit, mais je m'étais laissé agréablement pousser la barbe afin de satisfaire une jeunesse qui trouvait que je ressemblais à Jésus. Au bout du second rouleau de pellicules, je décidais enfin de me découvrir. Je travaillais en sorte que Marguerite s'aperçut de ce photographe insolite, et, profitant de ce qu'elle avait les yeux sur moi, j'enlevais à la fois mes lunettes et mon bonnet. La femme adultère sursauta, se pencha vers son compagnon, pendant que je regagnais ma chambre en tapotant un doigt heureux sur mon appareil.

Vous devinez la suite ? Il est quand même plus prudent que je vous la raconte.

J'attendis un long moment. De ma fenêtre, je la vis parlementer au garçon, me décrivant avec forces gestes pour vérifier qu'elle ne s'était pas trompé. Elle dut lancer mon nom, car le garçon répondit d'un signe de tête affirmatif, après avoir vérifié ses dires sur un carnet. Quelques instants plus tard, un doigt hésitant tapotait ma porte. Je criais un « Entrez ! » de la plus noble sonorité qui me soit permise, tout en rajustant ma chemise du soir, car au ski les nuits sont aussi mouvementées que les jours ! Et pour cause ! Je vous passe la description des Reines de Saba en puissance &endash; pour parler comme mon saint Antoine &endash; qui naviguent de la croupe et de la cheville, puisque vous donnez dans l'erreur d'aimer les hommes, et les enfants des hommes, comme disent les Pères. Donc, je me parais allégeant mon âge par les agréments du costume, quand Marguerite, la Marguerite de Faust, revue et corrigée par les soins du maquillage et de l'habillage, fait sa magnifique entrée. Je vous l'ai dit souvent : ma belle-mère, malgré ses ans, dispose d'un charme majeur : celui de conjuguer la vraie beauté, une vulgarité putassière et l'affectation des parvenus au seul argent. C'est vous dire qu'elle me troubla toujours. Ne laissez pas traîner un pareil aveu, mais je me suis toujours déshonoré dans la compagnie des femmes que Baudelaire et Pierre Louÿs affectionnaient. Elles revêtent pour moi ce qu'aucune femme ne me donnera jamais : la tranquillité de l'âme et la satisfaction rapide des sens. Et, encore, ce fond incompréhensible des rêves, dans lequel ma véritable vie bouillonne comme une mixture de sorcière. Je trouve que c'est là un grand charme de ce siècle pourri : ses tentations. J'ai pris parti de tout l'odieux que je transporte, comme certains prennent parti d'un état de grâce. L'homme que j'admire le plus est encore le Marquis de Sade. C'est par une ironie supérieure que j'écris (et termine) avec entrain cette vie de saint Antoine au milieu de ses tentations. Il ne s'agit pas là d'un attendrissement sur moi-même, ni de la justification chère aux écrivains. Non : il n'entre dans cette entreprise divine aucun fatras mélodramatique. Je crois simplement que j'ai une sensualité qui mange mon coeur comme une lèpre, et que le vice est entré dans mes moeurs comme la vertu au Paradis. Corrompre est ma seule passion véritable, et je m'y suis toujours adonné gaiement. D'autant plus que les êtres aptes dès le départ à la corruption sont légion, et que, sans le vice, mon Cher, nous n'aurions ni ministre, ni état, ni art, ni prostitution, ni vie. J'exécute pour moi seul la réincarnation du Diable sur la terre avec un sentiment de bonheur intérieur à chacun de mes sauts périlleux.

Revenons à Marguerite (je crois que j'ai déjà trop donné dans le hors-d'oeuvre).

&endash; Je ne vous dérange pas, Christian ? me dit-elle avec un sourire vraiment Jocondien.

&endash; Pas le moins du monde, chère belle-maman. Je m'apprêtais pour le soir, mais j'ai déjà changé le pantalon.

&endash; Soyez un peu sérieux. Qu'est-ce que c'est que toutes ces photos que vous nous avez prises avec Jean-MicheI (sic) Vous croyez que je ne vous ai pas remarqué ? Qu'est-ce que vous voulez ? (sous-entendu : comme argent.) Ici le sourire jocondien s'est changé en rictus de poissonnière.

&endash; Ah ! dis-je l'air entendu, parce qu'il s'appelle Jean-Michel. Joli nom. Les photos ? Oh ! le paysage, les couples... c'est tellement pittoresque. (Je regarde attentivement ses seins.) J'en ai déjà envoyé un rouleau à des amis sûrs qui m'ont dit les trouver très suggestives.

&endash; Écoutez, Christian, je suis prête à payer tout ce que vous voudrez. Cela vous paraîtra peut-être idiot (elle n'a pas ajouté : à mon âge), mais j'aime Jean-Michel (ici elle fait semblant de s'extraire une larme rétive) et Jean-Michel m'aime. Vous savez ce que cela veut dire ?

&endash; Cela demande évidemment de nombreux sacrifices. Beau-papa serait très mécontent, ajoutè-je, l'air de plus en plus entendu. Alors, je vais être franc avec vous. Ce n'est pas l'argent que je veux, c'est... (Je la regarde de plus en plus attentivement, jusqu'à ce qu'elle comprenne et rougisse &endash; ou fasse celle qui.)

Elle minaude : « Christian! » Ah! quel charme possède la femme quand elle se prostitue ! Mais je la rassure aussitôt : « Je suis très exigeant. » Elle rit. Nous commençons. (Remarquez qu'elle ne demande pas, en véritable putain quelle est, la moindre garantie sur les photos.) Je vous fais grâce de la suite vraiment savoureuse, mais je vous envoie les photos développées, ainsi que &endash; vous reconnaîtrez le Diable à sa fourche &endash; la bande magnétophonique qui reproduit fidèlement la conversation ci-dessus et la suite de mes exigences diverses !

Mon cher Robert, je vous quitte. Renvoyez-moi le tout dès que vous vous en serez régalé (je vous autorise à l'écouter entre intimes). Je rentre demain à Paris, où je dois revoir Marguerite qui s'est éprise de mon style démonogique aux dépens du malheureux « Jean-Mi ».

Je vous serre affectueusement les mains.

 

Comte Christian de Verturin.

 

CHAPITRE VI

Hélène D'ESPEREL

Paris

à

MONTARAVE

Saint-Raphaël

 

Mon Chéri,

Me voilà déambulant sur les frais boulevards parisiens. Cela t'étonne ? J'ai subitement décidé d'aller voir maman. Quoi que tu dises d'Arles, c'est une ville à laquelle je ne me ferai jamais ! Ces traverses froides, son vent, la statue bouffonne de Mistral-le-débonnaire ! Je ne connais rien à la poésie provençale, mais je m'étonne que la poésie ait pu sortir d'une face aussi satisfaite, même arrosée d'éloges lamartiniens. Et puis, j'ai horreur des statues. Les villes sont déshonorées par leurs statues comme les prostituées par la vérole. Je lui préfère de loin Paris, qui est une ville très honorable l'été, quand les Parisiens n'y sont pas. Avec Dominique, nous faisons les magasins, un peu comme avec toi je faisais les librairies &endash; à la seule différence qu'avec Dominique nous les évitons. Un temps pour tout, n'est-ce pas ?

Quand tu rentreras, je ne serai plus en Arles, mais au plateau d'Assy, et probablement, au sanatorium Sancelmoz. Maman m'a donné de l'argent pour couvrir tous mes frais, et même un peu plus. Je t'écrirai dès que je serai dans la place; ne m'y oublie pas !

 

Où en es-tu de ton roman ? Si je ne te pose pas de questions, tu ne m'en dis rien. Oublies-tu à ce point que, si je t'aime, j'aime aussi tout ce que tu fais ? Crois-tu vraiment nécessaire d'imposer un changement à chacun de tes personnages, même un changement d'optique ? (Par exemple es-tu profondément persuadé que je ne te voie pas tel que tu es ?) Il me semble, au contraire, que l'évolution des êtres, leur destin, est gravé au départ et que leur mode d'existence ne s'en écarte pratiquement pas. Le destin d'un homme correspond toujours à son tempérament. Si tes personnages ont changé chaque fois qu'ils entrent en scène, ton lecteur n'y comprendra plus rien. Avec raison : le changement n'est qu'une apparence, mon cher. Ne l'oublie pas. On oscille toujours autour de son axe, et s'en écarter c'est y revenir plus fortement.

Enfin, puisque tu ne tiens pas à me voir « mettre mon nez» dans tes manuscrits, je pense que tu n'accueilleras pas bien mes suggestions. Aussi préféré-je les écourter. Un dernier conseil tout de même : des différentes conversations que j'ai pu avoir avec quelques éditeurs ou écrivains parisiens (tu vois que je suis quand même bonne à quelque chose), il ressort que si tu écris un livre trop fort, il n'a absolument aucune chance de « passer ». Une seule recette : la fadeur. Ne m'envoie pas sur les roses, mon Chéri, pour ce lieu commun qui n'en est pas moins une déprimante réalité. Enfin, si tu veux avoir un prix (seul et unique moyen de « sortir ») il te faut banaliser un peu ton style. Sans quoi pas de prix, pas de public, pas de sous ! L'intelligence et le talent ne rapportent pas : voilà le résumé de mes conversations intellectuelles à Paris. La grande solution consiste à savoir monter allègrement les escaliers des messieurs en place. Pour quelques milliers de francs, ce sont là choses négligeables ! Tu me dis que la Côte d'Azur est un lieu de rêves. Quels rêves ? Pour ma part les rêves sont morts avec notre enfant. J'ai beau parcourir la France, voir des gens, me promener avec Dominique qui est une jeune fille charmante, sans cesse je retourne à notre enfant. Il me semble que toute une partie de mon existence est morte avec lui. Le passé m'est plus cher que tous les présents et les avenirs mêlés. Tu te souviens de Laghouat ? Chaque fois que tu voyais une fleur sur un mur, tu me l'apportais. Notre enfant était ma plus belle fleur. Et maintenant le docteur m'interdit d'en avoir. Il faut guérir ! Quelle tristesse ! Guérir quand tu es loin, c'est difficile. Heureusement que je n'ai qu'un geste à faire pour te voir accourir vers moi ; mais je ne veux pas faire ce geste. N'est-ce pas que tu reviendrais si je t'appelais ? Mon Chéri, si tu savais comme je connais chaque détail de tes impulsions, de tes désirs, de tes haines ! C'est comme si je t'avais fait. Tu es mon enfant; un enfant qui n'est peut-être pas très sage, un peu trop «grand homme», que j'aime et que j'admire trop. Maître, me ferez-vous une bonne lettre manuscrite ?

Cet après-midi le soleil joue les grands seigneurs sur les places presque désertes. Avec ma soeur nous avons décidé une petite promenade en voiture jusqu'à la forêt de Fontainebleau. Dominique est une drôle de fille : simple, intelligente, cultivée, mais d'un sérieux époustouflant. J'ai l'impression de découvrir ma soeur. Les garçons ne l'intéressent pas, ni les filles. On dirait qu'elle suit une ligne rigoureuse dont l'enjeu est la pureté. J'aimerais que tu puisses admirer ses aquarelles. Son art est sans tache, transparent, presque trop frêle. C'est quand on veut déplacer une ligne qu'on sent soudain cette résistance durable des oeuvres d'art bien composées. J'entends d'ici ta voix : «Appréciation de crémière ! » Merci, mon Chéri. Mais ma soeur a quand même un grand talent.

Voilà : ne me laisse pas en souffrance. Tu sais que je t'aime plus que tout et un peu plus surtout que tu ne le penses. Ma mère fera suivre mon courrier.

Hélène.

 

Journal de Montarave :

Saint-Raphaël, le 10 août.

Hélène m'écrit une lettre qui est un symbole d'idiotie pure et d'intelligence féminine poussée à son plus malfaisant degré. Elle sait parfaitement que je me garderais d'accourir si elle m'appelait, néanmoins elle préfère m'empoisonner avec ces questions. Je ne suis non plus pas dupe de sa discrétion pour tout ce qui touche à sa maladie. Sens : je me débrouille très bien sans toi. Le rappel de l'enfant est le bouquet. Il y aura toujours des femmes pour vous mettre un enfant sous le nez et vous en empoisonner l'existence. Si elle entend me faire sortir de ma royale réserve, Madame se trompe. Ma patience est infinie. Discuter avec une femme malade, autant discuter avec un Chinois. Le mensonge y est à son plus beau croissant.

 

Les morceaux de choix de sa lettre :

 

« Les villes sont déshonorées par leurs statues comme les prostituées par la vérole. » Phrase citée par moi sur la place du Forum, le jour de la Corrida des Vendanges. Je m'en souviens comme si c'était avant-hier. Même de sa réponse : « J'ai horreur quand tu es vulgaire ! » Hélène, comme tous les gens sans culture, confond grossièreté et vulgarité.

 

Elle évite les librairies. Ça, c'est vrai. Elle n'a jamais véritablement aimé que les devantures des boutiques. Sa culture est un tissu de lectures vagues et de conversations rapportées.

 

Sa mère lui avance l'argent du Sana. Dieu soit loué doublement. Primo que sa mère (laquelle était, paraît-il, démunie) ait trouvé l'argent (où, je me le demande ?). Secundo qu'Hélène puisse être soignée convenablement. Elle en a besoin.

 

Elle «aime » tout ce que je fais ! Seulement, elle ne sait rien de ce que je fais. Donc elle aime tout ce qu'elle invente.

 

Elle me voit tel que je suis ! Avec sa légère myopie, ce doit être difficile. Question d'optique, évidemment.

 

Le changement n'est qu'une apparence. Il est plus qu'apparent qu'elle désire me voir inchangé. Apparent chez elle, soit ! Et encore. La maladie est toujours au delà des apparences.

 

Elle fréquente les intellectuels parisiens : est-ce vrai ? Elle a toujours voulu m'épater par ses relations. Comprends pas !

 

« Banaliser mon style ! » Avec qui ? Marylin Monroë ?

 

Je « n'accueille » pas bien ses conseils : elle voudrait que j'écrive des romans policiers

 

Si je veux avoir un prix ! Quel prix ? Un prix de revient ? Je préfère pouvoir dire qu'un artiste n'a pas de prix.

 

L'intelligence et le talent ne rapportent pas. Pourquoi faudrait-il que le talent et l'intelligence rapportent, puisque la véritable intelligence nie et que la négation est le contraire du rapport ? Passons.

 

La Côte d'Azur est un lieu de rêves parce qu'Hélène n'y est pas.

 

Quels rêves ? Rêves d'autres femmes.

 

« Chaque fois que tu voyais une fleur sur un mur, tu me l'apportais. » J'ai fait ce geste deux fois.

 

« Notre enfant était ma plus belle fleur. Et maintenant le docteur m'interdit d'en avoir. » Les femmes veulent des enfants comme les hommes veulent des libertés.

 

«Tu es mon enfant.» Toujours l'instinct de la possession. Je devrais lui écrire qu'elle est ma grand-mère.

 

«Trop grand homme» : un homme, pour une femme toujours trop grand.

 

Sa soeur Dominique : les garçons ne l'intéressent pas, ni les filles. Voilà encore une future Française qui promet.

 

« Son art sans tache, transparent, presque trop frêle.» Je me demande toujours sur quel journal elle copie ses « belles » critiques !

 

Quand elle me dit : « Mon Chéri ! » Quand Olga me dit : « Mon Chéri ! » Quand une trotteuse me dit : « Mon Chéri ! » Mêmes intonations.

 

 

MONTARAVE

Saint-Raphaël

à

Hélène D'ESPEREL

Paris

 

Ma chère Parisienne,

 

Je suis heureux que ta mère ait pu financer ton déplacement en Savoie. Il est en effet plus prudent de devancer le mal que d'attendre. Tu auras sans doute reçu le peu d'argent que j'avais envoyé en Arles et que ta lettre ne mentionne pas.

Tu sais très bien que je ne suis pas opposé à un prix littéraire, si mon livre «sort». Je suis simplement opposé aux courbettes qui l'accompagnent. L'art ne s'oppose à rien : il est ou il n'est pas. Un prix ne fait rien à la chose. Son existence est sa seule revendication. Si l'on veut de l'argent, il vaut mieux vendre du pain d'épice ou des assurances. Mes exigences sont idiotes, je le sais. Comme toutes les exigences d'ailleurs. Je t'accorde qu'un artiste dans mon genre n'est pas tout à fait un homme. Pas tout à fait un monstre.

J'essaie de voir les choses comme elles sont. Si je n'y parviens pas pour les autres, j'y parviens pour moi. L'artiste voit le monde à travers son art comme un bâton brisé par la réfraction de l'eau. Une fausse transparence dans laquelle la poésie habite et reçoit &endash; les visiteurs de l'Art.

Où j'en suis de mon roman ? Je ne le sais pas exactement moi-même. Je ramasse des notes comme un croupier de l'argent. Sur ce que je fais, sur le mouvement et le déplacement de mes personnages, étude d'une cinétique spéciale qui m'est chère. Les personnes que nous croisons dans la rue, même celles que nous prétendons connaître le mieux, recèlent dans le coin le plus obscur de leurs souvenirs &endash; ou de leur conscience &endash; une foule d'énigmes qui, si nous pouvions hasardeusement les connaître, nous stupéfieraient. Il y a toujours ce petit rien par lequel s'échappe un morceau du réel, et cette différence de mouvements personnels qui traduisent cette personne, selon quelle est dans son décor ou dans un décor étranger, m'occupe beaucoup. Je te rase ? Concluons en disant que la vie est une algèbre poétique en mouvement, ce qui a l'avantage d'être vraiment significatif en ne disant rien.

Mais oui, Hélène, la Côte d'Azur est un lieu de rêves ! Le ciel céruléen, l'iode régénérateur, l'humanité solaire, joyeuse et belle, crois-tu que là vie en soit absente ? Attends seulement d'être en Savoie, tu verras qu'il y a encore des rêves dans l'air !

Enfin, je vois qu'on est déjà conquise par la capitale et les longs voyages. Paris a certainement beaucoup de charmes, mais crois-tu, s'il y avait un peu plus de soleil et si les Parisiens y étaient moins pressés, que Paris y perdrait beaucoup ? J'en tiens pour le talent méditerranéen. Je pense que nombre de Parisiens notoires devraient, sur l'exemple de Nietzsche, s'aller ravigoter leur génie à l'ultra-violet.

Je ne doute pas du grand talent de ta soeur. Permets-moi seulement de craindre qu'il lui manque la virilité. Par principe, j'honnis les asexués. Mais bien sûr, je peux me tromper lourdement. Rassure-toi, ce n'est pas une appréciation de crémière que celle que tu as la gentillesse de m'en donner. Au contraire. On la dirait tout droit issue d'un Maître ès critiques. Laisse-moi t'embrasser pour cette boutade !

Mon reportage sur la Côte mange une grande partie de mon temps. Je ne peux m' en tenir aux détails purement poétiques. Il faut que je dérive dans le «Tourisme et Travail», interviewe les artistes, guitaristes, contrebassistes, nudistes, jazzistes, etc... lourde tâche ! A peine le temps de barboter dans la mer, infestée de requins à tête d'hommes, dont certains se noient chaque année heureusement. Je t'écris de la chambre de mon hôtel : verte et bleue, avec des rideaux rose-vie ! Dehors, la populace bariolée éructe sa joie. Il est grand temps que je sorte m'oxygéner les poumons. Les femmes sont belles, avec des yeux plus grands que nature. Les hommes sombres et seigneuriaux. Les enfants... mais je ne m'intéresse pas aux enfants. Par contre, les adolescentes traînent de ces langueurs vaginales à faire pâlir de joie Nabokov.

Mais je suis un être de pureté qui ne pense qu'à te distraire avec des mots et s'inquiète fort peu des réalités.

Ne le sais-tu pas ?

 

Montarave.

