Paul CARBONE

Mademoiselle CANDIDE

ou

L'Arc-en-ciel du Bonheur

TRADUIT DE L'ANGLAIS
DE Mr. LE CHANOINE EDGAR RICE BOLLEY
AVEC LES ADDITIONS QU'ON A TROUVÉ DANS LA SOUTANE DU
PRETRE, LORSQU'IL MOURUT À MANCHESTER,
L'AN DE GRACE 1997

"Il faut cultiver notre jardin"

Voltaire (Candide, chap 30)

   En 1996, dans un souci d'harmonisation culturelle, l'Education Nationale a imposé l'étude des Contes voltairiens au programme du baccalauréat de Français. Davantage que la maladresse d'un décret, retenons pour notre compte l'opportunité d'un choix : toute une génération de lycéens, outre qu'elle n'ignorera plus la laideur du monde, bénéficiera d'une formule pour clôturer son bonheur. En cultivant ses poireaux, sans se préoccuper à l'excès des tomates du voisin, notre éminente jeunesse échappera au triple malaise de l'ennui, du vice et du besoin. Osons le croire - et demandons-nous si, à l'aube du vingt et unième siècle, le précepte voltairien à toujours force de loi. L'immortalité de Candide méritait bien cette descendance imaginaire : une petite-fille curieuse, jetée dans le tourbillon du monde moderne, qu'elle observe avec un peu d'indulgence et beaucoup d'étonnement.

P.C

 

CHAPITRE 1

Où le paradis n'est pas le jardin que l'on croit

Après avoir planté des carottes et des tomates, longuement labouré son champ et ensemencé du blé, Candide trouva la terre basse et l'ennui profond. Ses nouvelles courbatures, la permanente laideur de Cunégonde et l'ignorance de ce qui se passait dans le monde, suffirent à lui faire douter de son nouveau paradis. "Je crois que j'ai fait une erreur" confia-t-il à Martin. Je n'osais pas vous le dire, reprit celui-ci, qui ne cessait de trouver la terre chaque jour plus ingrate. Que faire ! soupira Candide. - Partir, suggéra Martin. Je doute que vous échappiez au travail, mais vous échapperez au moins à Cunégonde."
Pendant deux heures, assis à l'ombre d'un chêne, ils philosophèrent sur les aléas de l'existence. "Comment, disait Candide, une jeune fille haute en couleurs, fraîche, grasse, appétissante peut-elle devenir en quelques années ce parangon de laideur ! Si encore elle m'avait été fidèle, mais je la soupçonne d'avoir aimé ses violeurs. Il lui arrive, encore aujourd'hui, d'évoquer son capitaine Bulgare avec des sanglots dans la voix ! - Vous avez été trop bon en l'épousant : il suffit parfois de tendre une main secourable pour se retrouver noyé. N'êtes-vous pas trop jeune et trop joli garçon pour finir votre vie à cultiver ce jardin le jour et vous endormir la nuit à côté d'un laideron ? demanda Martin. - J'ai cru naïvement que le travail serait une drogue efficace pour dissiper mon ennui; j'en constate aujourd'hui toute l'erreur : la sueur, les maux de tête et quelque picotement dans le bras gauche me font regarder la paresse avec envie, dit Candide. - Ne médisons jamais de la paresse trop vite, conclut Martin. Faire peu de choses : voilà aussi une excellente formule !
Le lendemain, la petite métairie dut se rendre à l'évidence : Candide avait disparu. Cunégonde devina aussitôt les raisons de ce départ et entra dans une vive colère. Paquette pleura. Martin eut un vague sourire. Il n'y eut que Pangloss pour commenter ce départ : "Il a simplement voulu manger ailleurs des cédrats confits et des pistaches".