 

 

Extraits de Rencontres :

« Dorothée. Son nom sonne les heures qu'elle m'a fait vivre. Dans sa chevelure, son odeur, son lit. Je l'ai encore moite, alanguie, éternellement rêveuse dans mes bras. J'ai sa robe sur mon visage et, sur ma poitrine, ses pieds d'enfant. Je me penche sur elle pour me regarder.

« Toujours les yeux des femmes m'ont attiré. C'est sur le paysage des yeux qu'on se repose ou qu'on se révolte après le plaisir.

« Quand je vis les yeux de Dorothée, j'oubliais qu'il pût en exister d'autres. Les yeux enfantins et mauves d'Olga, ceux d'Hélène : deux oiseaux posés sur vous comme une éternelle question. Que je sache, je n'ai pas aimé de Dorothée autre chose que ses yeux. Tout à coup, ils me rappelaient le fantôme grand ouvert des beaux yeux d'Anne, l'angélique femme de Verturin. Vivre sur la mirifique apparence est ce noble principe païen déduit de l'intelligence des instincts profonds. Ai-je jamais vécu autrement ? J'ai vécu des yeux de Dorothée.

« Il faut dire tout de suite que Dorothée avait un enfant, et, de cause à effet, un mari. Cinq ans d'une part et trente-cinq environ de l'autre. Elle, entre les deux : vingt-cinq ans. La rencontre se situe au Palm Beach de Cannes où les gens viennent dissimuler dans le luxe leur malformation musculaire. Quelques filles de la mer, dont le corps est un livre ouvert, se reposent là du dernier chapitre qui les a occupées si fort. Elles y délassent les longues plages de leurs cuisses brunes, l'oeil attentif à quelque plaignant richissime qui rallongera leur congé payé. Les garçons de café connaissent bien les bonshommes à portefeuille qu'ils choient comme les enfants du Bon Dieu. La fumée de leurs gros cigares, leurs pattes velues croisées sur le ventre, ils naviguent comme des transatlantiques sur l'océan de la stérilité. Pour des raisons de service strictes, ce lieu infect m'est devenu un paradis d'observation.

« Aujourd'hui, j'y suis seul. Pour ne pas être gêné aux entournures &endash; les ailes magnifiques de l'albatros &endash; je ne tolère aucune compagnie féminine, masculine ou neutre. Derrière mes lunettes opaques, j'observe le va-et-vient immonde des gros ventrus riches et des belles pécheresses galbées, sous le signé zodiacal de l'or.

« Un garçon s'approche, symbole lubrifié de notre civilisation mécanique (à laquelle j'ai tant honte d'appartenir), mais le seul mot sur les lèvres qui me convienne :

&endash; Monsieur désire ?

&endash; La jolie brune, là-bas. Vous voyez ? Celle qui papote avec un adorable garçon biscuit sec. « Il sourit :

Et ensuite ? hasarde-t-il.

&endash; Je ne sais pas ! Je pourrais l'épouser, qu'en pensez-vous ?

&endash; Je crois qu'elle a déjà un mari. Une menthe ?

« Il y tient !

&endash; Oui, religieuse. »

« Je l'observais mieux. Nous étions séparés par trois tables de Lyonnais cramoisis, de ces gens à grains de peau picorés de puces qui ne brunissent jamais. Leurs faces chevillardes exhibaient trois nez parasol à héliotropisme positif. Une mémère aristocratique portait ses bagues et ses seins en carte de visite. Ma Dorothée (déjà mienne !), seule faisait une tache brune.

« Son mari, un cerbère, n'avait pas trois têtes. Une suffisait. Un homme est fait pour être aimé ou trompé.

« Une circonstance fortuite m'amena de trois tables près de Dorothée : l'élection d'une miss-je-ne-sais-quoi, car le siècle des polytechniques est aussi le siècle de l'animisme.

« Je tremblais d'une excitation atroce. Les gens, pressés les uns sur les autres, adonnés à l'ailleurs sexuel, ne se doutaient pas de cette différence de potentiel entre nos deux bras, ce vertige propre à rendre hémiplégique un homme aussi mal assuré que moi. Comment ai-je fait ce geste insensé, un tel acte de témérité réprouvable ? Je passais ma main tremblante sur la sienne, quelle retira doucement pour la poser à son tour sur ma main.

« Depuis deux mille ans, la plus petite aventure sentimentale s'entoure de lieux communs comme un atoll s'entoure de vagues. L'amour-climat à la place de l'amour-passion. J'ai une passion pour cette femme et cette passion s'éteint si je songe que je vais lui parler. Je voudrais n'en rester qu'au contact de nos deux mains. L'amour-contact où l'âme sans ouverture éclate intérieurement; où l'amour s'épanouit d'inexpression, sans fadaise. Il serait bon qu'un regard suffise entre un homme et une femme pour les décider à s'aimer sans un mot. Dieu a inventé la parole pour servir d'instrument de supplice à la poésie.

« Dorothée ne parle qu'avec ses yeux : le langage antique où la grandeur exceptionnelle des yeux est un attribut divin. La parole est le dernier mode d'expression ; la beauté humaine le premier. Elle marche lentement, soulevée du sol, dans la lumière. Ses formes sont celles des statues qu'on embrasse en cachette dans les musées parce que ce geste paraîtrait odieux. Elle me marche doucement sur le corps, comme les vainqueurs le faisaient jadis sur les corps alignés des vaincus. Ma mesure est celle de l'infini. Au-dessus de nous, le ciel tournoie comme une roue solaire. Nous sommes au commencement des temps.

« Le silence de l'éternité. Il existe des centaines de lèvres qui, lorsqu'elles ont proféré quelques paroles, au delà de leur curriculum vitae, n'appellent plus le moindre baiser. C'est pourquoi aussi la femme muette, silencieuse et ductile garde un prestige auprès du mâle que le mythe stupidement grégaire de la pin-up ou de la-femme-qui-vote ne détrône pas.

« Je regarde ses lèvres entrouvertes qu'un peu de salive mouille aux commissures. Sa poitrine est d'un art figuratif parfait. Son regard ailé se repose sur le mien. Qu'est-elle ? Elle semble venir d'un monde déchirant. Ai-je dit que j'aimais les femmes tristes ? C'est faux. Je les aime désespérées. Elles ne m'affolent qu'au bord d'elles-mêmes, ou si l'on préfère, au delà.

« Je la regarde et je la trouve merveilleusement belle. Et qu'importe si elle fut une petite nymphette vicieuse, ou bien l'enfant sage de sa mémère, ou une demoiselle à surprise-partie, ou un parti avantageux ou un monstre ; car à cet instant elle est une déité vivante, un être formidablement plein et lourd, un rythme, un principe, une vue exacte de l'univers, une partie inaliénable du monde, un Tout.

« Je voudrais la serrer contre moi, sentir son odeur. Il n'y a rien qui ressemble à l'odeur d'une peau de femme. Ah ! passer ma main dans ses cheveux, lui insuffler la vie entre les lèvres et la ranimer doucement. Mon Dieu, préservez-nous cette minute, vous qui savez qu'elle ne durera pas !

« Elle parle à son enfant. Le son de sa voix est inoubliable. L'accent des Parisiennes quand les Parisiennes sont racées. Si elle était à moi, impression que ma vie se suspendrait, s'arrêterait là. Impression de Jésus marchant sur les eaux.

« Je pars. Je la regarde encore. Sa démarche d'esclave romaine. Ce pantalon blanc qui ondoie ! (Pourquoi n'ai-je découvert avant elle tout le tragique d'un pantalon qu'on n'enlèvera jamais ?) Elle disparaît. La musique intérieure commence : quelque chose comme les premières mesures de la 9ème Symphonie de Beethoven. Ah ! comme les mots sont vides ! »

 

« A quoi bon expliquer en long et en large comment elle est devenue Dorothée ; d'abord une maîtresse, peu à peu une compagne d'amour, et ensuite, un souvenir ? »

 

 

CHAPITRE VII

 

Hélène D'ESPEREL

Sancelmoz

à

André ALBERTAS

Paris

 

Mon Cher Albertas,

 

Je reçois, par l'intermédiaire de Robert, votre petit bonjour parisien. Quel dommage pour moi d'avoir ignoré votre présence dans la capitale ! J'y ai pris le soleil et la pluie au moins huit jours. J'aurais pu venir un peu vous entraver et ne l'ai donc pu par simple ignorance. Mais comment se fait-il que vous enseignez à Paris (la bonne cause des déficiences, aux dires de Robert), quand votre lieu d'attache est Cherbourg ? Goût de l'hystérisme ? Vous qui êtes le calme même ! Mais peut-être êtes-vous victime de notre diligente administration ! Vous me le direz.

Vous voyez à l'en tête que je vous écris d'un endroit pour « fatiguée ». Une maison de repos (mixte) pour écrire comme les gens qui ont beaucoup plus peur de la maladie que des mots. C'est un lieu charmant. On s'y sent aussi près de la mort que du ciel. Quelle jolie phrase pour une chrétienne, n'est-ce pas ? Il faudra que je la transmette à Verturin. Pour son livre sur saint Antoine, c'est là exactement le genre de phrases à collectionner. Avez-vous revu cet odieux païen ? J'ai l'impression que, venant de sa part, ce livre aura un succès mondain, mais non moins réel. C'est l'Arétin écrivant de sa même plume licencieuse ses Dialogues des Courtisanes et des textes hautement religieux.

Je ne vous cache pas que mon poumon fait lugubrement des siennes et que ma tête bat la campagne. Cette lettre vous en soit la preuve discrète ! Je lis pour donner à manger à mon esprit et rattraper ce que Montarave appelle mes lumières artificielles. Pour un homme, une femme est toujours un petit jet d'eau lumineux. Je n'insiste pas : vous non plus n'êtes pas clément avec les femmes. Vous connaissez pourtant la maxime médicale : contraria contrariis curantur. Des contraires se guérissent avec les contraires. C'est ce que je pourrais faire ici, n'était le manque d'entrain et la nécessité d'un repos quasi absolu.

Mais venons-en à l'objet principal de cette lettre : la mort d'Anne. Je voudrais, indécemment je suppose, vous entretenir un peu d'elle, car je crois être au courant de certains petits secrets malicieux et tragiques qui entourèrent son suicide inattendu. Tout d'abord le fait général : Anne vous tenait de façon notoire pour le premier homme du XXe siècle. A tort ou à raison, vous devez le savoir mieux que moi. Étiez-vous son amant peu avant sa mort, je l'ignore et m'en désintéresse complètement. Pourtant, vous voyiez Anne très souvent à cette époque , vous jouiez avec elle au bridge ; elle vous invitait chez elle avec le jeune docteur Leber et quelques amies, toujours sous l'hypnotique passion du bridge. Un bridge indiscret et compromettant, vous ne trouvez pas ? Puis, entre vous et moi, se passa tout ce que vous savez. Je crois que j'aimais le charme, disons... un peu apprêté, de votre conversation. Ainsi que d'autres détails que vous n'êtes pas sensé ignorer. Le lendemain de nos brèves bacchanales, je trouvai dans le coin de votre chambre ce mot d'Anne qui commence par : « Il est inadmissible, comme homme ou comme officier, que vous vous amusiez à de pareils jeux, etc... » Sur le moment, je ne reconnus pas la graphie illisible d'Anne. Cette lettre était datée du premier. Le lendemain Anne se suicidait, sans motif. Le lendemain également, vous partiez pour Tamanrasset. Le motif du suicide, c'était vous. J'en ai toujours cette preuve écrite, et vous ne pouvez la démentir. Bien sûr, j'aurais pu m'en amuser. Ne devais-je être vexée de cette fuite insultante ? Non. Je ne suis pas de ces femmes jalouses qui s'amusent avec les drames des autres. Pour que vous me croyiez sincère, ci-joint, cher Ami, la moitié du billet offensé. Accordez-moi, en curieuse qui s'ennuie et dont l'existence &endash; pour ne pas parler du bonheur &endash; est bien compromise, le privilège de votre secret. Je n'aimais pas Anne et n'éprouverais aucun goût à la venger. D'ailleurs quelle triste vengeance ! Il n'y a aucun doute concernant son curieux suicide. Je vous demande, à titre d'amitié ancienne, le partage du tragique motif que vous avez été pour elle. Par moment, il m'arrive de l'envier. Par moment, vivre m'engloutit. Avez-vous été odieux avec elle ? Soyez gentil : abondez dans le détail réaliste de France-Dimanche. Vous m'en voyez déjà toute ouïe !

J'éprouve une certaine honte à vous écrire si franchement. Mais la maladie efface aisément les distances en vous rapprochant d'un essentiel qui est parfois illusoire. Certains hommes ici, tout près de la mort, collectionnent sérieusement des timbres. Des femmes tricotent. On joue aux cartes. Vous devez savoir mieux que moi combien la maladie rend futile et grave chaque minute. Pour ma part, j'endosse un drame de plus au drame journalier de vivre : je suis amoureuse de Montarave. Je ne sais pas d'ailleurs si ma seule maladie n'est pas de l'aimer ! Cela me rappelle un de vos reproches : « Ne vous amusez pas à coucher avec n'importe qui. Tout le monde n'apporte rien à personne. C'est quelqu'un qui apporte à quelqu'un. » Vous vouliez peut-être signifier qu'aimer, c'est être malade ! Je suis malade et j'aime Montarave. Je devine que vous ne voyez en lui qu'un vulgaire joueur de tennis, mais le privilège des femmes, cher Ami, c'est de voir par amour ce que sans amour personne ne voit. « Parce que cela n'existe pas ! », direz-vous ? Nul ne sait. La passion est une sauvegarde. J'essaie de vivre pour l'aimer encore, si désespérée que je sois. Répondez-moi franchement : croyez-vous qu'un homme qui, pour l'instant, ne m'aime pas puisse un jour se mettre à m'aimer ? Je suis bien bête de me tracasser pour cela, n'est-ce pas ? Mais y a-t-il autre chose qui vaille qu'on se tracasse pour lui hormis l'amour ?

Depuis un an, bien des étoiles sont apparues dans le ciel. Avez-vous trouvé la vôtre? La mienne est une étoile filante, la plus lumineuse par dérision. « Les hommes immobiles ne brillent pas », m'écrirez-vous. Les seigneurs se défendent bien entre eux ! Allons, je vous quitte sur ce reproche. Ne tenez aucun compte de mes exigences et faites-moi la lettre qu'il vous plaira.

Hélène.

 

 

Quand Albertas était rentré de Tamanrasset, nous avions eu ensemble plusieurs rencontres pour nous rapprocher. Il s'intéressait &endash; ou feignait de s'intéresser à mes travaux. Je lui avais offert une aquarelle de Boyer qu'il ne cessait d'admirer en connaisseur. Ce geste l'avait-il touché ? Par la suite sa lecture de mes manuscrits inédits nous avait lancés dans des univers parallèles, sinon identiques. Nous étions devenus presque deux amis. Je savais par Leber certaines choses sur Albertas qui me le rendaient soudain sympathique. Sous le négligent dandy de la décadence se cachait l'homme de la pureté : un Albertas plus grand que nature, sans artifice. Ce n'était pas du manque de faim qu'Albertas souffrait, mais de la façon dont cette faim était assouvie. «Le style est ma grande passion », affirmait-il. « On ne sait jamais ce que le style renferme. C'est le masque de Siva. » Ou encore : « Le Carnaval est la grande époque des styles fous. La révolution, le carnaval des styles sages. Ma vie est une révolution. » Peu à peu, j'avais appris à comprendre ses énigmes. Il s'y expliquait comme un Dieu sur une montagne qui grave dans la pierre ses desseins.

De retour en France, il avait continué, de temps à autre, à m'écrire. Nous nous faisions part de nos aperçus psychologiques concernant tous nos amis. Albertas m'y aidait grandement, depuis qu'il savait que j'écrivais un livre sur eux. Voilà pour quelle impérieuse raison, je reçus de lui la précédente lettre d'Hélène, qu'il accompagnait d'explications jaillies de sa grande écriture artistique :

 

« Ami de la Dernière Révolution,

 

« Je m'excuse du titre communisant, mais il ne s'agit là que d'une révolution spatiale. Vous ai-je dit que ma connaissance cosmographique était prodigieuse ? Non ? C'est que je ne dis rien sur moi que de modeste. Je n'en suis pas moins en train d'inventer un nouvel univers d'où le pessimisme sera absent. Ce sera un univers arrêté. Le mouvement tue. Rien de tel que de tuer le mouvement. Sur quelle orbite se déplace ma Chère Cervelle, je vous le demande ? Certaines questions frivoles me hantent comme le résultat des courses hante les âmes simples le dimanche. Je nage sous la surface et chaque fois que je m'apprête à lever la tête, je heurte une calotte glacière. Depuis dix jours, je résiste à ma voisine de palier, sorte d'animal aux longues pattes, plein de puces. Les femmes, qui ont été les quatre quarts de ma vie, un cinquième de ma jeunesse, sont devenues le cinquième des quatre quarts de mon âge mûr. Mais j'ai des tiraillements. Quand je rentre du Lycée, elle m'attend sur le palier pour me demander en substance si mon pantalon est distendu ! Mon Cher, vous le voyez, je n'ai comme recours que la contemplation de l'infini !

« Quel triste et décevant métier que celui de professeur ! On n'en a pas assez pour boire sa soif (ah ! parlez-moi d'une solde d'officier !), et je néglige volontairement la dérision qu'il y a à enseigner, quand on sait les drames qu'engendre l'enseignement. Par moment, je me questionne pour savoir si le bien commun ne profiterait pas davantage d'Assurances sur la Vie que d'un Illusoire Savoir ! Évidemment, j'enseigne à des « Retardés » ! Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Nous retardons tous. Le premier homme qui a commencé à s'intéresser aux avions a retardé. Le progrès est l'art d'être de plus en plus en retard. L'humanité retarde depuis les Grecs. Mais finissons à la diable cette maudite lettre &endash; Ah ! si j'avais eu le don d'écrire, Cher Maître ! &endash; sans quoi je serai en retard pour la poster.

« J'ai reçu, il y a deux jours, la lettre d'Hélène ci-jointe. Vous me la renverrez dès que vous en aurez pris ce qui intéresse votre bouquin. Une femme qui se met à m'écrire au bout d'un an de séparation, c'est pour le moins curieux ! Songez que nous ne nous sommes jamais « aimés » au sens liturgique du mot ! Rien de tel que de ne pas s'aimer pour trouver quelque chose à se dire. Quand elle me dit que j'enseigne la bonne cause des déficiences ! Admirable musique de la bourgeoisie efficiente ! Et Hélène est native de la misère sociale encore ! Et son « goût de l'hystérisme » ? La putain qui se fout du pornographe. J'aime beaucoup son allusion à Pietro Aretino. Très littéraire, vous ne trouvez pas ? Oh, pardon, Maître !

« En revanche, où je suis surpris, c'est que j'ignorais qu'elle sût le latin. Du moins méconnaît-elle cette autre maxime médicale &endash; la seule valable à mon sens : similia similibus curantur.

« Avez-vous défini l'objet principal de sa lettre ? La curiosité. Satisfaire la curiosité d'une femme consiste toujours à donner dans le racontar. Le cancan et le tricot sont les deux mamelles de la femme. Je vous en prie : admirez le montage ad hoc de mon amourette avec la Comtesse ! L'invention de cette fameuse lettre compromettante n'est-elle pas admirable ? Le plus fort, c'est qu'il y est écrit : « Ci-joint, etc... » Mais de lettre compromettante, nenni !

« Sa demi-lucidité au sujet de Montarave, en revanche, m'a émue. Sans aucun doute, elle ignore le véritable métier de son mari. (Mais sont-ils mariés au juste ?) En tout cas, elle donne véritablement là dans le tragique. Quel dommage pourtant que les femmes veuillent toujours tout voir par amour ! Par moment, elles sont l'oeil de la vérité. Et par moment, c'est la lunette de mon cabinet. Ce dernier moment, c'est le moment de l'amour. J'aime, en revanche, énormément la fin de sa lettre. Il n'y a qu'une Hélène pour se mouvoir aussi à l'aise dans une passion lucide. La connaissiez-vous bien ? Sa maladie me fait un peu peur. Elle a toujours été malade des poumons. Même ici parfois, elle toussotait. Montarave est-il fait pour lui adoucir les angles ? Vous êtes mieux placé que moi pour le savoir. Mais personnellement, je me réfugie dans le doute. A mon sens, c'est un aveugle petit fonceur. Comment a-t-il réussi à l'enlever, mystère ! Il avait beaucoup de succès auprès des femmes, mais une Hélène ! Ou bien je l'ai toujours méconnu.

« Une chose me désole ici : je n'ai pas trouvé de quatrième au bridge. Je me tâte pour savoir si je n'enseignerai pas le jeu à l'idiote aux yeux de cabri qui me harcèle de sa présence souillonne. Elle n'a pas l'air très ouverte (je parle de l'esprit, car pour le reste c'est un compas dont l'axe a un jeu !), mais comme l'amour peut tout chez les femmes ! Cher Ami, j'en suis à un point où je préfère jouer au bridge plutôt que de jouer à l'homme. Honni soit qui mal y pense.

« Soyez quand même sans inquiétude pour votre amie, je lui ferai la lettre qu'elle attend.

« Recevez, Cher Maître, l'assurance de ma compréhension déficiente.

« André Albertas »

 

 

 

André ALBERTAS

Paris

à

Hélène D'ESPEREL

Sancelmoz

 

Ma Chère Hélène,

 

Quel jeu jouez-vous ? Ou vous ne savez rien de l'histoire d'Anne et de sa suite assez déplorable. Ou bien, vous connaissez les causes du suicide par coeur et vous vous complaisez à les réentendre. Je ne sache pas que vous aimiez les chansons macabres. Croyez-moi simplement quand je vous affirme que je suis en dehors totalement de cette triste affaire. Le bout de papier ira à son propriétaire : le docteur Leber. Eh oui ! L'amoureux d'Anne, c'était Leber. Je n'étais, moi, que le symbolique paravent dont cette pauvre Comtesse s'entourait. Cette simple femme croyait décent et malin de vous cacher sa grande intrigue, peut-être la seule et unique qui ait bouleversé sa fragile vie. Votre langue de vipère, les mots que vous jetiez en l'air &endash; et qui retombaient toujours sur quelqu'un &endash; la pauvrette d'Anne avait horriblement peur de ça ! Elle s'en cachait en jouant un rôle imité de l'admiration véritable que toutes les vieilles oies du Cercle me portaient. Sans motif réel, je vous l'accorde, mais un homme est toujours pour la femme le départ de l'irréel. Quant à Anne, j'étais son rideau de fer. Elle faisait l'amour chez moi, certes, mais avec Leber. Voyez quel oeil compatissant j'avais pour ses amours singulières ! Vous êtes le vivant témoin que rien n'en a jamais transpiré.

Où le drame commence, c'est que Leber est docteur et qu'il n'aime pas d'amour biblique le corps vraiment religieux de la Comtesse. Elle lui arrache des spasmes. D'amour, point ! Ce manège horizontal dure un long temps. D'après Leber, Anne, les derniers temps de leurs relations, se plaint d'une légère douleur au sein droit. Il la diagnostique audacieusement avec les moyens du bord : cancer an sein avancé. D'après lui, le cancer est même trop avancé pour être opérable. Anne est fichue. Évidemment, il lui dissimule la réalité, parle de kyste sans gravité, la rassure de son mieux. Comme il ne l'aime pas, Anne ne se rend compte de rien. Néanmoins deux jours après elle se suicide. Leber se tait, mais les parents d'Anne, croyant à je ne sais quelle entourloupette de Verturin, font autopsier le corps. Traduction officielle du suicide : Anne apprenant l'état avancé de sa maladie se donne la mort. Néanmoins, le mystère demeure : qui le lui a appris ? Je n'en sais pas plus que vous là-dessus. Quant à la lettre, c'est là une des bizarreries d'Anne, ces folles lettres dont elle abreuvait le pauvre Leber consterné. J'en possède plusieurs dans le même goût, qu'il jetait n'importe où avec une inconscience vraiment médicale.

Je vous raconte cela brièvement. Cette histoire est très émouvante pour moi. Anne était vraiment d'une beauté sidérante, mais ruinée intérieurement par l'amour, la maladie et une certaine tournure d'esprit, s'il faut le dire. Je ne vous cache pas quelle exerçait sur moi un attrait méphitique, dont j'avais une peine extrême à me défendre. Mais le fait qu'elle m'avait choisi comme masque m'empêchait de l'aimer. C'était (l'avez-vous bien connue ?) un bibelot fragile, grave et désespéré. Anne représentait justement cette grâce marquisane dont trop de femmes, à mon goût, sont dépourvues. Le romantisme issu de sa lourde chevelure avivait certains contrastes qui me troublaient quand je me trouvais en sa présence. Souvent, je la taquinais : j'y cachais une forme de déception. De la déception au désespoir, il n'y a qu'un petit ruisseau de l'âme à franchir. Anne portait en elle le lourd tribut de la femme destinée au sans-amour. Quant à son esprit, tous s'y trompèrent. Elle était légère, désordonnée, disons : folle. Mais elle était loin d'être stupide. Elle vivait en univers clos avec une étonnante rigueur. Elle avait peur des gens, de Verturin et de ses parents imbéciles. Sa peur paralysait sa grâce profonde. C'était la femme &endash; la seule femme suffisamment poétique &endash; que mon coeur eût pu aimer. Mais bien sûr, vous vous en doutez : la belle, la tragique Anne de Verturin qu'on disait &endash; Ô dérision ! &endash; folle de moi, ne m'a jamais accordé que sa reconnaissance polie.

Je suis parti pour Tamanrasset afin de me reposer de cette mort. J'ai craint un instant que vous vous en trouviez offensée, mais vous connaissez l'art du silence diplomatique. Je vous remercie de cela.

Montarave ? C'est un problème qui dépasse ma compétence, s'il m'en faut parler comme c'est le cas &endash; devant une femme qui l'aime d'amour. Le drame de Montarave, c'est son âge. (Je manque peut-être un peu de délicatesse en vous le faisant remarquer.) Nous avons parlé ensemble souvent. Montarave possède la force, laquelle force appliquée à un art peut fort bien devenir du « génie ». Mais pour l'instant, c'est une force non maîtrisée. Elle frappe à tort et à travers dans la vie comme un fléau on comme une palme. Aucun sens des nuances... qui vont de la faiblesse à la force. D'emblée, il se juge à un palier principal et ce qu'il domine, il l'écrase. Vous êtes sa victime gratuite. Nul doute qu'il aime votre souffrance et s'en repaisse. Les femmes savent que les aventuriers sont le sel de la terre. Voilà pourquoi elles n'en veulent point d'autres. Ou bien, elles s'attachent à des n'importe quoi pleins de sous ou des hommes flaches de la grande décadence. Mais appellerez-vous femmes ces grandes autruches inquiètes qui s'entichent de canards humains ? Allons : je vous accuse de révolte immotivée. A vingt-cinq ans, la douceur n'est pas chez un homme une qualité. Par contre, l'admiration en est une. Si Montarave n'aime pas votre souffrance, il peut l'admirer. La peur de souffrir est le vice des surhommes, sachez-le. Montarave vous aime certainement, parce qu'il vous admire. N'oubliez surtout pas de le prendre au sérieux. C'est un garçon à qui il manque un peu le sens du rire.

Quant au Comte de Verturin, voilà un joli salopard! Comment a-t-il été inconscient au point d'ignorer la maladie de sa femme ? C'est impardonnable. Le vice est une carence s'il est aveugle. Même s'il n'aimait pas Anne, il aimait au moins son argent. L'argent se paye. Je vous certifie que, si j'avais l'occasion de le revoir, je ne lui mâcherais pas mes mots. Quant à son livre sur saint Antoine, j'attends qu'il sorte pour manger le gros morceau. J'ai un ami à Paris qui travaille dans une revue littéraire. Je vous assure que Verturin sera hautement salué. Je pense l'en avertir par principe, et me tiens pour cela au courant de ses pieux travaux. Vous m'accuserez de faire de la critique subversive, mais j'ai besoin de venger cette femme aux yeux d'épagneul sans croyance, et qui a été ignominieusement autopsiée. Ma colère est plus sainte que son livre, croyez bien ! Donc, justifiée.

De tout cela, tirez ce que bon vous semble, ma Chère Hélène. Je n'aurais pas connu le pessimisme si j'avais connu l'argent. Hélas, si « quiconque a de l'argent est un gorille pour qui n'en a pas » 2 , quiconque n'a pas d'argent est un con pour qui en a. Et je vous avoue que j'en ai marre de voir les salauds s'enrichir au détriment des aristocrates sceptiques. Le manque d'argent est un bagne.

Je vous embrasse le bout des doigts.

 

Albertas.

 

P.S. 1. &endash; Voulez-vous que je vous envoie des livres ? Je me flatte d'avoir une bibliothèque bien fournie en Prince des Lettres. Libre à vous d'en abuser.

P.S. 2. &endash; Au fait, Montarave m'avait vaguement entretenu d'un roman qu'il pensait écrire en rentrant. L'a-t-il commencé ? Quel en est le thème ?

 

 

Extraits de Rencontres :

 

« Les réunions (mises à part les réunions binaires) m'attristent toujours. Qu'ajouter si elles ont au comble d'être mondaines ?

« C'est pourtant au sortir d'une de ces fameuses réunions d'officiers (gorges opulentes et chaudes, galons impeccables, décorations sous forme de peinture abstraite, yeux expérimentés, baisemains, parlotes royales, Ma Campagne d'Indochine en technicolor, mes Campagnes qui se passent à la ville... Ô ciel d'ennui !) que j'avais rencontré Geneviève. Imaginez une enfant sans tâche, des cheveux jusqu'à l'ensellure et des yeux velours malachites. Elle portait sa quinzième année aux lèvres comme une fleur blanche d'amandier.

« Le soir glissait des arbres comme un vêtement dégrafé. L'ombre polymélique des jardins découpait la lune en dentelles mauves. Et j'écoutais, mêlé aux bruits florentins des fontaines, son pas court-menu de marquise quand nous passâmes près de l'esplanade.

« D'où venait-elle si tard ?

&endash; Du piano..

Et quel âge pouvait-elle avoir, mon Dieu, pour que ses parents se hasardent, etc..

&endash; Presque quinze ans...

« (Peut-être à cinquante ans n'aurai-je plus que le désir d'embrasser les bouches qui en ont quinze !) Et ainsi, par de brèves et précises réponses sous les faux lampadaires mil neuf cent, qui meublent romantiquement la ville de Nîmes, je dévorais en argus ironique le passionnant curriculum vitae de ma tendre et liliale marquise. Mais dans ce flot délicat de paroles, accroché à l'air invisible, se mouvait mon plan de satyre fourchu. Nos mains se balançaient dans l'ombre électrique comme deux métronomes inversés et quelquefois se touchaient, feuilles d'un même arbre que le vent caresse. Je lui dis que j'étais son presque frère et nous continuâmes dans le soir frais, sous le ruban déployé des étoiles, le bijou tiède de ses doigts au creux de ma main.

&endash; C'est là, dit-elle de sa voix de fée.

« Une bâtisse noire au balcon éclairé par la lune, sa bouche rose qui s'ouvre et se ferme, un parfum de salive au tréfonds de la gorge : voilà, émiettés, mes souvenirs. La Marquise sonna et on lui ouvrit. Je repris seul ma route, égaré par les préoccupations futiles de l'homme adulte.

« Nous nous étions donné rendez-vous pour le lendemain. Il pleuvait. Je la traînais &endash; le parfait souci du pédagogue &endash; dans un cinéma de quartier, côté balcon, ivre du contraste d'un film stupide et d'une bouche à sel et à eau. Je rentrais le soir dans ma chambre, la tête lourde de son odeur de pucelle, recherchant vainement dans la lesbienne qui me tenait lieu d'exutoire, un paradis identique et artificiel.

Cette lesbienne donnait dans l'assistance sociale (après avoir obtenu ses diplômes d'infirmière) car la délinquance l'effrayait. Elle voulait réformer le monde par le sexe, souci qui a toujours été dans le caractère des réformeuses, qu'elles veuillent supprimer les bordels ou les rouvrir. Elle prétendait raisonnablement que si les femmes avaient été lesbiennes, il y aurait eu moins d'enfants malheureux. Mais les hommes ? Cette question lui paraissait légère. À sa décharge, disons qu'elle aimait les femmes avec pureté. Son impureté n'allait qu'aux hommes, par accident. J'étais son accident de la nuit.

« Avec Geneviève le jour et ma lesbienne la nuit, je nageais entre deux eaux. Pour abonder dans le vocabulaire infantile : entre l'immondice et l'azur.

« (Pourquoi ai-je passé un temps de ma vie à ne désirer que des femmes laides, laides dans le sens terrestre et laides dans le sens aérien ? Pour découvrir l'infime paillette d'or au fond de la boue. Pourquoi les seuls amateurs d'âme le savent-ils ? Et encore il y avait le plaisir de se vaincre jusqu'au dégoût, la charité bien connue des grands égoïstes, les complications qui jettent une lumière nuptiale sur tout amour avec une laide, la « curiosité jusqu'au vice » (Nietzsche), et non seulement le goût pascalien de l'entre-deux, mais aussi celui des extrêmes : les laides et les bêtes. Oublié-je que je le faisais pour le bonheur piriforme de l'humanité ?).

« Ma lesbienne s'auréolait en parlant des femmes. J'imaginais Lesbos et l'Antiquité ayant cette voix. Puis elle se dévêtait. Je la gardais contre moi jusqu'au matin. Et jusqu'au matin nous parlions des charmes d'autres femmes qu'elle avait connues. J'inventais le bonheur d'un Valmont, si la Marquise de Merteuil avait eu le bon goût d'être un peu lesbienne.

« Le lendemain, Geneviève se fit prier pour venir chez moi. « Et puis, vous comprenez, je suis trop jeune. » Et elle frottait son ventre contre le mien, sexe à sexe, persuadée qu'elle était trop jeune et qu'il existe effectivement des choses qui ne se font pas. J'alléguais intérieurement et extérieurement le tort incalculable qu'elle nous faisait à tous deux, tous les risques des idylles diurnes, trismégiste dans mon rôle de chaman ou de barde, rabbin, sophiste et grand prêtre de ce Talmud de la séduction érotique qui est toute ma vie. Que faire ? Toutes les raisons schismatiques que j'arguais pour elle la laissaient de marbre ! Jusqu'au jour où je me changeais en crispin de cinéma, plongeais jusqu'au cou dans des conversations de magazines, m'arasais proprement l'esprit à l'étiage de ces jeunes gens à la mode qui font fortune tout néant et tout vide dehors.

« Geneviève me questionna pour avoir ma photo. Les jeunes filles ne veulent pas l'homme : elles veulent sa photo. Je refusais, insinuant qu'il y a des reproductions plus pressantes.

« Ma chambre exiguë ne lui déplut pas. D'emblée, elle ne jeta aucun coup d'oeil sur mes livres, trouva Rachmaninov très « croulant », tourna sur elle-même avec la grâce d'une jeune pouliche, sa queue de cheval châtain clair évoquant des plaisirs troubles, visions de femmes mythologiques errantes dans une quadrupédie de bêtes fidèles. Je souriais dans l'air chaud de sa présence, heureux des possibles suspendus dans l'air, de son aisselle moite et secrète des vierges, de ses seins bien accrochés, heureux qu'une heure puisse être arrachée au néant des rêves vulgaires, et du temps toujours perdu.

« Je crus défaillir le jour où je respirais l'intérieur de ses jambes chaudes. J'espère être compris au moins des libertins qui savent à quel moment précis le coeur se déchire, où l'âme plus encore que le sexe est tendue. A quel adolescent suffisamment fier et avide, dont je reconnaîtrai à certains signes qu'il est mon successeur dans le temps, passerai-je en compte un tel héritage, et qui pour moi prendra le relais ? Ou bien cela n'est pas transmissible, et, comme Tibère, je remettrai au doigt mon anneau. Ou bien, tout ce que je sais ne se perdra pas, et Geneviève aussi, pour une autre aventure que la mienne, éveillera des visages à d'autres nuits, des bouches ouvertes à d'autres bouches, des sexes dressés à d'autres corps fendus dans leur milieu. »

 

 

 

NARRATEUR

Laghouat (AFN)

à

MONTARAVE

Nice

 

Mon cher fils,

 

Il serait inconvenant de ma part de vous inviter à plus de sérieux. Je conviens avec vous que nous avons tout notre saoul de sérieux, que nous sommes pleins comme des huîtres de sérieux, que le sérieux est une philosophie d'imbéciles. Ne négligez pourtant pas la perle de l'huître, si du moins il en existe une dans le calcaire tendre de celles que vous mangez. Mon principe est d'approuver d'abord : principe d'esthète. Est bien tout ce qui est. Un adage populaire excellent. Je vous approuve d'écrire, de lever la jambe, d'être ce qui vous convient en long et en large, dans la mesure où vous ne vous départissez pas du franc-rire. Entre se jeter par une fenêtre et s'y accouder pour regarder cette con de vie qui passe, il y a toute la distance d'une longueur de verge. Vous ne comprenez hautement !

Je n'ai pas été en amour aussi prompt que vous. J'ai toujours réfléchi sur l'objet dans lequel j'allais m'engloutir. Il faut dire que les femmes m'ont manqué. Et maintenant que j'aborde la cinquantaine &endash; cette nouvelle adolescence qui est un peu l'aurore boréale de la vie d'un homme &endash; je me dis : m'ont-elles manqué ou les ai-je manquées ? A cinquante ans, on est persuadé d'être passé à côté de beaucoup de choses, mais surtout des femmes. Vous connaissez la mienne : une bonne pâte qui m'a trompé et que j'ai trompée. Avec laquelle j'ai été heureux et malheureux, etc..., l'arsenal complet de la parfaite petite vie d'homme. Pourtant, voyez-vous, jamais je n'ai hésité à quitter une femme que je n'aimais pas pour une autre que j'aimais. Trois fois, ces aventures m'ont mené au diable. J'ai fini par garder la dernière comme on garde un meuble. Je me porte bien de la voir une fois l'an.

Actuellement, ce n'est pas plus triste à dire qu'au siècle dernier : ou bien les femmes veulent qu'on les épouse, ou bien elles veulent qu'on les entretienne, ou bien elles ne savent pas ce qu'elles veulent. Moi, je sais ce que je veux et, selon les occasions, je paye ou ne paye pas. C'est un vrai miracle, à mon âge, d'être parvenu à ne pas mépriser les femmes sans les avoir jamais trop aimées. Il est vrai qu'elles n'ont nullement représenté pour moi l'absolu, et tout le bataclan métaphysique que la plupart des hommes mettent à la place des seins, des yeux, de la voix, des cheveux : à mon sens toute la femme. Je n'ai jamais été un Don Juan. J'ignore la quête. Si vous préférez, je suis resté un pur. Très vite, j'ai compris vers quel univers tragique le vice de dissolution vous tirait par la manche. Et le goût des femmes est un vice, cher fils, encore que vous vous en priviez noblement... Tout cela est une perte de temps. « Entre l'art et la ribauderie, disait Albertas, il faut choisir. » Disons qu'il faut une marge. Il ne faut pas attendre de sortir du lit pour ne mettre à table. Si profuse et enrichissante que soit la vie, vous n'ignorez pas qu'une personne qui a vécu vingt ans en sait quasi autant sur elle qu'un homme de mon âge. Les arcanes et histoires de fesses ne sont pas le sel de la vie ni sa matière. L'art et la vie sont sans secret. Récurez-vous peu à peu de ces dilapidations frivoles, et profitez (chaque fois que vous le pourrez) de couper les ponts. J'admire votre goût élégiaque de l'aventure, mais vous y brisez votre coeur. Et la liberté que vous y cherchez est une cage.