CHAPITRE 2
Où Candide découvre enfin le bonheur

A peine eut-il quitté la métairie que Candide se sentit pleinement revivre. Il gagna Constantinople à pied, s'embarqua pour Marseille et, toujours décidé à fuir le monde, rejoignit rapidement la frontière Suisse où il décida de s'installer. Par bonheur, il lui restait encore quelques diamants de l'Eldorado : les banquiers, convaincus de son importance, lui ouvrirent un compte numéroté et lui vendirent à prix d'or quelques beaux murs lézardés, une vigne vierge où s'entrelaçaient des roses et trois hectares de bois qui lui rappelaient Thunder-ten-tronckh. C'est là que notre bon Candide, entouré de quelques jeunes et jolies filles qui le reposaient de Cunégonde, apprit que le Louis XVI venait de perdre sa tête et qu'un jeune caporal envisageait déjà de lui succéder. Mais les bruits du monde lui parvenaient comme atténués : il avait trop connu de malheurs pour leur préférer ses jouissances. Ses journées, trop courtes, se passaient à lire et à aimer. A lire surtout, car l'âge venant, on l'aimait de moins en moins. Par exemple, le Génie du Christianisme l'intéressa moins que Les Cent vingt journées de Sodome ou les contes libertins du fabuliste, ses seuls livres de chevet. En 1815, Candide fêta ses 76 ans en compagnie d'une jeune paysanne, charmée par le récit de ses aventures et le diamant qu'il avait passé à son doigt. C'est ainsi que Paquette (un vieux fantasme l'avait poussé à la surnommer ainsi) se retrouva grosse et accoucha d'un garçon. Qu'en faire ? L'Assistance Publique le tentait, mais le souvenir des abandons de Rousseau l'en dissuada. "Et si nous le gardions, proposa Paquette, nous l'appellerions Candide, comme toi ? - Il ne connaîtra jamais l'Eldorado" objecta Candide. Paquette haussa les épaules et pleura. Le 18 janvier 1816 naquit Candide, fils de Candide, à cause d'une larme et d'un haussement d'épaule qui en disaient long.