Vous prenez au sérieux tout ce que vous faites sans quoi vous ne feriez pas de la littérature. Votre rigolade, votre immoralisme sont des choses sérieuses. Vous savez voir, écouter, entendre. Vous savez vivre, et vous vous demandez qui de la littérature on de la vie est à prendre ? La vie est à prendre. Toute la vie. Si vous tenez à la conjuguer aux lettres, le Diable vous donne ce pouvoir. Mais c'est un jeu difficile et hasardeux. Je vous vois mal parti pour cette course. Vous ignorez trop le travail. Sans être un partisan de la peine, vous semblez ne pas deviner tout ce qu'un geste gracieux renferme d'effort. En art, l'élégance et la force se payent. Si je vous dis que le sérieux est une philosophie d'imbéciles, c'est que vivant parmi des militaires, j'ai toutes les raisons du monde pour vous l'avancer. Mais je parle du faux sérieux. Allons, ce discours de moi à vous paraît assez stupide ! Tirez-en le minimum..

Au sujet de Verturin, cher fils, permettez-moi de vous dire que vous êtes comme un crabe dans le brouillard. Anne savait parfaitement l'état définitif de sa maladie. (Leber est venu pleurer dans mes jupes après le lui avoir révélé.) Malignité de docteur? Plutôt une rage d'amant ! Anne lui collait. Je crois qu'elle voulait l'enlever : ils devaient partir ensemble au Brésil. Leber avait même réussi à lui soutirer l'argent nécessaire à payer ses dettes de la dernière heure. En réalité, ce voyage ne l'enchantait pas. Son coeur d'écrevisse revenait toujours au souvenir d'une femme qu'il avait laissée à Paris. Quand il a vu qu'elle prenait toutes ses avances comptant, il lui a dit son fait sans ambages. Oh, pas en face ! Une lettre, une sale petite lettre infecte qu'on n'a pas encore retrouvée. Et voilà un salaud de plus. Maintenant, il m'écrit de Paris que sa maîtresse a filé sans l'attendre. Il en est même assez content. Il se sent puni et libre. Voilà l'homme !

Je vous dis tout cela sans ignorer ce qu'il advient d'une femme malade, quand l'homme qu'elle aime la quitte pour sa liberté. Vous n'ignorez pas que je suis plein de vieux préjugés, mais que la vie d'une femme m'est chère autant qu'une liberté d'homme, et je vous engage amicalement à bien louvoyer. Vous savez ce que j'aime en vous : je n'insiste pas. Je ne prononce pas de nom, mais ce triste exemple entre deux êtres médiocres peut fort bien se produire entre deux êtres de rareté. Vous êtes l'admiration de ma vieillesse, et je ne vois plus que vous (après un rapide tour d'horizon) pour prendre le relais d'un certain sens du vivre honorable. Je vais vous donner un conseil de vieux loup : ne perdez jamais de vue que vous êtes un être d'élite. C'est par modestie qu'on se tue. Et il faut vivre.

Vous ne serez pas toujours princier. La chance vous perdra ; puis vous la retrouverez. Un jour, vous serez riche (mes droits d'auteur). La pauvreté vous montrera sa laideur et ses cuisses maigres. Mais cela ne doit jamais vous faire oublier qui vous êtes. Promettez-le-moi à la façon dont les vieux seigneurs faisaient promettre à leurs fils partant pour la guerre qu'ils ne renieraient pas leur noblesse. Promettez-le-moi la main sur le coeur. Que le monde vous ignore n'a pas l'importance que vous croyez. Si la gloire vous démange : grattez-vous. La gloire est une maladie de jeunesse. Pour l'instant, la femme est votre ogive de l'infini. Tant mieux. C'est ainsi que la définissait Flaubert. A votre âge, manger de la femme, c'est un signe que votre estomac va bien. Mais ne vous détraquez pas. Soignez l'infini, ou vous serez fini d'ici peu...

Il vient d'arriver une histoire tragi-comique à d'Espérel. Vous vous souvenez que celui-ci donne dans l'homme ? (je devrais dire : le jeune homme.) Bref, alors qu'il était avec un de ses mignons dans l'azur des ébats tendres, celui-ci a tenté de l'assassiner. Heureusement que d'Espérel aime s'ébattre en pleine lumière. Le jeune élu exigeait, avec une pudeur insolite, l'obscurité totale. Mis en garde, le Colonel s'exécuta et surprit son futur en délit d'assassinat. Je vous passe qu'il n'a jamais pris &endash; à ses dires &endash; un jeunet avec tant de ferveurs. Sade n'était rien à côté de lui ! La fin de l'histoire, c'est que par le jeunet toute la filière a pu être remontée et détruite. Les vices sont les pilotis agréables de la politique. En doutiez-vous ?

Personnellement, ces folichonneries ne m'atteignent pas. Je vis retiré du bruit du monde. De temps à autre, une ancienne petite amie de Verturin vient chez moi. Elle est couverte de bleus. Je lui fais l'amour et je la soigne. J'ai encore quelques vices. J'essaie de donner dans l'humain sur le tard en évitant les lieux communs du philanthropisme. Je regrette de ne pas avoir eu un fils comme vous, sur lequel j'eusse pu porter mes regards. J'arrive à une période de la vie où tout ce qu'on n'a pas fait vous harcèle et vous accuse. Parfois, votre gaspillage de forces me fait peur et parfois j'admire votre insouciance. J'admire beaucoup.

Je vous embrasse paternellement sur les joues.

 

Votre père.

 

 

CHAPITRE VIII

 

Journal d'Hélène dEspérel

 

Sancelmoz, le 17.

Je, me tourmente sur le sens de ma misère. Pourtant la misère n'a pas de sens. Elle est absente de réalité. Je suis comme toutes les femmes qui meurent d'amour.

 

Aujourd'hui le docteur est venu me voir avec une drôle de tête. Cela signifie ordinairement que je n'ai pas de courrier, et... que je ne suis pas loin du but. Je n'en veux pas à Montarave. Le pouvoir de mettre un homme sous le boisseau doit être refusé à l'amour d'une femme. « Les femmes sont femmes dans la mort et l'amour éternel », m'écrivait-il un jour. Mon Chéri, si tu savais combien j'ai peur de mourir !

 

Sancelmoz, le 18.

Je me souviens qu'un jour, lisant la vie de d'Annunzio (quil n'admirait pas exagérément pour un sensuel) il m'a dit : « Au sommet de leur amour pour lui elles en sont mortes. Voilà des femmes qui faisaient partie de sa poésie. Être poète, c'est couper court la réalité et se prolonger dans le rêve. » Est-ce que par delà ma mort, je le garderai dans ses rêves ? Certains hommes sont par nature insaisissables. Ils n'ont pas de réalité. Pourtant ils nous donnent la nôtre. Et quand ils se dessaisissent de nous : c'est la mort. Je ne meurs pas d'un manque de vie, mais d'un manque d'amour qui est toute ma vie.

 

Sancelmoz, le 19.

Je n'ai plus la force que d'être moi-même. J'ai tellement triché autrefois ! Aujourd'hui, j'ai encore craché du sang. Et je me cache pour écrire. Pour vivre ! Oh, mon Dieu, faites qu'il vienne.

 

Sancelmoz, le 20.

Je surprends trop de gentillesse soudaine autour de moi pour ne pas comprendre que c'est la fin. Qu'aurai-je été pour lui ? Une impulsion poétique ? J'ai le courage de te sourire comme si j'étais au delà. Je pense à Anne. Je croyais que nous étions différentes. Les femmes ne sont pas différentes dans l'amour. Et peut-être n'avons-nous pas la mauvaise part, puisque nous savons ce que nous voulons. Puisque nous ne doutons pas. Dieu est amour : il ne doute pas. Je ne doute pas que, dans un autre royaume, tant d'amour soit conservé. Nous nous reverrons. Quand j'avais dix-huit ans et que je lisais Tristan et Iseult, leur mort me semblait un commencement. Maintenant, j'en suis certaine : la mort n'est qu'un passage, si l'on meurt d'amour.

 

*

 

 

MONTARAVE Juan-les-Pins

au

NARRATEUR Laghouat (AFN)

 

Mon Cher Père,

 

Votre lettre m'a fait l'effet contraire de celui que vous en attendiez. Doutes et coliques morales. J'ai donné dans la luxure pendant huit jours, afin de ne pas salir ma création. Agrémentez cela d'une effroyable lettre d'Hélène, avec extraits de son Journal particulier (la dernière pose) qui me parle de sa mort, j'ai été soigné ! Depuis que je la connais, elle ne cesse de me répéter qu'elle veut mourir. Je vous assure que cela est déprimant. Ce n'est pas que je sois cynique, mais je suis à bout. L'excuse de ce voyage sur la Côte d'Azur pour me détendre (tendre serait le mot juste) a une base sérieuse : j'ai quitté Arles en pleine dépression nerveuse. Hélène est le genre de fille passionnée, pleine d'exquises qualités, mais capable pour une insignifiance de vous offrir une tête longue de six pieds pendant huit jours. Avez-vous connu cela ? Une femme qui pleure toute une nuit, si vous avez le malheur de rentrer à minuit sans l'avertir ? Parlez-moi d'être un homme supérieur après ça ! La battre, afin qu'elle pleure pour quelque chose ? La soigner ? A quoi bon ? Les femmes sont toujours malades. Je ne vois qu'un remède : le sérum d'amour. Le médecin qui inventera le sérum capable, de vous ravigoter moralement (car physiquement, c'est de la foutaise !), le philtre d'amour quoi ! Celui-là recevra la palme de la Délégation Féminine des Emmerdeuses. Je plaisante et je souffre. Vous êtes artiste : vous savez donc ce que souffrir veut dire. Le sens commun voudrait que j'aille la soutenir au Sana. Je manque de sens commun : je ne peux pas. Comme disent les imbéciles : plutôt mourir. Cette épreuve est au-dessus de mes forces. Vous voyez combien je puis être ignoble. Cela est ainsi ! je sais à quel point je n'hésiterais pas à me tuer plutôt que de l'entendre me parler de son amour. Je fonce en pleine lâcheté, moral à zéro. En avant toutes ! (Et cela s'appelle un homme !)

 

Il faut beaucoup de vie pour préserver le peu qui nous l'agrémente. Temps, argent, femmes, tout, toujours, prêt à nous détruire. Être homme est une tâche rude. Notre création est hors de l'amour qu'on nous porte. Et ce n'est pas facile d'être homme dans l'amour et hors de l'amour. Toutes les femmes vous veulent définitifs. Comment préserver, Cher Maître, l'infini qui est en nous ? Comment lutter pour l'amour et pour nous-mêmes, si nous ne sommes pas tout amour? Je ne suis pas Dieu : l'amour est donc en moi avec la haine, la luxure, la trahison, le vice, les lâchetés, les délirants péchés capitaux et les péchés de second ordre ! Essayer en vain de tout donner à une femme et ne le pouvoir. Essayer en vain de tout prendre à d'autres femmes et ne le pouvoir. Concilier les deux sans bonheur. Priver l'une, l'autre, soi-même, et de ces privations diverses créer une forme de vie (ou une vie de formes) assez satisfaisante, assez humaine pour être acceptable : voilà mon lot. Et le lot de combien d'hommes ! Et avec ça, vouloir être un artiste supérieur.

 

La richesse n'est pas dans la pureté. Une âme pure est une bouteille d'eau de Javel : elle sert tout au plus à tuer quelques microbes bien vivants, pleins de descendance. La pureté est un état d'artiste négatif. Si j'avais été pur, j'aurais été un sombre imbécile. Je ne flambe que dans les mélanges. Corruption et pureté sont dans ma joie. Ma vie est verte et blanche comme un Roquefort. Toutes les couleurs ensemble. Prenez les femmes : elles sont d'immenses champs de coquelicots. Elles sont l'été : la brûlure rouge du sang. Avez-vous longtemps contemplé d'immenses champs de coquelicots ? Ils vous donnent l'ivresse impréhensible des choses. Les femmes me donnent l'ivresse impréhensible des êtres. Je suis ainsi fait que les sons, les formes et les couleurs garantissent mon impureté. Mon cœur est toujours plein de sang pour tous et toutes. Comprenez-moi : je suis un être plein de sérieux, qui prends la création avec une gravité enfantine et qui s'en amuse à ses dépens.

 

Vous ai-je dit que j'ai croisé ici Verturin ? Voilà un homme qui se dit sans argent, mais qui en revanche se dilapide. Dans un siècle où tout le monde s'intéresse à la façon dont les hommes gagnent leur vie, je m'intéresse beaucoup à la façon dont il la dépense. Croyez que c'est là un luxe imaginatif rare pour une personne qui doit ménager ses sous constamment. Ce qui m'attire est toujours au delà de l'argent. Voilà pourquoi je n'en ai jamais beaucoup eu. Je n'ai pas la persévérance lucrative qui est une qualité du XX° siècle. De nos jours ce manque est un manque de savoir-vivre. Voilà où la jouissance poétique mène le Sieur Verturin.

 

Nous nous sommes rencontrés dans un de ces bars-tripots qui sont la vanité de Juan-les-Pins et les verts paradis des gens de mode. Je l'ai reconnu malgré son bouc, d'après les dernières photos que les journaux en donnaient. Toujours entouré de femmes-enfants aux yeux mauves d'insomnie, aux lèvres entrouvertes sur un invisible sexe. Très Don Juan, portant beau malgré son âge et ses tempes poivre et sel. Je n'avais jamais eu l'occasion de le voir de près, depuis la mort d'Anne, mais le veuvage l'a rajeuni. Ah, quel regard ! Le loup dans la bergerie. Toujours posé ça et là sur ce qui l'entoure sans s'y attarder vraiment. Malgré cette fervente inattention, c'est lui qui m'a aperçu le premier.

 

- Vous chassez ? m'a-t-il dit avec un sourire lumineux.

- L'air... ai-je répondu sur le même ton.

Il s'est tourné vers ses jeunes compagnes :

- Je vous présente l'un de nos plus grands espoirs littéraires.

Les jeunes filles ont souri.

- Vous avez tort de sourire, Léda. En littérature, je ne plaisante jamais.

Il avait l'air sérieux, calme, seigneurialement détendu et sûr. Un vrai type d'homme. Il portait la coupe à la César, courte, cachant sa légère calvitie et durcissant agréablement son visage. Il m'a mis à l'aise avec beaucoup de simplicité. Aucune parade chez cet être que je croyais plein d'affectation. Je ne me suis pas caché pour le lui dire :

- Vos livres vous ressemblent peu.

- Je sais, m'a-t-il dit, mes livres sont mauvais. Je mets dans mes livres les diables qui habitent mes poches. Vous savez : j'ai reçu une très pénible éducation. Les plus belles choses salies : Dieu, la Femme, l'Homme, la Culture. On se débarrasse difficilement de cela. En écrivant des livres, par exemple...

- Cri-Cri, parle-nous de Dieu, interrompit Léda ironiquement.

Verturin prit un air grave :

- Dieu a été créé par des femmes qui voulaient jouir salement.

Les fillettes se regardèrent vaguement outrées, sans avoir compris le sens exact de sa phrase.

L'une d'elles questionna :

- Qu'est-ce que tu appelles « jouir salement » ?

- Ce que nous faisons, dit-il.

- Pourquoi n'es-tu, pas Dieu, alors ?

- Parce que tu ne t'appelles pas Marie.

Nous quittâmes la compagnie des enfants et déambulâmes tous les deux à travers la ville. C'était divin. Nous ne parlions pas. Je comprenais vaguement que Verturin était un homme qui avait refusé à l'art tout ce qu'il avait usé dans la vie, ne lui donnant que les détritus de son âme. Derrière le rideau se cachaient les actes principaux, dramatiques, lumineux, futiles et graves ; profonds, dispersés, uniques.

- Où en êtes-vous du vivre ? me demanda-t-il soudain.

- Au début, dis-je.

- Ce n'est pas ce que je veux dire. Il n'y a ni commencement ni fin. Avez-vous. dépassé le lyrisme ?

- Non, répondis-je.

- Alors, vous êtes sur la bonne voie. Moi, je perds pieds. Le cœur ne répond plus. C'est le drame ; l'atonie cardiaque. Il y a des gens qui sont vicieux lyriquement. Ce sont des poètes. Croyez-vous que la poésie puisse mourir ?

- Je ne pense pas. Du moins, pour moi, la poésie est toujours vivante.

Il m'écoutait sans m'entendre :

- Tous mes livres sont absents de poésie, ajouta-t-il au bout d'un instant. On a dit que j'étais un Lucifer lucide. C'est vrai. Je n'ai jamais voulu salir mes sentiments avec des mots. Mais je n'ai justement pas encore dit mon dernier mot. Je vais vous faire une confidence : dans mon Saint Antoine, je n'ai parlé que de moi. Si vous préférez, c'est un titre canular. La presse, qui ne sait rien, radote là-dessus au petit bonheur. Saint Antoine, c'est ma confession poétique. Rien à voir avec l'Histoire ou avec Flaubert. C'est mon coup de pied au derrière de l'Eglise. Vous allez voir la tête qu'ils feront en lisant ça ! Et ils m'encensent actuellement en croyant que je parle de leur Saint !

Nous rîmes toute la soirée, buvant alcool sur alcool. Un rare soir savoureux où je n'ai pas fait la bête à deux dos.

 

Votre fils spirituel.

Montarave.

 

P.S. - Je viens de recevoir une lettre du docteur d'Hélène, m'invitant à monter aussitôt à Sancelmoz. Etat grave. Je pars dans une heure.

 

*

 

Montarave voyagea toute la nuit. Au petit matin, le train ouvrait à ses yeux un paysage verdoyant et tranquille. On approchait de Saint-Gervais. Les neiges éternelles du mont Blanc défiaient un monde de silence, agréablement pur, où l'air avait un goût de miel et de blé. Pour la première fois depuis qu'il connaissait Hélène, il avait la notion précise de la rejoindre à son lit de mort. Cette idée l'ennuyait. Il aimait tellement voyager sans but, inutilement. La nécessité de voir un être qu'il n'aimait plus le contraignait. D'autant plus que cet être allait mourir. Il se sentait en faute, et cette irritation décuplait une révolte sourde. Il eût voulu que les êtres mourussent en silence, sans pompe, sans d'autre soutien qu'une vie remplie à ras bord et telle que le serait la sienne l'heure venue.

 

La mort ne l'inquiétait pas. C'était là une angoisse surnuméraire dont seulement les natures débiles s'affublaient. Il ne demandait pas d'au-delà et ne comprenait pas qu'un esprit sain dans un corps sain y résistât. Avec sa mort, le monde cesserait d'exister. Il lui fallait faire son plein de vie comme un bateau fait son plein de vivres, et, le port venu, accoster gaiement sans vivres et sans vie. Il savait qu'il mourrait heureux, qu'il avait vécu heureux. Cela seul lui importait. Face aux drames de la vie quotidienne, il s'était patiemment forgé sa morale de survie. S'il avait su ne pas être seul au chevet d'Hélène, peut-être n'y fût-il pas allé. Petit-être. Il lui pardonnait difficilement le mal qu'elle avait pu lui faire par amour, car l'amour n'était pas une excuse suffisante. Mais il ignorait que ce voyage marquerait pour lui un important détour où sa vie, jusque-là légère, allait peser son véritable poids.