CHAPITRE 3
Où l'on apprend tout sur la petite-fille de Candide

A la mort du vieillard, Paquette éleva son marmot comme elle put. Lasse de cet encombrant fardeau, soucieuse de ne pas sacrifier son diamant, elle finit par abandonner l'enfant devant un hospice qui lui semblait accueillant. C'est d'ailleurs là que les historiographes d'un certain Arouet perdent sa trace pour le retrouver, quelques cinquante ans plus tard, dans un cul-de-basse-fosse londonien où il purge une petite peine de cinq ans. Était-il vraiment bigame ? Les juges le crurent, fondés en droit sur les cris de la plaignante, enceinte jusqu'aux yeux et arrière petite-fille d'un lord. Miss Margaret accoucha précocement d'une fillette adorable, pourvut à son éducation le mieux du monde et l'envoya parfaire ses études au Royal College of Science de South Kensington.
"Vois-tu, mon enfant, lui disait souvent sa mère, rien n'est jamais si important que le bonheur. Chez nous, c'est quasiment une affaire de famille : ton grand-père a tenté de le trouver dans un jardin, je l'ai moi-même connu auprès de ton père, et, quoi qu'il arrive, comme Lancelot pour conquérir le Saint-Graal, il te faudra partir à la quête du bonheur. - Mais où doit-on le chercher ? Comment le reconnaîtrai-je ? Sera-t-il au rendez-vous ? demandait naïvement Candide. A toutes ces questions, Miss Margaret répondait invariablement : "Il est bleu, il est chaud et il se présente sous la forme de frissons. Quelquefois, des gémissements l'accompagnent, mais ils ne sont pas indispensables. J'ai connu le bonheur pendant quatre mois auprès de ton père et je n'ai jamais gémi. - Le bonheur se confondrait-il avec la température ? demandait Candide. - Oui et non, lui répondait sa mère sans se dérouter. Mais il est certain qu'il éclôt plus fréquemment aux alentours de 25 degrés centigrades."
Jamais lasse, curieuse et appliquée en tout, convaincue qu'elle trouverait le bonheur sur cette terre, Candide ne cessait de harceler sa mère de questions. "Candide, est-ce un prénom convenable pour une jeune fille du monde ? demandait parfois la belle adolescente à sa mère. - C'était le nom de ton père" soupirait Miss Margaret. Et elle ajoutait, le coeur battant : "Il est mort en héros, à la tête de son régiment des lanciers, pour écraser la révolte des Cipayes. Je lui dois bien ça !" Toute frémissante dès qu'on évoquait la grandeur de l'Angleterre, assurée que le sultan du Mysore et des Mahrättes arrachait les ongles de ses prisonniers et violait toutes les rouquines qui lui tombaient sous la main, Mlle Candide se sentait triplement fière de la Reine, de son lancier du Bengale et de cette oriflamme de cheveux roux qui lui tombaient jusqu'aux reins.
Un jour qu'elle se promenait dans Hyde Park, Candide fit une rencontre qui allait changer son destin. Comme, par mégarde, elle venait de perdre un de ses gants, un jeune homme se précipita pour le lui rendre : "N'êtes-vous pas Mlle Candide ? Je vous ai aperçue au cours de physique expérimentale". Candide rougit jusqu'aux oreilles, un peu parce qu'elle avait elle-même lorgné cet étudiant, un peu parce que les cours de physique expérimentale, sans qu'elle comprit pourquoi, la troublaient profondément. "Je m'appelle Wells, reprit le jeune homme. Herbert George Wells. J'expérimente en ce moment dans ma chambre une machine à explorer le temps. - Dans votre chambre ? s'inquiéta la jeune fille, dont les grands yeux verts cillèrent discrètement. Est-ce là, Monsieur, un endroit convenable pour explorer l'inconnu ? - En vérité, je l'ai...l'ai conçue dans ma chambre, mais je...je l'expérimente dans mon atelier, bredouilla le jeune homme, impressionné par la beauté de Candide.  - A quoi ressemble donc cette machine ? poursuivit Candide, dont la curiosité pour les sciences nouvelles croissait de minute en minute. Elle est assez grosse, de forme longue, fuselée à l'avant, et son arrière comporte deux jolies roues" expliqua George, passionné par son sujet. Candide regarda mieux le jeune savant : son oeil rêveur, ses mains douces lui semblèrent des gages suffisants pour s'intéresser de près à sa machine. "Accepteriez-vous de me la montrer ? demanda-t-elle. Mais, au fait, l'avez-vous déjà expérimentée ?" A son tour, le jeune homme s'empourpra : "Non, hélas, je me suis occupé à la mettre au point durant ces quelques années, mais elle n'a encore jamais servi. - Eh bien, nous lui ferons faire son premier bond en avant"conclut-elle. Et, amoureusement suspendue au bras d'Herbert George Wells, la jeune et rayonnante Candide se laissa conduire à la recherche du Temps.