 

*

 

L'enfance de Dominique s'était écoulée sans heurt. Elle n'avait pas connu, comme Hélène, de difficultés majeures à dépasser son état d'enfance pour entrer dans une adolescence tranquille. D'un côté, elle différait de sa demi-soeur, car Dominique était venue d'un second mariage ; de l'autre, elle restait proche d'Hélène par la douceur, mais c'était une douceur sans révolte, faite d'attente et de pureté. Jamais son sourire n'avait reflété autre chose qu'une exquise patience à attendre de la vie un bonheur sans fin. Elle rayonnait comme un matin d'été, sans prétention d'aucune sorte, avec sa seule lumière intérieure, pleine de la force que confère une dignité absolue. On ne pouvait se trouver avec Dominique sans être positivement dépassé par tout ce qu'il y avait en elle de net, d'accompli, d'irréversible. Elle suivait un destin tracé à la mesure de sa beauté, vive et tranquille, comme attendue quelque part et s'y rendant sans hâte, avec cet instinct sûr des êtres bien nés.

 

Sa plus grosse peine avait été d'annoncer à sa mère qu'Hélène allait mal. La vieille femme avait pleuré en silence, disant qu'elle s'y attendait, en Italienne conséquente avec la tradition, toujours dans l'attente d'un malheur. Elle ne pouvait lui pardonner son divorce ou sa séparation avec d'Espérel, n'en sachant là-dessus pas plus que quiconque.' Quand, Dominique prit le train, elle resta le jour entier à pleurer, revoyant quelques photos de sa fille en éclatante robe de mariée.

Dominique arriva juste à temps pour voir sa sœur passer dans le, monde de la non-souffrance. Elle fut troublée du visage radieux d'Hélène, qui ne la reconnut pas. Le médecin lui avoua qu'il n'avait rien pu pour elle : « Elle désirait trop mourir. » Dominique traduisit « mourir » par «vivre autrement ». Elle redoutait surtout que Montarave fût là. Sa sœur ne l'avait pas prévenue sur son compte. Néanmoins c'est à lui qu'elle songea en voyant Hélène. Lui était-elle redevable de cette lumière funèbre ? Ou le visage de la mort, dénué du souci de vivre, prenait-il de lui-même l'apparence d'un parfait bonheur ? Elle avait entendu dire que la mort délivre. Mais elle était vierge et sans souffrance. De quoi la mort l'eût-elle délivrée ? Hélène, elle-même, ne lui parlait de Montarave qu'avec des mots irréels. Ses lettres renfermaient des phrases incompréhensibles : « Je voudrais qu'il m'attache et qu'il me batte. Ma chère Dominique, ta pauvre sœur doit te paraître folle. Mais crois bien que dire que l'amour rend fou n'est pas une expression romanesque. C'est, hélas, vrai ! » Dominique ne comprenait pas. L'amour n'admettait pas de souffrance. Ou bien ce n'était pas de l'amour. Son esprit raisonnait avec la logique de la pureté, absent de cette faiblesse du caractère qui transmue la souffrance en sainteté, et la sainteté en amour. Son cœur sans tache, prêt à fondre dans l'aventure individuelle de l'amour, refusait la médiocrité des larmes. Elle savait que le jour venu son abandon serait total. Mais les êtres, que sa jeune vie avait croisés, n'entamaient pas sa singulière attention. Quand Hélène lui avait parlé de Montarave, elle devinait derrière les mots inhumains de sa sœur, un voyou inconséquent et superbe, assez futile pour trouver un plaisir grave à des folies.

 

Comment cette jeune fille du XXe siècle s'était-elle préservée du frivole au point de ne pas comprendre dans l'existence les dégradations et les manques d'un demi-amour ? Elle était pourtant passée en souriant à côté des saules, mais aucun ne l'avait abritée. Les rares garçons qui l'avaient embrassée, se souvenaient de son absence irritante, son indifférence hautaine, son air poli ; cette inhabituelle réserve les vexait. Dominique vivait instinctivement sur le second plan du cœur, le plan profond où la force des sentiments est en attente.

 

Ce qui intéresse les jeunes filles à son âge la laissait de marbre. Elle aimait s'habiller convenablement, sans ronger ses ongles devant un magazine de mode, ou encore se retourner sur le passage d'une élégante. La plupart de ses dimanches se passaient à lire ou à peindre, tenant ainsi compagnie à sa mère, silencieuses l'une et l'autre comme deux converses. Le théâtre la tentait un peu plus que le cinéma. Elle vivait sans amie, ne possédait pas d'idées d'avant ni d'arrière-garde. La politique l'ennuyait hautement. Une fois dans sa vie elle avait mis ses jolis pieds dans un bal : pour le mariage de sa sœur. Elle possédait néanmoins l'intelligence vive des gens qui existent en retrait, où le vulgaire du monde n'a point cours. Elle adorait les chiens et les chats jusqu'aux larmes. Mais surtout, elle savait rire admirablement.

 

Au bout d'un moment, elle prit soudain conscience de n'être pas seule à veiller sa sœur. Elle retourna. Et un jeune homme, qu'elle n'avait pas entendu venir, se tenait immobile sur le seuil. L'expression tragique de son visage la surprit. Elle le trouva grave et beau. Peut-être un peu trop grave et un peu trop beau pour être réellement de ce monde, encore qu'il ne pleurât pas. Ses bras étaient seigneurialement croisés sur sa poitrine. Chose curieuse : il ne paraissait pas même triste. Dominique n'aurait su dire si l'expression de son visage était tragique naturellement ou si elle émanait d'une douleur se rapportant à Hélène. Elle se questionna pour savoir s'il s'agissait de Montarave ou d'une autre connaissance de sa sœur. Mais dans sa dernière lettre, Hélène ne l'en avait-elle pas avertie ? « S'il n'est pas venu maintenant, il ne viendra plus. Pas même après. Il ne croit en rien. Ni Dieu, ni Diable. » Elle le regarda encore à la dérobée : l'homme qui se tenait derrière elle, s'il ne croyait pas en Dieu, croyait certainement qu'il y a dans la mort toute la petitesse de notre nature.

Quelques instants plus tard, Dominique l'entendit bouger. Elle crut qu'il allait s'avancer vers elle. Elle se retourna instinctivement. L'homme était parti.

 

*

 

J'imagine aisément Montarave à cette époque mystique de sa vie. Il m'écrivait d'ailleurs fréquemment. Par la suite, ses lettres s'espacèrent. Je compris qu'il avait tourné délibérément le dos à la vie écrite pour le miracle envoûtant des actes. Il y a un temps statique qui est voué à l'écriture, et un temps cinétique qui est voué et dévoué au frottement des jours et des nuits contre notre aventure personnelle. Ce choix ne se fait pas dans une minute. Pour certains, il est d'une inexistence prodigieuse. Pour d'autres, comme Montarave, le début de leur véritable stabilité. Tout en m'entretenant de ces « femmes océaniques qui voguent sous des manteaux de daim et dont l'âme est ce vent du large humide et froid », il plongeait soudain à des températures plus basses : « La souffrance est l'un des signes de la découverte du génie qui contient d'odieuses joies.» Doucement, avec la rectitude d'une machine merveilleusement montée il approchait du point zéro : « Je me rapproche de plus en plus du suicide. Je m'éloigne de plus en plus de l'art. Je navigue entre le goût et le dégoût. Personne ne m'attend et je n'attends rien. La vie est un leurre. » Les émotions avaient dépassé chez lui le stade des attitudes. Il n'empaillait pas ses rires et sa détresse saignait au cœur. Son auto-portrait dans Rencontres, devient plus significatif : « Il aimait l'envol lyrique des illusions perdues, la sublimité des divorces, le rire cauteleux des vierges, les chants mâles, les retours nocturnes, les belles morts. Il était lucide comme Caïn, puissant comme la Bêtise, ironique comme la richesse, joueur et prince. Sur le bord du trottoir, il déambulait comme un homme qui se rend à son travail, l'âme en bouillie par des complexes financiers. Et ce passionné était un grand passionné d'indifférence. Il regardait la mort de profil avec le rictus de l'anachorète, distant et flegmatique, noyé d'azur. »

 

Tout le temps qu'il était resté dans la pièce, Montarave n'avait cessé de regarder Dominique. Une femme qui est morte dans votre cœur ne peut pas mourir deux fois. Il avait fixé Dominique, parce que Dominique représentait la vie, et qu'on ne se maintient qu'en étreignant de toutes ses forces la vie qui s'échappe de nous en s'égouttant. Ce geste pourrait être interprété pour de la faiblesse (le noyé qui s'accroche à la bouée), mais les humains ne s'accrochent qu'à des bouées, si l'honnêteté du regard qu'ils jettent à leur préoccupation éternelle est grande. Montarave avait connu les licences de la volupté, le déploiement du désir aux ailes rouges. Sa connaissance de l'amour s'étendait quantitativement et qualitativement. Il n'avait pas de passion politique. Aucun préjugé religieux. L'argent comme fin l'ennuyait, et il vivait sans vraie faim d'argent. La vanité littéraire qui l'avait picoté à dix-huit ans (alors qu'il écrivait sans talent) l'avait déserté talentueux. La non-passion totale le rongeait et il ressentait cette absence comme un cancer. Après avoir pétri d'enthousiasme son temps, le temps durci comme une statue le regardait sans pitié aucune. Et soudain, alors que rien ne le laissait supposer, le visage clair et pur d'une inconnue le bouleversait... et il était sauvé pour un temps.

 

Toujours il avait eu peur et foi en ses passions. Il s'y jetait comme une bête dans un piège pour le morceau de viande qui alimentera sa faim une seconde. Car ce qu'il craignait et savait depuis longtemps, c'est qu'on paie l'inassouvissement au prix de joies fébriles et de profondes douleurs qui se rejoignent dans l'absolu. Personne n'avait goûté l'infini de ses bonheurs, et le gouffre de ses peines lui appartenait. Mais si d'autres comblent les lacunes de leur personnage dans l'union de l'art, l'art lui était un ennui plus grand encore dans l'angoisse indéfinie où sa nature l'avait plongé. Adolescent, les livres irriguaient ses crises violentes d'une encre sagace. L'apprentissage qu'il faisait des Lettres tempérait son cri fondamental. Puis, les femmes étaient apparues. Ç'avait été le premier matin du monde. A beaucoup d'hommes, les femmes n'apparaissent pas. Elles existent en tant qu'êtres humains de conformation différente. Mais pour Montarave, les femmes avaient vraiment tranché les cordes qui l'enchaînaient à l'irréalité. C'est par elles qu'il s'était sauvé d'une certaine médiocrité quotidienne, d'un néant journalier, de la machinerie moderne, broyeuse de temps et de joie. Elles l'avaient appuyé à leur monde temporel, instinctivement prévenues d'un amant aux migrations authentiques, sans fidélité apparente fausseuse de jeu. Et maintenant, les vagues intérieures de sa tristesse le roulaient jusqu'à lui-même, sur le sable d'or d'un autre moi. Nu et faible, il cherchait derrière l'horizon un soleil neuf.

 

*

 

Montarave et Dominique se croisèrent sur le quai de la gare en direction de Paris. Ils se regardèrent longtemps avant de se reconnaître ; lui, nonchalant et insolite ; elle, vêtue de noir, le visage dévoré par deux yeux immenses, belle et énigmatique comme un songe.

L'homme et la femme, prévenus de l'amour, savent que son aristocratie et sa naissance peuvent s'éteindre dans un baiser. Les sensuels prétendent que la parole brise l'amour, que la poésie s'arrête à la musique des lèvres, qu'une main frôlée vaut mieux qu'une phrase dite, que la nuit est préférable au jour. Chacun possède sa formule, la mathématique de son plaisir ou de sa chance. Je tiens que le véritable pouvoir est silencieux, que l'amour véritable est muet.

Aussi ni Montarave ni Dominique ne se parlèrent. Il s'effaça devant elle, prit sa valise, la plaça dans un filet. Ils s'assirent face à face dans le même compartiment. A peine osèrent-ils se sourire. Ils subirent l'impression stupide de s'être rejoints là, après un détour de vingt années, comme si jamais aucun obstacle ne les avait tenus écartés, aucun destin ne s'était opposé à leur rencontre. Par une traduction inscrite dans aucun code de communication spirituelle, ils se reconnurent pour un homme et pour une femme, éternellement voués l'un à l'autre, soudés du fond des âges pour une communion privilégiée, anormale et sublime.

Le temps fila. Le paysage changea sa forme et ses couleurs. La nuit lourde apparut. Ils restèrent dans l'ombre sans un mot. De temps à autre, elle croisait ses mains et de temps à autre tournait sa tête vers la nuit. Alors son profil se découpait sur la vitre et Montarave ne comprenait plus : s'il avait vécu avant elle, et pourquoi ? quel avait été son univers et quel mythe le guidait ? pourquoi n'avait-il pas été prévenu de ce miracle ; d'où venaient cette lumière et cette femme qui rayonnaient si parallèlement ? De même Dominique remontait les siècles, enjambait les années mortes et inutiles, refluait comme une vague de son océan d'inquiétude et d'inattention pour être une femme avec un désir et une crainte, une soudaine et heureuse peur. Et tout s'anéantissait dans cette brusque remontée du temps : la nuit lumineuse de leurs yeux, la chaleur de leurs mains rayonnante. C'était l'amour : imprévu, exhaustif, proche de la mort et tremblant de vie.

Ils restèrent ainsi toute la nuit, genoux mêlés, sans un geste. Seuls. Le train berça leur grande naissance, et l'obscurité abrita ce rêve émotionnel. Dans une gare inconnue, il y eut une attente. Alors il lui demanda si elle avait soif. Elle eut un signe de tête discret et accepta le café qu'il lui tendait. Ils burent ensemble. Puis leurs mains se scellèrent doucement. Montarave écarta une mèche de cheveux sur le front de Dominique. Elle frissonna :

- Vous avez froid ? lui dit-il.

- Plus maintenant.

Et cela signifiait vraiment qu'elle n'aurait plus jamais froid près de lui, qu'elle pourrait bruire et vivre un été perpétuel, s'il l'acceptait et l'aimait, car elle était déjà sienne depuis longtemps. Elle pourrait aller et venir, courir à travers les minutes, l'air, la douceur des jours, remonter son passé, nourrir son temps, elle aurait connu la joie incommunicable et unique qui traduit une existence ou la laisse morte. Elle ne serait plus jamais une femme comme les autres, un être dénué, inexpressif, instable. Et rien ne serait trop hardi pour l'accomplir. Ni Hélène. morte, ni sa mère, ni le monde hostile et inique ne mettraient en travers sa croix factice. Elle regardait avec ses yeux verts de la femme aimante les yeux noirs de l'homme qui possède le génie des naissances, et elle tremblait et bruissait d'un bonheur fou.

 

Au petit matin, ils entrèrent dans Paris. Le soleil clignait de l'œil à travers les arbres, puis les premières maisons parurent. Ce fut l'instant que choisit Montarave pour baiser la main que Dominique avait laissée dans la sienne. Cette main aux longs doigts souples, vivante comme un corps entier, précise et méticuleuse comme un art. Toujours Montarave avait été sensible aux mains des femmes. Une main pouvait être le jour pleine d'innocence, et la nuit impure et divine. Elles étaient ce mensonge qui correspond aux cernes nocturnes dont les yeux se décorent après l'amour. Une femme laissait sa main morte dans votre main, et un jour elle serait vivante dans votre lit. Les mains préfiguraient l'intelligence active d'un corps, ses possibilités, ses licences, sa pureté. Il y avait eu dans sa vie des mains obscènes, exigeantes, délétères, moites, fiévreuses, désordonnées. D'autres lascives, pratiques. D'autres distraites, aériennes, pleines de laisser-aller. Mais aucune de ces mains, dont il avait pour chacune étudié la forme et l'opacité, n'avait eu cette transparence bleutée qui faisait des mains de Dominique l'essentiel d'un chef-d'œuvre renaissant.

Et pendant que Montarave embrassait sa main, Dominique contemplait cette tête penchée vers elle : noire, forte, au cou puissant et à la peau lisse et bronzée. Et soudain, elle eut un geste comme elle n'en avait jamais fait, pour lequel l'idée ne lui était jamais venue : elle se pencha et posa ses lèvres sur le cou de Montarave. Et à cette minute, elle était sans voix et sans force. Et lui s'emplissait de sa voix et de sa force, offerte silencieusement par une femme en deuil, dont on ne savait trop quelle mort : celle de sa jeunesse ou d'un être aimé.

 

Ils prirent un taxi, s'égarèrent au bord de la Seine, sans hâte, résolus et tranquilles, au pas de l'amour. Et le soleil qui maintenant s'étirait sur le fleuve les suivait de son grand œil ironique et paternel.

 

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE IX

 

ANDRÉ ALBERTAS

Paris

à

CHRISTIAN DE VERTURIN

Cannes

 

Monsieur,

Je viens de fermer votre saint Antoine qui fait actuellement tant de bruit autour de vous. Tant peut-être de la part de vos anciens lecteurs qui le détestent, que de la part d'autres - dont je suis - tout à l'étonnement d'un homme inconnu et courageux. Je me permets de vous témoigner mon admiration pour l'œuvre dont l'homme n'est parfois pas absent en totalité.

 

Je m'explique : jusqu'à présent, vous avez fait partie de ces plumitifs à la mode qui jouent sur leur vocabulaire afin d'alimenter monétairement une vie sans embarras. Tous les moyens sont sans doute bons de nos jours pour être riche, mais vous étiez pauvre littérairement. Aujourd'hui vous changez de cap, et vous n'êtes pourtant plus d'un âge où les caps ne sont pas hasardeux. A droite et à gauche, vous venez de vous faire des ennemis. Étaler noir sur blanc que vous reniez tous vos admirateurs falots de la veille, avouez que c'est là une entreprise bien audacieuse. Surtout si vous entendez toujours mener voire vie comme une aventure frénétique ! Je suis personnellement mal placé pour juger du bon ou du mauvais de votre livre, mais il provoque l'estime. Je tenais, au milieu de toutes ces haines déchaînées, que vous sachiez présente cette considération.

 

J'ai aimé, entre -autres, ce passage : « J'ai dit oui quand il fallait dire non, et non quand il fallait dire oui, presque chaque jour à des imbéciles qui ne cessaient d'admirer ma modération, mon style, et le tralala de ma religion. Aujourd'hui je leur dis ce qu'il est plus décent de ne pas écrire. Ainsi soit-il. » Plus loin : « Les femmes sont chavirantes pour quiconque a la possibilité de ne pas être chaviré par elles. Pour les autres, elles sont respectables et honnêtes. »

 

Je ne m'arrêterais pas de vous citer. Autant vos précédents livres ressemblaient à ceux d'un académicien, autant celui-ci respire la licence, l'oxygène, de la vie immédiate et authentique. Pourtant au milieu de cette liberté, si loin que j'aille, je n'aperçois là qu'une immense déception : l'optimisme attristant où la perversion mène à tous coups. Vous n'avez pas réussi à mettre à temps vos pieds dans vos pantoufles, et c'est un grand drame que d'être pris par celui qu'on croyait prendre : le Diable qui tend sa fourche pour vous piquer.

 

« L'usure de ce qui est possible, et de ce qui - en principe - ne l'est pas, est bien le dernier marché de dupe qu'un homme supérieur peut faire avec son bonheur. » Mais ne le saviez-vous pas depuis longtemps ? « Comme saint Antoine, j'ai créé mes Tentations pour imaginer un Dieu qui les brise. Je ne suis pas tombé dans le piège d'idiotie : je me suis brisé. L'intelligence brise toujours. Les dernières forces qui me restent pour survivre, je les ai mises à cette œuvre unique qui annihile toutes celles écrites précédemment. Cette phrase est ma dernière phrase. Je n'écrirai jamais plus. »

 

Est-ce vrai ? C'est regrettable. Ce grand livre barré de rouge, défiant seul une œuvre qui vous préservera peut-être de l'Index ! Comment pouvez-vous affirmer avec une aussi royale certitude que, pour vous, l'art est mort définitivement ? A moins que vous ne songiez être un exemple unique dans la littérature - péché d'orgueil - et celui qui écrivit son livre et mourut ? On dit que vous avez le goût du théâtre. Vous savez certainement « sortir » en beauté !