CHAPITRE 4
Où Mlle Candide appuie sur le mauvais bouton

Après qu'ils se furent aimés, Candide voulut admirer la machine. Presque nus, ils descendirent dans la cave que George avait aménagée en atelier. Candide ne cacha pas sa surprise : elle la trouvait moins étonnante qu'elle n'avait cru, plus ramassée, d'une fade couleur grise, avec une sorte de parapluie derrière le siège du conducteur et un tableau de bord simplifié. "Il n'y a qu'un siège" constata-t-elle déçue, en s'asseyant à la place du conducteur. - Soyez prudente et ne touchez à rien. Le code de sécurité n'est pas mis. Vous pourriez être projetée dans le Temps et ne jamais revenir, prévint le jeune homme. - Ce serait dommage, assura Candide avec un sourire plein d'amour. Oh, George, j'ai encore tellement besoin de vous ! Mais expliquez-moi au moins comment cette machine fonctionne !" A nouveau, ils s'embrassèrent longuement. "Cette manette sert à programmer le temps. Nous sommes le 27 avril 1895 et, par exemple, je la mets à la date du 14 mai 1996. Ce levier sert à manoeuvrer l'espace. Dans un premier temps, cette machine devait rester immobile, mais une petite amélioration m'a permis de la faire aussi se déplacer.- Je veux aller à Paris, implora Candide. Il y a là-bas, dit-on, des robes superbes. - Il n'y a qu'à tourner cette molette pour choisir sa ville, répliqua le jeune homme tout gonflé d'orgueil. Padoue, Paimpol, Palerme, Palmyre, Pampelune, Papeete, Paris. Voilà, nous y sommes. - Oh, George, vous êtes un véritable génie ! Comme je vous aime ! assura Candide en rejetant en arrière sa chevelure de flamme. - Et vous pouvez même régler l'heure de votre arrivée. Si je l'avance d'une heure, vous arriverez en début d'après-midi, se rengorgea le jeune homme en tournant les aiguilles du chronomètre. - Et ce petit bouton rouge, il sert à quoi ?" Et d'un doigt de fée, elle enfonça délicatement la touche fatale avant que George ait pu faire le moindre mouvement. "Candide ! Candide ! N'oubliez pas ! Candide ! Je vous aime !" Ce furent les derniers mots que la jeune fille entendit. Dans un vrombissement surnaturel, la machine à explorer le temps se mit en marche, rejetant tout autour d'elle, plaquant le jeune savant contre le mur. Candide n'eut que le temps de songer qu'elle était à moitié nue.
Et elle s'évanouit.

CHAPITRE 5
Où Candide se retrouve dans la plus belle capitale du monde

Candide s'éveilla dans une chambre toute bleue, éclairée par deux magnifiques fenêtres qui donnaient sur un monument gigantesque en forme d'aimant. "Où suis-je ? s'écria-t-elle. Quel est ce lit ? Quels sont ces draps roses ? Où est donc passée ma petite culotte ?" Après s'être assurée qu'elle la portait toujours, Candide se précipita vers la fenêtre pour voir d'où provenaient ces bruits de cornes intempestifs et ces vrombissements inusuels. Quelle ne fut pas sa stupeur en découvrant une file de voitures qui avançaient seules ! "Mais qu'ont-ils fait des chevaux ?" s'inquiéta Candide, qui montait d'ordinaire en amazone, les cheveux au vent et le menton relevé. Soudain, l'image musculeuse de George, leur étreinte délicieuse et cette maudite machine lui revinrent en mémoire. "My God, s'écria la délicieuse enfant, mais je me trouve à Paris !" Et, découvrant le cordon ouvragé d'une sonnette, elle tira dessus de toutes ses forces.
L'homme qui entra lui parut extrêmement sympathique : il avait le teint bronzé, le cheveu rare, l'oeil bleu et vif, le nez gigantesque et des gestes qui, tout de suite, le désignèrent à Candide comme un lord.
"Permettez-moi de me présenter, lui dit cet homme plein d'affectation, je suis Vladimir, Alphonse, Jeannot d'Orentoc, baron de San Miniato et ambassadeur de France à Tizi-Ouzou. En tant que membre permanent de l'Académie Française, je revendique l'amitié de Bernard Pivot et du Commandant Cousteau. J'ai écrit, entre autre, des ouvrages remarquables sur l'amour, Dieu, Proust, Jeannot et les autres. Je n'aurais qu'un mot pour vous convaincre de mon amitié : ma vie est à vous." Et il se courba comme un valet de chambre, tout sourire, louchant sur les jambes et la poitrine de Candide qu'elle dissimulait vainement. "Je crois, pour l'instant, que des vêtements suffiront, répliqua cette dernière. Et expliquez-moi où je me trouve ! Je ne doute pas que vous soyez un homme extraordinaire, mais George avait une voix de séraphin. Et votre voix de canard m'agace un peu. - Qui est George ? questionna l'Académicien, sans se départir de son sourire. - Herbert George Wells est mon amant. Il a inventé une machine pour voyager dans le temps. Malheureusement, j'ai appuyé sur le petit bouton rouge et me voilà dans ce lit. - Est-ce Dieu possible ! s'exclama le grand écrivain. J'imaginais quelque stratagème employé pour m'approcher et vous me racontez une histoire qui tient du miracle ! Est-ce là votre machine?" Et tout en enserrant la taille filiforme de Candide, il la conduisit vers une fenêtre qui donnait sur un jardin. "C'est elle ! s'exclama Candide. Mais comment est-elle arrivée dans votre jardin ? - C'est justement ce que j'aimerais apprendre, reprit Jeannot." Et il lui expliqua qu'en rentrant la veille d'un dîner officiel où se trouvaient, entre autre, Louis Leprince-Ringuet, Jean-Pierre Elkabbach, Lolo Ferrari et l'inimitable Régine, il l'avait trouvée évanouie dans son jardin. "Voilà tout ce que je sais de vous, Mademoiselle. Hormis que vous êtes une vraie rousse et que vous pesez moins de cinquante-cinq kilos, j'ignore jusqu'à votre nom. Je vous ai portée dans mes bras jusqu'à ce lit. Mon médecin personnel, appelé en urgence, m'a rassuré sur votre état de santé et je serais ravi de connaître votre nom."
Après avoir révélé ses origines franco-anglaises, ses brillantes études au Royal College et conté par le menu sa rencontre expérimentale avec H. G. Wells, la jeune fille avoua qu'elle s'appelait Candide. "C'est un nom qui me dit quelque chose, confessa le grand écrivain de l'Académie Française. J'ai connu un Candide au cours de mes études. Un garçon bien. Il a fini sa vie en Turquie.- N'était-il pas lancier dans le régiment de sa Gracieuse Majesté et n'a-t-il pas fini en héros en chargeant les troupes du sultan du Mysore et des Mahrättes ? demande Candide - C'est possible. Mais pour ce qui est de votre savant, je suis formel : il a réellement existé. - A qui le dites-vous ! répondit Candide, dont la jeune chair frémissante gardait encore le souvenir attendri de cette rencontre. C'est un homme qu'on ne saurait oublier ! - Nous reprendrons cette conversation plus tard, conclut Jeannot. Il y a là toute la garde-robe de ma maîtresse préférée : faites votre choix et nous irons déjeuner."