 

Vous dites (p. 123) : « J'ai eu plus de maîtresses que Casanova ; j'ai menti autant que lui. Nous avons en commun notre culture théologique. Quels grands amis nous aurions pu -être ! C'est à lui que je dois d'avoir eu ce goût du livre dernier.. qui me fait seulement regretter les autres si amèrement. » Or, votre livre est pratiquement absent de femmes. Pourquoi ? Pourquoi les femmes si nombreuses dans votre vie (j'en juge d'après l'indiscrétion de la Presse, des personnes qui vous ont « connu » de près ou de loin, la vie que vous meniez pendant votre période africaine, etc ... ) dans votre œuvre se remarquent par leur absence ? Les libertins prétendent être les seuls possesseurs du véritable sens de la femme. « Il ne faut pas accorder aux femmes autre chose que nous-mêmes », dites-vous ailleurs. Mais qu'accordez-vous ? Le libertin ne donne pas « sa chance » à une femme. Il lui donne ou prête ses désirs. Au mieux, les lui fait-il partager ! Libre à elle de les prendre ou de tourner le dos. Je conviens que ce jeu est facile, distrayant, honnête à la rigueur. Presque un vrai jeu d'homme ! Mais au bout du jeu s'allume la nuit blanche du désespoir. Alors pourquoi tenir fermes ses positions quand on les a reconnues mouvantes ? « La femme est un pis aller » (p. 17). Croyez-vous que le libertinage passionnel soit un des hauts lieux du monde féminin ? C'est la luxure qui est un pis aller. Le pis aller du non-amour, de l'absence de passion, du coeur glacé et soudé à d'autres espaces, froids et morts. Vous êtes un partisan de l'amour lunaire où aucune vie n'est possible. Si vous aviez eu deux ou trois grandes passions purement humaines, c'est de l'amour solaire dont il serait question dans votre œuvre.

 

Maintenant, je ne néglige pas que le désespoir - issu de la satiété - vaille bien l'ennui qui naît d'une femme. Pour ma part, il m'est un jour arrivé de tomber amoureux fou d'une femme. Jamais je n'ai ouvert la bouche pour le lui dire. J'ai eu peur de cette passion en homme purement stendhalien que je suis. Par la suite, cette femme est morte et j'ai conservé ma passion. Romantisme ? Il se peut. Tous les chemins mènent à la Rome de la Tristesse. Faire ou ne pas faire : voilà la question.

 

Je vous réitère mon admiration.

A. Albertas.

 

CHRISTIAN DE VERTURIN

Cannes

à

ANDRÉ ALBERTAS

Paris

 

Cher Monsieur,

 

D'un homme comme vous, je m'attendais à une intelligence désinvolte. Votre sérieux surprend le cabotin qui se cache en moi. De toutes façons, votre lettre est réconfortante. Une des rares !

 

Vous oubliez une chose : la volupté est une passion. Et elle isole, détruit et exalte en bonne passion humaine qui se respecte. Elle est un monde : clos, riche et douloureux comme tous les mondes. On peut en vivre; on en souffre. Elle fait partie de la Vie et elle est la mienne. Quand on a donné et reçu de la volupté ce que j'ai donné et reçu, elle est sur un pied d'égalité avec tous les sommets du délire humain. Je pense être clair : comme la volupté m'a rendu. A son sujet, Jouhandeau ajoute : « La volupté dans ses meilleurs jours a plus de rapport avec l'adoration qu'avec la sensualité. » Et Pascal : « L'homme est né pour le plaisir : il le sent, il n'en faut point d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. » Vous voyez que j'ai mes références partout.

 

Vous vous trompez en croyant que je n'ai pas aimé. C'est nier l'attachement du corps au corps. Certaines femmes, que je n'ai que croisées dans l'amour, me sont aussi chères qu'une femme à qui on passe un anneau au doigt. On m'a demandé souvent pourquoi je ne portais pas d'alliance. « Parce que seules les femmes en sont dignes. »

 

Je le regrette pour vous, je n'ai pas vécu sur le mirage de l'impondérabilité féminine, mais sur le miracle de sa chair, sa chaleur, son ineffable présence, sa précision. Si j'ai donné dans la luxure, C'est par excès. Parce que la luxure est la sœur aînée de l'amour, et qu'étant femme, elle a évidemment des vices cachés. La luxure, mon Cher, c'est la botte secrète de l'amour. Les femmes adorent les fins duellistes. C'est toujours le XVIe siècle pour aimer.

 

Je connais la femme dont vous me parlez. Ces choses-là, je m'en excuse, se savent vite. J'ai eu, moi aussi, une femme morte dans ma vie : ma mère. Elle s'est enfuie avec un homme que je détestais. Qu'y voulez-vous faire ? Les femmes vont à l'inconnu comme les rivières à la mer.

 

Pourquoi je n'ai pas parlé des femmes ? Qu'en dire ? Qu'on les aime toutes ? Horreur ! Sacrilège ! Personne ne vous croit. Qu'on en aime une ? c'est faux. Les femmes sont toutes différentes, toutes semblables. On peut dire tout et n'importe quoi des femmes. Le mieux est encore de n'en dire ni du mal ni du bien. Elles ne sont pas plus responsables de leur inconscience que nous ne sommes responsables de notre rigueur. L'homme et la femme sont la nuit et le jour. C'est l'aube qui sépare les amants.

 

Pour ma part, je n'ai jamais pu garder une femme six mois sans qu'elle ne devienne une épouse ! La vie commune transforme l'homme en aventurier et la femme en épouse. Il faut rentrer à la maison à huit heures, manger à neuf, se coucher à dix, rendre compte d'allées et venues insolites. Ah ! qui dira le charme de la régulation chez les Couples ? Régulier l'homme, le sommeil, la faim ; l'amour régulier, le foie, la rate ; régulier l'ennui et peut-être aussi la mort. Avez-vous connu une femme différente ? C'est que vous êtes un homme chanceux. Une femme qui jamais ne boude, s'éclaire d'un sourire perpétuel, adore pour elle-même la véritable supériorité, celle qui exige l'espace et le temps et le silence, l'éternel silence, Cypris que j'appelle pour mémoire: la Femme-Sommeil!

 

Les plus parfaites au début, à la fin sont les plus atroces. Pour moi, elles durent autant que la mode, à laquelle elles ressemblent en bien et en mal : tape-à-l'œil, changement et cherté. L'éblouissement, l'enchantement que transporte avec elle l'Eve Moderne, un homme le paie toute sa vie. Je n'aime pas les marchés de dupes : voilà pourquoi je n'aime pas les femmes. Elles sont un luxe. Je vis dans le luxe. Je ne l'aime pas.

 

A ce sujet, je vais vous faire une confidence précieuse : sur mon yacht (d'où je vous écris) il y a un livre de bord, admirablement relié en noir (la couleur de l'indépendance) et dont les pages sont parcheminées. Sur chaque page est écrit un nom de femme : rien qu'un nom. Et de la main même de la victime ou de la maîtresse. Toutes ont signé de gré ou de force. Elles ont écrit pendant quarante ans le Livre de ma Vie. Un maître livre, cher Monsieur ! et qui sombrera avec moi. Je ne dirai pas un nom. Licencieux, soit vulgaire, non. Sur ce livre dorment des écritures de quinze ans, de douze, presque informes. Certaines femmes ont écrit d'une croix ou en leur tenant la main. D'autres sous la menace de la mort, etc... Voilà où porte l'adoration des êtres qu'on n'aime pas !

Une femme vaut-elle la peine de déranger un homme pour la « créer » ? Quand nous avons donné notre côte à Dieu pour créer la femme, c'était afin de respirer librement.

Il existe des Don Juan créateurs de femmes. Après leur passage, elles ne sont plus les mêmes en mieux. Le Chevalier de Seingalt en est le type. Nombre d'amateurs d'âmes, durant leurs années d'attention au « moi », appartiennent à cette catégorie de pédagogues amoureux. En se prennent finalement au piège de l'élève, se casant dans les bras et le lit d'une fille réticente à leur génie. D'autres, comme vous, cherchent indéfiniment l'infini dans la femme qui n'existe pas. Ils n'en sont pas moins des évolués sexuels. Les Verturin font partie d'une troisième sorte de Don Juan : les pervers. Ni la femme ni l'infini ne les contente. Ils désirent trouver l'infini dans la dissolution de la femme dont ils aiment l'état corruptible. Vous, vous avez le vice de la passion. Les Verturin ont la passion du vice. L'infini est toujours dans la passion comme l'intelligence dans l'œil.

Ces trois sortes d'hommes sensuels appartiennent à la même famille en cousins. Ils ont la même démarche, une facilité verbale identique, le sens de la possession et le même goût du lyrisme. Ils sont poètes et bretteurs, mais leur cosmogonie du néant est différente. Voilà où les femmes s'engloutissent, pour qui un homme ressemble à un autre homme comme un sein à un autre sein. Nous sommes, Cher Albertas, parents sur les hauteurs poétiques où la femme abonde. On m'a conté que vous portiez, à une certaine époque fébrile de votre vie, un matelas pneumatique dans votre malle arrière. Souci d'esthète, sans doute ! Dans ma malle arrière, j'ai un fouet. Montarave, que vous connaissez de nom, emporte avec lui autre chose que nous ignorons.

 

J'ai effectivement fini mon livre en affirmant que je n'écrirais plus. D'abord parce que je le pense, et souhaite avoir dit l'essentiel qui est en moi, sans avoir encore à donner dans le secondaire. Si je n'ai pas tout dit à mon âge, c'est grave, car j'ignore la prolixité sénile d'un Victor Hugo (pour ne citer que les morts) ! Ensuite parce que je tiens à être jugé comme si j'étais mort. Je n'ai répondu à aucune critique concernant mon livre. Avec lui, j'ai dépassé le monde de la chicane et de l'ambition d'un seul coup. Voilà pourquoi me tient à coeur celui du plaisir.

 

Certainement, je n'ai pas « tout » dit. Il faut bien en laisser un peu aux autres, n'est-ce pas ? Un des rôles de l'artiste est de déleurrer les imbéciles sur un certain type d'homme. L'art est un des moyens essentiels pour envoyer au diable les prétentions de l'humanité. Mais un écrivain n'est pas plus entier dans son art qu'une nation n'est entière dans ses bombes. C'est le même homme qui a écrit des ouvrages théologiques et ce saint Antoine égrillard. Avec l'âge, cette atroce et séduisante montée de l'absurde, m'a aidé à tirer le masque. J'ai eu soudain envie de rire comme une montagne sans Dieu. Goût des écroulements. Goût du néant. Goût de vieux.

 

Je tente en ce moment une expérience majeure pour l'interprétation future de ma vie et de mon oeuvre. Les journaux en parleront certainement.

 

Bien à vous.

 

C. C. de Verturin.

 

 

 

CHRISTIAN DE VERTURIN

Cannes

à

ROBERT D'ESPÉREL Laghouat (AFN)

 

Cher Ami,

L'heure de la mort est venue quand le retrait du désir laisse un désert. Je ne suis pas de ceux qui se consolent avec une foi, des idées, le goût d'un personnage ou autres fariboles publiques. Comme Dorian Gray, jusqu'à présent j'ai vécu devant mon portrait. Et maintenant le portrait se fane et la mort vient.

Ce livre de moi a fait beaucoup parler autour de mon ombre. Dieu a eu en remords de s'être attardé sur mon sort. Nous sommes quittes. Maintenant, il me faut quitter ce monde en beauté, digne successeur d'une femme qui m'aura étonné au moins par sa mort ! Non, Robert, celui qui t'écrit n'est pas fou. Mais j'ai vécu dans le sublime jusqu'à présent, et si le sublime meurt, je meurs aussi. Au moins mes ancêtres n'auront pas à rougir de moi, dans le sens où j'aurai manqué de décision et de fermeté. Mon aïeul, général d'Armée, meurt au champ d'honneur en criant : « Beaucoup de champs, peu d'honneur ! » Alphonse de Verturin, mon grand-père, succombe des suites d'un duel pour une querelle de lettres ! Mon père se suicide pour empêcher les Allemands de passer un pont. Tous absurdes. Tous fous et enivrés de sublime comme les mouches de vin. Et Christian de Verturin, Comte et fin de lignée, dernier survivant d'une race noble et éprise d'absolu, lui-même voué corps et âme à la luxure, se prépare à sombrer en héros. L'orgueil des Verturin me rassérène. Notre devise était « Brûler Mourir ». Mon saint Antoine était mon dernier livre. Cette lettre est ma dernière lettre. Que l'heure où j'écris n'ait plus de fin !

Bientôt mes amis vont venir. J'entends déjà leurs pas élégants et fidèles. Ils arriveront comme pour une cérémonie religieuse où les sens sont adorés. Isolde, qui n'a que quinze ans, s'assiéra sur un coussin après avoir dénoué ses cheveux et tendu sa main experte à baiser. Puis viendront Mathilde, Olivia, et Brigitte, plus âgées, jeunes filles d'un monde que la soif de vivre a perdue, belles et secrètes comme des statues. Pierre arrivera derrière elles, avec la somptueuse Marguerite, reine des jeux, qui depuis Kitzbühel vit une vie électrique et nocturne avec moi.

Le yacht se transformera en église, éclairé à la lumière tremblante des cierges, bercé par le roulis des vagues lentes du port. Nous mettrons de la musique et Marguerite, déshabillera un à un les invités. L'orgie commencera, fraîche et lente comme une nuit d'été. Nous nous aimerons un à un, un par un, comme des Dieux. Isolde, en sa qualité de cadette, lira l'Ecclésiaste à haute voix (sa voix vibrante et jeune comme la mer), et nous commencerons l'amour sacré. Mathilde ouvrira le Livre des Noms de Femmes, au hasard, et j'évoquerai ce nom. Puis l'alcool assombrira les axiomes. Nos cheveux se mêleront d'odeurs. Des parfums de peaux circuleront. L'amour sera consacré.

Au petit matin, comme ils sont venus, ils s'en iront sans bruit jusqu'à ce que je les rappelle, dans la lumière grise et verte du port. Mais ce sera pour moi leur dernier adieu, la dernière fuite des visages et des corps aimés, souillés, adorés jusqu'à la mort charnelle. Je ne sais pas quelle musique jaillira à cette minute, mais comme Ulysse, je m'attacherai au mât.

Puis, j'appareillerai vers le large, seul, plus solitaire que j'aurai jamais rêvé de l'être. Doucement, je franchirai la passe. Le jour se lèvera sur l'horizon comme une bête. Des nuages rouleront vers l'infini. La mer sera noire. Mais Ami, Éternel Ami :

 

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos cœurs que -tu connais...

 

Comte Christian de Verturin.

 

*

 

« Ce matin, vers quatre heures, au large de Cannes, une déflagration s'est produite à bord du yacht « Cothurne », possession du célèbre écrivain catholique, le comte Christian de Verturin. Le bâtiment de plaisance a coulé presque aussitôt. On prétend que l'écrivain était seul à bord et que cet accident est dû à une avarie des machines. L'hypothèse du suicide est exclue, d'après ses amis qui l'avaient quitté peu avant le drame, calme et réjoui. Son dernier succès littéraire, dont le scandale dans les milieux religieux fit tant de bruit, sera certainement lu à la lumière de sa mort tragique.

« Son corps n'a pas été retrouvé. »

 

Les journaux.

 

 

CHAPITRE X

 

Montarave quitta Paris une semaine après sa venue avec Dominique. Les amants se séparèrent près de la Concorde, sous prétexte que l'agoraphobie des places publiques sied mieux aux départs que les gares traditionnelles. Un vent léger effleurait leurs visages calmes et joyeux. Dominique, plus mouvante, soudain s'était muée en une femme lisse et charnelle. Ses longs yeux de bête sauvage s'ouvraient sur un monde intraduisible et secret. Mais il était pourtant facile de voir qu'ils se mêlaient dans le monde et l'air sucré comme ils s'étaient mêlés au creux de leurs nuits.

 

Montarave voyagea. Il passa des villes, courut à travers l'Europe, changea cent fois d'hôtels, bourlingua sous des noms divers, avec des personnalités différentes. Mais qu'il pleuve, vente, que la vie pour lui se résumât à une question d'heure ou d'éternité, par quel miracle terrestre, cela advint-il ? Ils ne s'oublièrent pas. Une correspondance s'établit entre eux, fiévreuse, passionnée, insoutenable pour des âmes à l'âge de pierre, et azurée seulement pour ceux qui conservent leurs passions pures dans l'écrin ciselé du cœur.

 

 

 

DEUXIÈME LETTRE de

MONTARAVE

à

DOMINIQUE

 

Alexandrie, le ...

 

Chère Dominique,

 

Hier soir, comme chaque soir ou presque depuis cinq ans, j'ai traînassé par les traverses étroites et sur les boulevards animés. La lune dormait entre les branches phalliques d'une pseudo-cathédrale. Il y avait ce brouillard doux, fertile aux âmes nerveuses, parce qu'il leur rappelle un paysage de bonheur inaccessible. Et je marchais en tremblant un peu du bonheur que vous me donnez - la seule chose vivante que je possède - à l'image de cette lune ironique, suspendue au ciel pour d'autres rêves. J'imaginais votre passé avant moi, votre aberrance. C'était doux. Je m'arrêtais à cette minute comme si, avant de vous connaître je n'avais pas vécu tellement. Et pourtant, Dominique, si tu savais comme j'ai vécu ! Comme depuis l'âge de quinze ans j'ai désiré vivre, toucher, prendre, jouir ! J'ai toujours cru que j'allais me salir dans cette aventure. Mais salir quoi ? Toujours ces mots inutiles !

Tu donnes un sens au monde qui m'entoure. Me redonner une croyance à moi qui les ai toutes, et toutes perdues ! Toi : ma croyance. Jusqu'à quand ? Qui le sait ? Je vais vite. C'est que je suis pressé. Je suis toujours pressé par quelque chose. Non, bien sûr, jamais tu n'aurais imaginé tant de choses dans mes baisers. Tous les baisers des hommes risquent un moment de se ressembler. Il n'y a que leurs larmes qui diffèrent - et je parle là des larmes intérieures, celles qui ne s'avouent que dans le plaisir ou le rêve. Car, pour moi, c'est comme si je n'avais jamais pleuré.

Les baisers ne suffisent pas : il faut le calme des heures, le papier vierge, et la nuit pour dire à une femme qu'on l'aime et ne le dire qu'à elle, car ce n'est qu'à elle qu'on s'adresse ; et toutes celles qui l'ont précédée n'ont été que nécessaires pour vous apprendre à l'aimer. Car il faut un long apprentissage pour dire un jour à une femme qu'on l'aime, et que, cet amour soit d'une extraordinaire pureté, déformé par rien, aucune caresse maladroite, aucun baiser non dicible, aucun mot sans franchise ni douceur. Le comprends-tu ? J'en ai assez des filles que je prends, que j'élève un instant à ma hauteur et que je renvoie une semaine après leur néant. Je ne veux pas vivre éternellement dans cette boue dernière des êtres que je croise, dont je jouis vite et pour lesquels mon cœur est mort. Je veux aimer une dernière fois, et tu es celle que j'ai choisie.

A raison ou à tort ? M.

 

DIXIÈME LETTRE

 

Du Caire, le...

 

Je t'écris d'un café. J'ai pris un crème avec deux croissants, afin qu'ils symbolisent un cercle étroit, car il faut nourrir l'imagination, le Grand, Rêve, et cela jouxté aux repères tangibles que sont la faim, la soif et l'amour.

J'aimerais posséder le pouvoir d'entrer dans ta tête comme Jonas dans sa baleine. Es-tu sage, au moins ? Tu m'écris : « je t'aime » et ta bouche, quand elle prononce : « Je t'aime », j'y vois là clef du Royaume qui me manquait pour que je puisse un jour l'ouvrir seul. Seul, il y a de la royauté à l'être et de la pantalonnade. Verturin disait que la solitude n'appartient qu'aux Dieux.

Je n'ai pas encore commencé à durer avec toi. La conscience des jours m'est inconnue. Je n'ai pas encore de souvenir, de souffrance, pas de doute. Pour avoir la sensation d'une durée, il faut se sentir couler. Je me sens immobile, arrêté. Ou bien, j'avance par bonds. D'une nuit à l'autre. Car après, si nos journées seront plus importantes, aujourd'hui ce sont nos nuits. Les nuits pendant lesquelles nos corps se mesurent, notre imagination, notre amour.

Je ne te circonscris pas. Tu es sans limite, hors du Temps. Les Dieux ne vieillissent pas, dit-on. C'est cela : je ne vieillis pas. Je tourne sur un point fixe, un cadran où nulle heure n'est inscrite, Mon temps se chiffre par la fatigue ; je suppose l'usure de cet extraordinaire retournement. Pascal découvrant Dieu, et après sa première exaltation, dut avoir un retournement semblable. Cette brusque entrée d'une jeune fille dans mon existence de sceptique devait nécessairement produire une longue fatigue.

Et puis, il y a la lutte pour ne pas être tué par l'amour, plus difficile. Garder, malgré toi, mon intégrité. Te doutes-tu de tout ce regroupement de forces dont j'ai besoin pour te dominer ? Car tu possèdes une force prodigieuse. Les femmes ont un don particulier pour sentir la puissance de ce que l'homme appelle ridiculement leur faiblesse. Il est difficile pour un Maître de ne pas être esclave de son Esclave. Mais qu'importe ! Je veux que les Couples qui existèrent avant nous ne soient qu'un minuscule petit feu de la Saint-Jean auprès de notre feu grégeois sur la mer...

Je baise tes lèvres rouges.

 

M.

 

VINGTIÈME LETTRE

 

De Naples, le...

Il y a deux jours, en entrant dans la chambre d'un ami, des photos de son mariage m'ont fait t'imaginer en robe blanche de mariée. J'ai songé au renversement de mes principes : te voir en robe blanche, couronnée de fleurs. Mon amour, tous les contraires se valent-ils ? Avant de te connaître, j'aurais jugé mes réflexions du dernier stupide. Aujourd'hui, je songe qu'il est intelligent d'être stupide pour un bonheur de lucidité. Heureux ? Aucun prêtre, aucune loi, aucune, alliance ne m'empêcheront jamais de l'être. Même l'alternance bourgeoise vaut d'être vécue avec cette exaltation que procure le choix total d'un bonheur précis.

D'ici, je regarde comme je t'aime. Je le regarde à froid, calmement. Plus irremplaçable que l'eau et le pain, le soleil et l'ombre. Les nuits sans toi sont sans espace, et les jours ne valent pas la peine d'être nommés. Je t'attendais et tu es venue : voilà le miracle. Tu es venue toute pure, et moi qui crachais sur la pureté, je me suis mis à l'aimer dans toi. J'ai aimé cet amour que je faisais autrefois par principe et par hygiène. J'ai aimé ces regards qui chez d'autres m'agaçaient. J'ai aimé ta gêne et tes rougeurs subites. J'ai aimé ton corps, moi saturé, de corps et de formes. Aimé dès le premier jour. Peut-être... mais malade dès le premier jour. J'ai attendu que ta joue se pose contre la mienne. J'ai attendu de respirer tes cheveux. J'ai attendu ton premier baiser. Et je sens encore mes jambes qui tremblent, et je tremble en t'écrivant, et c'est pourquoi toutes mes lettres sont confuses et mal écrites. (Comme j'écrirais mieux si je t'aimais moins !)

Toi et Moi : il n'y aura que ces deux mots sur la terre. Viens, Amour, que je te baise, que je sente dans ma bouche tes pieds chéris et tes jambes chaudes et tes seins. Donne-moi aussi ton aisselle que je la morde....

 

M.

 

 

VINGT-CINQUlEME LETTRE

Gênes, le...

 

Je me suis amusé à écrire pour nous ces Versets

« Le Maître prendra les pieds parfumés de son épouse et les posera sur sa poitrine. Il les embrassera ensuite jusqu'à ce qu'elle halète ; puis il la pliera comme une fleur et il la prendra.

« Et elle lui dira : « merci ».

« Ils tiendront leur bonheur caché au fond de leurs nuits. Et leurs nuits seront claires et chaudes comme l'été. Au matin, ils s'endormiront l'un contre l'autre, elle fraîche comme l'eau sur son corps de sable. »

« Il la prendra le jour et la nuit. Et c'est elle qui l'embrassera la première le matin. Ni lui, ni elle n'auront la bouche amère des couples qui ne s'aiment pas. »

« Le Maître lavera son épouse totalement. Et ensuite l'épouse lavera le Maître. Elle sera obéissante et docile. Alors, peut-être fera-t-il d'elle une autre femme et formeront-ils cette chose unique : un Couple. »

« Elle sera toujours pour son Maître une jeune fille. C'est la crainte de ne plus l'être assez qui la préservera de tout abandon. Elle sera Tout ou Rien, car demeurant libre de le quitter selon son désir, elle s'en ira contrainte s'il la chasse hors de son bonheur. »

« Elle sera toujours parfumée. »

« Elle acceptera tout de son Maître et elle en sera vivifiée. Elle en aura les yeux plus doux, et plus graves, la démarche plus légère, comme si elle avait marché sous la pluie. »

« Elle sera l'Esclave et lui le Maître. Ni l'un ni l'autre ne doivent l'oublier. Il faut que les rôles soient départis. Quand l'un des deux oublie son rôle, le Couple meurt. »

 

P. S. - Pour pouvoir te lécher une minute, je donnerais un mois de ma vie. Tu reconnaîtras là mon exagération bien connue. Mais un mois de ma vie et un an de celle des autres ! Un mois de ma vie sans toi et une minute avec toi ! Mais ne comparons pas hors de l'amour ce qui dans l'amour est incomparable.

 

M.

 

TRENTE-DEUXIÈME LETTRE

 

Vienne, le...

Je ne prévoyais pas que j'allais t'aimer tant. Je voyais l'amour d'une femme marcher de pair avec une certaine faiblesse, une certaine indulgence, conséquence de l'aveuglement attribué d'ordinaire aux amants. Or, ce qui est vrai cent fois, ne s'avérerait faux qu'une, fois, cette, fois n'est pas à exclure, et on peut prouver tout le contraire avec cette fois-là. Je t' aime sans aveuglement et sans esclavage - chose très importante pour moi - dans toute l'intégrité de mon pur amour. Je te l'ai déjà dit dans un temps où je t'aimais moins : « Je pourrais te quitter comme je t'ai prise, si je le jugeais nécessaire, et cela sans en souffrir. » Cela est horrible, peut-être, mais c'est ainsi. Tu es ce par quoi je suis un homme tout à fait. Et si j'en juge par ce que sont la plupart des hommes aujourd'hui, plus qu'un homme. Sur ce côté, tu n'auras jamais de prise sur moi, et si je marche sans inquiétude et plein d'amour à ton côté, c'est parce que nous le savons tous les deux. Nous ne le savons pas comme une entente ou un marché le stipulerait, mais comme une nécessité de nature. Je sais que je dois commander, et toi, obéir. Lorsque le peuple avait un grand roi, et que ce roi savait commander, il était heureux. Quand le roi est devenu cette espèce de demi-femelle qu'était Louis XVI, le peuple a cessé d'être un grand peuple et s'est insurgé. Une grande femme est comme un grand peuple : il lui faut un roi et un Maître. La majorité des femmes sont malheureuses car leur roi est mort, ou bien il n'est pas encore venu les réveiller. Car ce n'est pas un Prince Charmant qu'il faut aux femmes, mais un roi, un homme puissant et trouble, auprès duquel elles se sentent trembler et gémir. Tout le reste est sottise d'hermaphrodite, d'androgyne, d'homme-femme et de femme-mâle. L'homme ne doit être dessous en amour que parce qu'il le veut. « L'homme propose et la femme dispose » : les femmes disent cela et elles font quasi le contraire. Ce sont elles qui proposent. Après tout, qu'elles continuent, puisque les hommes proposent sans s'imposer ! Les hommes, aujourd'hui, ont perdu leur sexe. Ils croient qu'être homme consiste à faire des enfants pour l'humanité ! Un tel me lit les lettres qu'il reçoit de sa femme, avide à lui marcher dessus en écrivant qu'elle a lu « tout » Pascal. S'il avait un sexe, ce n'est pas de Pascal ou du sexe de Pascal qu'il parlerait, mais du sien. Ses mots suffiraient et il n'aurait pas besoin de ceux de Pascal. L'humanité, à cette allure, mourra par les femmes. Elle en meurt déjà. Quand les hommes s'intéressent aux livres, au progrès, à l'astronautique, à l'industrie, à l'argent et seulement ensuite à la Femme, ils sont déjà morts.

Je crois que j'ai un peu dérivé de mon commencement, qui était je ne pensais pas t'aimer tant.

 

M.

 

TRENTE-TROISIÈME LETTRE

 

Vienne, le...

Il existe une position devant la vie qui consiste à ne croire en rien. Elle a été la mienne longtemps. Mais il n'existe qu'une position devant la femme qu'on aime, et elle consiste à la croire en tout. A l'intérieur de l'amour est le paradis.

Tu es mon paradis sur la terre. Il n'y a rien de meilleur que d'entrer en toi. C'est comme si je me promenais dans une palmeraie en pleine chaleur. C'est entre tes jambes que je suis le mieux, ma tête posée sur ta poitrine, mes deux bras sous tes aisselles. C'est là que je voudrais attendre la mort, car je l'attendrais sans crainte, persuadé que si ma vie a été quelque chose, elle l'a été là et nulle part ailleurs. Nulle part ailleurs, je n'ai gémi et joui comme au creux de ton oreille. Nulle part ailleurs je n'ai été plus tendre ni plus chaud. J'ai tremblé sur ton corps comme je l'imaginais à peine. J'ai dormi ensuite à côté de toi comme à l'intérieur d'un jardin. Et le mot paradis signifie jardin.

 

M.

 

TRENTE-CINQUlEME LETTRE

 

Berlin, le...

La nuit tombe avec un léger vent de feuilles. Je m'étire dans mes souvenirs avec cette nuit qui commence. Dans toi. Dans tes cheveux. Dans ta douceur. Dans tes mains. A l'intérieur de tes jambes chaudes. Dans ta bouche. Et la nuit arrive avec ses étoiles.

Je suis attablé avec des amis, hommes et femmes, et la conversation roule sur la tromperie. Que voilà un dangereux point d'achoppement pour les anti-philosophes ! Je n'ai jamais pu comprendre un homme tolérant sa femme infidèle. Ni d'ailleurs qu'il lui en veuille. Il me semble qu'un homme digne de ce nom ne doit pas plus s'affliger d'une telle chose que de la perte de son chien de chasse. La confiance doit être, pour un homme, à la hauteur de son détachement. Le pouvoir de se séparer sans souffrance d'un être qu'on aime, légitime seul qu'on l'aime sans condition. Alors seulement la vie est possible. Ceux qui pensent que cette sorte d'amour n'est pas convenable, pensent comme des femmes, et il y a les ordres pour eux. Un chapelet sera toujours pour les natures faibles un objet plus maniable qu'une jolie femme. Mais pour moi tu vaux tous les chapelets, et à rentrer un jour dans les ordres, je préfère t'en donner toujours

 

M.

 

TRENTE-SEPTIÈME LETTRE

 

Berlin, le...

Pitié pour les amants séparés. Chaque fois que je n'ai pas une lettre de toi, il pleut.

Tu es l'histoire de ma création. Aussi je t'aime comme un livre que j'aurais fait ; mieux qu'un livre, car un livre se termine et je t'ai faite indéterminée.

Il y a l'avenir et dans l'à venir, tout le reste ce que nous n'avons pas fait. Il nous faudra pousser la folie plus loin, car c'est le seul moyen d'être follement raisonnable. Le seul moyen d'être l'un à l'autre toujours. Toute folie doit nous être plus nécessaire que le pain et l'eau. Une odeur de sainteté monte de l'amour. Il n'y a pas de paradis sans septième ciel.

Je t'aurai appris à parler. A dire « Mon Amour » et à dire ton nom « Je m'appelle Dominique ». Il est important que tu saches parler dans l'amour. Tant de femmes y sont muettes ! Comme il est important de le savoir pour d'autres choses en dehors de l'amour. Il est important que des mots neufs sortent de ta gorge, mêlés à tes larmes, que tu n'oseras plus dire à personne; qu'à toi-même tu n'osais pas dire, quand tu n'étais encore qu'une femme comme les autres. Tout amour possède une mystique. A cette mystique s'ajoutent un langage et des rites. Apprends à me parler comme je veux d'abord que tu me parles. Ensuite, je t'initierai à vivre.

 

M.

 

QUARANTIÈME LETTRE

 

Gênes, le...

Une nouvelle ville : une nouvelle femme. Mais il existe la femme qui est toutes les villes. Tu existes.

Je me défends mal contre le silence du soir. C'est le ressouvenir de mes errances à travers les villes qui me revient. Quand je rentrais mort d'avoir épuisé toutes les débauches abstruses du cœur et de l'imagination.

 

Des herbes folles accrochent mon cœur sali

Il y a des étoiles qui traînent dans le ruisseau

Des fleurs me sortent par toutes les poches

J'ai mes trous de nez dans l'entre seins laiteux d'une vierge

N'aimes-tu pas comme moi ce curé qui porte un cierge

Que serait le monde sans la poésie érotique

Le libertinage de l'esprit dans les serpentins de tes jupes

Peu m'importe, Ami, l'amour et la vie

Mon amant m'attend sous les confetti

Vierge à l'œil trop bleu embrasse mon cœur

Ne vois-tu pas qu'il saigne doucement

Mes mains saluent de noirs enterrements.

 

J'aimerais ta main sur mon front. Elle seule sait calmer ces longues vagues de rage sourde qui roulent en moi. Comme il est ardu d'être homme ! Tous ces chemins qu'il aura fallu prendre et quitter ensuite parce qu'ils ne menaient pas au vrai but. Loin de là, toutes les routes ne vont pas à Rome ! Ariane et le Minautore se partagent notre vie. La logique voudrait que, comme Thésée, nous accourions vers Ariane seulement le Monstre mort. Le faisons-nous ? Quelquefois. Et pour un Monstre nouveau venu, nous délaissons notre Ariane dans une île de Naxos. Monstre de questions insolubles, si nombreuses que ni ma culture, ni mon intelligence troublée n'y suffisent. Et pourtant, ta main sur mon front LE chasserait.

 

Dehors, Gênes respire la nuit comme une femme en quête d'amour.

M.

 

 

QUARANTE ET UNIÈME LETTRE

 

Gênes, le...

Plus que tout au monde, j'ai besoin de ta douceur. Douceur que je n'ai jamais eue, non parce qu'elle ne m'était pas offerte, mais parce que je la refusais en la méprisant. Cette douceur, je la voulais issue d'une femme aimée pour autre chose que sa douceur. Intelligence, sensibilité, culture : tout devait être en elle admirable. Je la voulais femme : c'est-à-dire préhensible, ordonnée et sensuelle. Et je n'ai besoin de rien d'autre dans la femme pour me bien porter. J'ai besoin de quelqu'un qui me ressemble et qui me complète.

Si j'étais près de toi, je te baiserais longuement les pieds comme autrefois. Car y a-t-il un plus beau signe de dévotion que de baiser les pieds de l'être qu'on aime? C'est comme lui baiser sa bouche amère.

Et je te roulerais dans mes mains comme une pâte ductile et chaude, prête à être enfournée ; et je te dorerais le cœur et ton ventre tendre de baisers chauds. Je serais ton Prêtre et toi ma Vestale. Je te prendrais comme ceux de Tanaïs prenaient les Arméniennes qui leur étaient consacrées. Chaque soir, je t'éduquerais, avec le raffinement d'un Caïmite. Et le jour, je te prendrais debout. Habillée pour le sacrifice divin, nous frôlerions le néant des rêves. Nos matins seraient pleins de lumière.

 

M.

 

 

QUARANTE-SEPTIÈME LETTRE

 

Rome, le...

Tu meurs ? Tu n'as plus envie de rien sans moi ? Tu souffres ? Souffre et dis-moi « merci ». C'est le jour où la souffrance s'en ira de toi que tu seras morte. Plus l'être se rapproche du divin, plus il souffre et plus il est heureux. Il faut détester la souffrance comme on craint la mort, mais savoir qu'il n'y a pas de vie possible sans elle. Écume, piaffe, rage, râle : tu n'en es que plus belle pour moi. Mais n'oublie pas de cesser à mon seul geste, comme Néron faisait taire les bruits de la foule en baissant le pouce. Car je pourrai toujours baisser le pouce sur toi. Définitivement. Il faudra passer de l'énervement à la douceur, et, dusses-tu y résister, je te briserai le cœur pour que tu y passes. Les tortures de la chair sont des fleurs pâles à côté des fleurs de l'âme rouge.

Une femme doit être tout pour un homme. Ou rien. Elle doit être à lui comme une esclave à son Maître. Tout échange demande une prise d'une part et un don de l'autre. Un don total et une prise totale. Et non, comme il en est encore l'usage chez trop de couples, un partage plus ou moins précis de privilèges et de libertés provisoires. Il faut, pour que l'échange garde sa valeur, une main forte posée sur une nuque docile. Et, contrairement à ce que supposent les femmes, de telles docilités ne manqueraient pas si les mains posées sur elles - et qu'elles souhaitent - étaient des mains d'homme. Dans la Rome antique, la grandeur exceptionnelle des yeux passait pour un attribut divin. J'aimerais que toute femme tremble - de joie ou de crainte - en voyant les mains de l'homme dont elle dépend. Car tout ce qui arrache un cri à la femme est d'essence divine.

(Me tromper ? C'est te tromper toi-même avant.)

Le seul endroit où j'accepterais de mourir sans défense, c'est sur toi. Je te baise chaque cheveu, chaque doigt de la main et chaque doigt de pieds, tes oreilles et tes narines, le sel entier de ta transpiration et de ta moiteur loin de moi.

 

M.

 

CINQUANTIÈME LETTRE

 

Venise, le...

Connais-tu ce poème intitulé : Psaume Y ?

Tout à coup ma main sur toi, prompte et puissante, s'abattra

Je te prendrai par la nuque pleine et ronde,

A la base du savoir et du vouloir, entre l'âme et l'esprit.

Je te tiendrai par le support de ta tête rebelle,

Par le pivot de tes lumières ;

Je te presserai vers ce que je veux, et que tu ne veux

Et que je veux que tu veuilles

Je te mettrai rompue et belle sous mes pieds, et je te dirai que je t'aime.

Et je te ploierai par le col jusqu'à ce que tu lu aies compris, bien compris, tout compris,

Car Je suis ton Seigneur et ton Maître.

Tu pleureras, tu gémiras ;

Tu chercheras une lueur de faiblesse dans mes regards ;

Tu lèveras, tu tordras tes mains suppliantes, tes belles mains très suppliantes, tes blanches mains comme enchaînées à tes yeux clairs.

Tu pâliras, tu rougiras,

Tu souriras, tu saisiras dans tes bras nus mes jambes dures ;

Tu m'aimeras, tu m'aimeras,

Car Je suis ton Seigneur et ton Maître.

 

Il appartient au chaste et divin poète Paul Valéry. Quand Albertas était saoul, il récitait tantôt le Cimetière Marin, tantôt ce Psaume.

 

 

CINQUANTE-ClNQUIEME LETTRE

 

(Sur toutes les lettres qui suivent, Montarave a schématisé en fond des pieds, des mains, des hommes et des femmes nus.)

 

Les femmes que j'ai connues avant toi sont des brouillons sur lesquels j'ai fait des ratures et poli mon style. Écrire son nom sur une femme demande une encre indélébile et une plume d'or. Ensuite, il faut se garder des fautes d'usage, ce à quoi je m'applique après toi.

Aucune femme ne se sera plus docilement dénudée devant un homme que toi devant moi. Même quand tu trembles, et que pour conjurer ta honte tu as ce petit geste que j'aime tant, et qui est un geste de petite fille : un doigt que soudain tu ronges nerveusement.

Il y a des gens qui s'imaginent connaître la guerre en lisant les journaux du soir. Ce sont les mêmes qui savent de l'amour ce qui s'en dit et ce qui s'écrit : rarement ce qui se fait. Il faut, toi, que tu saches ce que j'ai fait avec toi et comment je t'ai prise ainsi. Et pourquoi je t'ai prise. Et pourquoi, certains soirs, malgré mon envie je ne t'ai pas prise, car si la vie demande la prise, l'art de vivre exige le détachement. Il n'y a pas d'enchantement sans le pouvoir de se détacher. Vois-tu, une chose m'a longtemps tracassé : était-il possible de conjuguer dans la trame de sa vie profonde une femme unique et TOUTES les femmes. Maintenant je t'ai et je sais que oui. Il y aura toi, et au hasard de ma vie, les autres. Il ne peut pas y avoir toi sans les autres ; mais les autres sans toi n'est que dérision. C'est là un bonheur qui peut t'apparaître terrible, mais tu peux le refuser. Rien ne t'oblige à vouloir être tout ce que je te demande, sinon que, hors de ce TOUT, je n'ai pas besoin de toi. Essaie encore de comprendre ceci : « Sois tout, mais ne me demande pas d'être tout. »

Je te baise les mains. M.

 

SOIXANTIÈME, LETTRE

 

Lausanne, le...

Je fais envoyer à ton intention par la Guilde quatre bouquins, disons... pour le plaisir que j'ai de te connaître. Cela légitime toujours un cadeau de se connaître au sens littéral. Et puis, je me défie de ces offres à sens unique, toujours de la femme vers l'homme. Je me délivre de l'obsession d'être dans ta vie un élément perturbateur. Un temps pour te battre et un temps pour te lécher. Parfois dans la même minute. Et un siècle pour t'introduire dans le royaume...

Besoin de te revoir extraordinaire, te sentir. Entre les seins surtout, sous les bras et entre les jambes. Besoin de te lécher et sentir ta langue sur tout mon corps. Reprendre vie et corps avec toi, et non plus dormir comme une épave dans un pays absurde dont l'absence de langage est un signe. Te rouler doucement comme une pâte, te faire pleurer et gémir, te battre doucement, te rendre douloureuse de toutes parts, que chaque parcelle de chair devienne sous ma morsure d'une hyperesthésie atroce, que ma langue posée n'importe où sur toi t'arrache des cris comme à une bête suppliciée. Te mettre en croix sous moi avec une incalculable lenteur, et te gifler au fur et à mesure de ta jouissance, pour que cette torture s'inscrive au delà de ton ventre et de ton vagin, en remontant les trompes, en passant par le foie et le cœur jusqu'au cerveau. Besoin de te voir vagir sous moi, me demander pardon et pitié. Pardon et pitié de tout. Pardon et pitié de rien. De m'aimer, d'être insoumise, d'avoir peur de me perdre, d'être femme, d'être fragile, d'être faible ; et pardon aussi d'être belle et reine au delà de tous les possibles imaginables. Et cette beauté, de me la devoir. Besoin de voir ta peur, ton étonnement, ton angoisse. Besoin de me libérer et de te lier. Besoin de te libérer et de me lier. Besoin de t'agenouiller, te plier, te soumettre, t'humilier dans l'amour. Besoin de te prouver l'incalculable puissance de l'amour, dont je ne suis qu'une des formes possibles. Besoin de te créer et te recréer sans cesse. Besoin de te refaire selon les lois éternelles, de t'apprendre à travers tes successives métamorphoses, les lignes si différentes de tout amour, - et du mien, de mon amour particulier. Besoin d'être Toi, te remplacer, t'engloutir. Besoin aussi de t'écrire cette lettre pour que tu le saches.

 

M.

 

QUATRE-VINGTIÈME LETTRE

 

Malgré mon foie (S'il n'y avait que les crises de foie pour tracasser l'homme !) je ne peux pas te laisser sans lettre. Je veux que tu sois pleine de moi, enceinte de moi moralement ; avec ton même visage tendre, ta bouche ouverte, tes genoux tremblants, et que, si même entre toi et moi, des pensées étrangères s'intercalent, qu'elles gardent l'empreinte et le sceau du Maître.

Toute mienne de l'intérieur. Du ventre et de la gorge. De ta transpiration et de ta sécrétion interne. Tous tes râles doivent être à moi, et ce n'est que pour moi que tu dois crier. N'oublie pas que je t'ai créée femme, ce qui est autre chose que de t'avoir mise au monde. Autre chose qu'un simple approfondissement du vagin. C'est ton âme tout entière que j'ai élargie avec ton bassin. J'ai donné un sens à tes hanches, une bouche à tes seins, des lèvres et de la salive à ton sexe, une main pour tirer tes cheveux et une autre pour te gifler. Je t'ai faite crier de bonheur et pleurer de bonheur. Je t'ai faite crier de douleur et pleurer de douleur. Et je l'ai fait quand j'ai voulu. Tout m'est permis sur toi, et c'est dans cette soumission constante qu'est ton bonheur. Tu ne me crois pas ?

Relève-toi. Cherche ailleurs. Tu le peux, puisque tu es libre. On est toujours libre, même dans l'amour. Même dans les chaînes, la liberté existe et s'arme. N'oublie pas surtout que tu es avant tout heureuse des formes diverses de mon terrible pouvoir sur toi. Même si, à l'origine, elles revêtent l'apparence de la douleur.

Maintenant, donne-moi tes chers pieds à baiser. Longuement. Puis tu t'agenouilleras devant moi, et tu ne te relève-ras que lorsque j'aurai vu des larmes sourdre de tes yeux, de douleur ou de reconnaissance, qu'importe, mais des larmes. C'est quand tu pleures ainsi que tu me dépasses.

 

M.

 

 

QUATRE-VINGT-DIXIÈME LETTRE

 

Marseille, le...

 

Tu portes mon anneau et ma marque. Je t'ai connue alors que tu n'étais presque rien, une jeune fille assez insignifiante, et j'ai fait de toi une femme unique. Cette perfection, tu me la dois Tu me dois encore beaucoup d'autres choses, mais, avant tout tu dois te soumettre. Il est inconcevable que tu en sois à ne pas m'écrire un jour, sous prétexte que mon errance professionnelle ne me permette pas de répondre journellement. En conséquence, je me dois de te punir. Et voici en quoi consiste cette punition ;

« Changer ton encre noire contre de la rouge. Une semaine durant m'écrire jour après jour, à genoux au pied de ton lit. Je répondrai parfois à ces lettres. Et parfois non. Pas une ligne de plus ou de moins quand je répondrai. Toutes mes lettres seront lues à genoux également pendant cette semaine. Et cela, à cause de l'hiver qui arrive. En été, c'est nue, à plat ventre sur le carrelage que je t'aurais mise. »

Autre chose : cette semaine, tu recevras des ordres et des indications sur ta vie future. Il importe que tu en prennes note à part, sur un carnet que tu porteras en permanence sur toi. Reste environ un mois de séparation, et je tiens à te prévenir de ce que je veux exactement que tu sois. Cette cage d'or que je forge autour de toi n'est pas refermée. L'air n'y est pas le même qu'au dehors, certes, mais tu dois savoir lequel est le plus respirable. Je ne serai en outre pas tendre cette semaine. Je t'en préviens. La tendresse est un sentiment trop rare pour qu'un homme ait la négligence de la disperser au hasard.

Sache simplement que je t'aime avec des larmes et avec des cris.

 

 

M.

 

QUATRE-VINGT-ONZIÈME LETTRE

 

Alger, le...

 

Il n'y a rien de plus précieux et de plus extraordinaire qu'une femme parfaitement soumise à l'homme qu'elle aime. Une demi-soumission reste vulgaire. C'est la soumission totale (et non aveugle) qui est la vraie mesure d'une femme. Il faut que tu te souviennes que chacun de tes gestes doit être le reflet profond de la forme d'amour que je te tolère, et que cette forme est l'abnégation. J'ai vu aujourd'hui un geste vulgaire de la part d'une femme apparemment éprise de son mari. J'étais au restaurant et, deux tables plus loin que moi, ce couple semblait tout à son bonheur. Au cours du repas, soit distraction, soit maladresse, soit cette habitude qu'ont maintes femmes à ne pas entendre de hiérarchie dans l'amour, celle-ci a pris le pain des mains de son compagnon assez brusquement. Insignifiant, ce geste appartient aux émiettements de l'ordre d'une religion. Je suis de ceux qui prennent au sérieux les choses dont ils ne peuvent pas rire. Tu avais eu tel jour de ma mémoire un geste identique en m'ôtant un livre des mains. D'où qu'il te faut guérir de ces réactions de jeune fille, car ce n'est pas, seulement une appartenance interne que j'exige, mais. encore un don total. Il faut qu'une personne non avertie puisse dire en te voyant que tu es l'ombre de moi-même qui m'adoucit en cernant mes traits.

Si tu avais appartenu à un autre homme, tu aurais peut-être fait tes quatre volontés. A moi, tu te soumets à n'accepter que les miennes. Ne t'appartient que ce qui me plaît. Et cela n'est pas une simple phrase. Il m'arrivera de lire tes lettres avant toi. Je te ferai étaler tes objets intimes si je le désire : lettres, photos, sac à main, etc... S'il me déplaît que tu fréquentes choses et gens, tu ne les fréquenteras plus, c'est évident. Prends garde : je ne suis pas un homme vite satisfait. En rien d'ailleurs, ce qui est mon seul mérite. Je suis dans mes passions comme dans mon indifférence. Et mes passions et mon indifférence forment ma vie. Il faut que tu sois tout l'un ou tout l'autre. Tu as pesé à l'avance de m'appartenir en entier. Aussi, je te mets sous les yeux - et en détails - ce que m'appartenir veut dire, afin qu'aucun malentendu ne subsiste entre nous.

Ces mesures ne sont pas le signe de ma jalousie, ni le signe de ma rigueur. Tous ces comptes rendus que tu me devras auront pour pendant l'absence de compte rendu que je te ferai de mon temps, si cela me plaît. Cette vie te sera difficile et facile. Difficile, car elle tranchera sur ta vie présente. Facile, car il est facile d'obéir à ce qu'on aime.

Je te donne mes lèvres : je t'en avais privée depuis deux jours.

 

M.

 

QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME LETTRE

 

Oran, le...

Je pensais depuis longtemps qu'aucune femme ne serait capable de parvenir à jouer gagnante dans mon bonheur, parce qu'elle ne serait jamais assez aimante et assez docile. Je pensais que je ne pourrais jamais la prendre par le poignet - et non par la main - symbole de mon autorité et de mon pouvoir sur elle. L'Histoire Antique est pleine d'esclaves qui furent les seules créatures fidèles à la mort du Maître. Quand tu aimeras ta soumission devant moi, à l'égal de n'importe quelle partie de ton corps, tu seras prête à t'ouvrir les veines devant moi si je me les ouvre. Je pourrai mourir en paix près de toi comme j'aurai vécu en paix.

Tu m'as dit : « Fais de moi tout ce que tu veux, mais, je t'en prie, ne mène pas notre amour à une impasse. » C'est douter là de mon imagination. Je ne veux ni te nier, ni conduire au bal des adieux notre passion. Ce que je fais, je le fais parce que c'est là le décor et l'atmosphère dans lesquels seule une passion comme la nôtre peut se détendre. Quand je t'aurai pliée dans tous les sens - toi si fière et si rebelle à tout dressage - et dans toutes les formes, quand tu seras devenue cette femme extraordinaire dont je serai moi-même étonné, je n'aurai plus assez de jours ni d'heures pour jouir de la contemplation de mon œuvre.

Dès à présent, laisse pousser tes cheveux jusqu'à l'enselure. Que je puisse te tenir par les cheveux, à la façon des coupeurs de tête, pour te contempler. A l'intérieur de notre appartement, tu resteras nue, afin que je puisse te prendre quand il me plaira. Quand tu désireras porter un pantalon tu devras à l'avance m'en demander l'autorisation. Certains jours - mais seulement si nous sommes seuls - tu me vouvoieras. Chaque jour qui marquera pour toi un retour, tu mettras un genou en terre et tu baiseras mon pantalon à l'endroit du sexe. Chaque soir, tu délaceras mes chaussures, et tes lèvres se poseront sur mes pieds nus. Tu ne me poseras jamais de question. Tu ne chercheras jamais à savoir ce qu'a été ma vie avant toi, avec toi, en dehors de toi. Tu seras silencieuse quand je parlerai. Tu liras et verras ce que je fais sans un mot. Que tu admires ou que tu n'admires pas. Si un jour je te deviens insupportable, tu partiras. Je ne te rechercherai jamais.

Car tout cela possible avec l'amour, sans amour te paraîtra risible. « N'y a-t-il pas quelque chose d'essentiellement comique dans l'amour ? Particulièrement pour ceux qui n'en sont pas atteints » (Baudelaire). M'aimes-tu assez pour prendre au sérieux ce rire ?

Et si nous ne sommes pas ainsi capables de nous aimer, il ne nous restera plus qu'à mourir comme l'a souhaité un écrivain mort de belle mort : complètement désespérés. Mais nous avons dépassé la mort.

 

M.

 

QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME LETTRE

 

Lisbonne, le...

Le jour où j'ai été enfin sûr de toi, nous sommes allés chez un bijoutier et je t'ai offert une alliance. En or blanc et large d'un doigt. Un M était gravé à l'intérieur. A l'extérieur : rien. Y voyais-tu un symbole ? Je ne t'épousais pas, mais je te prenais. Te souviens-tu de l'étonnement du bijoutier me demandant : « Vous permettez que je prenne la mesure de votre doigt ? » Et que je l'en dissuadai d'un sourire. Par la suite, cet anneau a remué des médiocres autour de toi, ahuri tes proches, intrigué les âmes qui ont besoin des contrats pour se sentir immortelles. Oh la noble hantise du mariage chez les simples. Déjà, tu leur parus extraordinaire. Et, pourtant...

Les jours - et les nuits - de ma première semaine près de toi, il te sera interdit de me parler. Interdit de te trouver au-dessus de moi. Comme tu es plus petite que moi, tu pourras te tenir debout quand je m'y tiendrai. A genoux, si je suis assis. A quatre pattes si je suis à genoux, allongée à mes pieds si je me repose.

Je te dispense - dans la mesure de ma fortune actuelle - de toutes ces corvées auxquelles sont astreintes les trois-quarts des femmes. Tu dois pouvoir lire et te cultiver, être au-dessus des autres en tout. Je préfère cent fois que tu saches quand et comment vécurent les Grecs par exemple, plutôt que l'art de faire briller les cuivres d'une batterie de cuisine. Il y a un livre célèbre de Pierre Louÿs intitulé : La femme et le pantin. Je veux faire de toi une femme ; non un pantin. Je te veux humaine, humaine désespérément. Il n'est pas question pour moi de te vouloir le moins du monde diminuer. Au contraire. Néanmoins, il faut que tu saches, au delà de toutes les connaissances livresques des hommes, qu'il existe une force surnaturelle qui ni ne s'apprend, ni ne se transmet. Elle ressemble à un savoir-vivre supérieur. Elle est un superbe don des Dieux. Elle est le don de ma suprématie sur toi. C'est elle qui me permet de te battre et de te faire jouir, de communier avec toi dans un inaccessible royaume. Elle est cette main qui bientôt tiendra ta nuque et la pliera.

Parce que tu es dérangée, la position à genoux te fatigue ? Alors cesse de m'écrire et reprends à genoux ces lettres quand ta fatigue sera passée. Pendant tout ce temps, je m'abstiendrai de t'écrire. Sinon, continue. Tu n'en mourras certainement pas. Et si tes genoux saignent comme ce doigt qui coule et avec lequel j'écris ton nom ensanglanté, nous nous aimerons sang pour sang : noble amour.

Cette lettre était la dernière de mes lettres à lire à genoux. L'as-tu fait ?

 

M.

 

CENTIÈME LETTRE

 

Du Paradis, le...

Toi. Au delà de toi, l'art. Au delà de l'art : rien. Le vide. Tu es mon pont sur le Styx, mon étoile non filante, ma rêverie de promeneur moderne. Ce qui n'est pas toi se déroule dans le monde de l'inexistence.

Sois sage et suis bien mes ordres. Préserve-toi. Epure-toi sans cesse. J'ai besoin de cette pureté comme les peintres Renaissants de la couleur unique d'un ciel. Lave-moi bien ton corps, essuie-le, occupe-t'en. Le corps est la moitié de la poésie, les trois-quarts du vivre ; il marque l'heure du début de l'amour et sa dernière minute. Prends-en soin, regarde-le. Parfume-le. Mais ne le caresse que par force majeure, car il m'appartient avant toi. Il m'appartient puisque tu n'as jamais su lui donner sa note propre, son chant. Qu'est-ce qu'un corps dont on peut dire. qu'il n'est pas encore musical ? Farde-toi. Apprends à te présenter, à marcher. A part ça, je ne te demande rien. Sois unique. C'est tout. TOUT. Et n'oublie pas que

 

Tu es le plus beau rêve que j'aie fait sur la vie et la mort.

La soie de l'âme-enfant qui m'habite.

Je te dois toutes les cathédrales de mon esprit.

Les plaisirs en suspend dans les rires fous de l'été.

Ma joie nerveuse.

Mon pas régulier et mon écriture droite.

Je te dois d'avoir un Nom sur les lèvres.

Ma conjugaison. Mon verbe. Un œil nouveau.

Tu as humanisé pour moi l'Indifférence.

Je te dois une nouvelle enfance.

Je n'ai jamais été un Homme avant toi.

Je ne savais pas ce qu'était une femme à genoux.

Un enfant seul. Un homme déshonoré.

Des lèvres ouvertes pour un baiser.

Je ne savais pas l'exacte valeur des larmes des cris des mains.

De la distance. Du temps.

Il n'y avait pas de sang dans la littérature avant toi.

Avant toi j'étais n'importe qui.

 

Montarave.

 

P. S. - J'arrive demain à Orly à 15 heures. Viens m'attendre, habillée comme tu le sais, dessus et dessous.

 

*

 

L'avion tournoya comme un aigle dans l'épaisseur bleu, perdit sa hauteur peu à peu et s'aligna pour prendre sa piste.

Habillée d'un tailleur de cuir noir, ses cheveux serrés dans un bandeau, longue et droite, Dominique releva ses yeux inquiets. Elle portait attachée au cou cette croix du sud qu'il lui avait offerte du Caire, et elle était vêtue selon ses ordres, fardée sans outrance, troublée et muette de le voir descendre du ciel comme un Dieu.

Depuis six mois, jour pour jour, les mots la droguaient. Elle riait, pleurait, se désespérait, chantait selon ses lettres. Et soudain le ciel s'ouvrait et Il était là.

 

D'emblée, leurs regards se joignirent. Le monde s'enfonça dans le silence des larmes qui coulaient des yeux de la Déesse.

Son Prince lui tendit la main.

 

FIN

 

Note de l'auteur

J'ai écrit ce premier roman à l'âge de 25 ans. Deux ans plus tard, il était publié par les éditions FLAMMARION. Traduit en Allemand, il est aujourd'hui épuisé.

Paul Carbone (Novembre 2004)