CHAPITRE 6
Où Candide découvre que son amant a serré la main de Vladimir Oulianov

Dès qu'ils furent attablés, Candide voulut commander une viande rouge. "Je vous la déconseille, prévint le baron. Avez-vous entendu parler de la maladie de Creutzfeldt-Jacob ? Les vaches anglaises sont actuellement prises d'une sorte de folie qui se transmet à l'homme". - Et qui l'a transmise à la vache ? demande Candide. - L'homme qui l'a nourrie de farines riches en protéines animales. - C'est curieux, poursuit Candide, je croyais les vaches herbivores et que la farine ne servait qu'à faire le pain ! - C'est le progrès, constate le baron. Notre folie n'en est que le symbole. Si d'ailleurs j'en crois votre rocambolesque aventure, vous vous doutez bien qu'en un siècle le monde a fait un bond en avant !  - Quel bond ? demande Candide, en dévorant le baron de ses grandes prunelles vertes. - Voyons : nous sommes allés sur la lune, nous avons creusé sous la Manche un tunnel qui relie Douvres à Calais, nous avons réussi à tuer 192 000 japonais d'une seule bombe, nous communiquons par satellite à l'autre bout de la terre, Christo a emballé le Reichstag, le sida contamine six mille personnes par jour, et, tous les premiers samedi du mois, sur Canal +, 600 000 privilégiés regardent une émission culturelle ! - Tout cela est merveilleux, dit Candide, mais êtes-vous parvenus à supprimer la boucherie héroïque du meilleur des mondes ? - Nous n'y songeons pas présentement, répond le baron. Deux guerres mondiales nous ont momentanément assagi; aussi nous contentons nous, aujourd'hui, de fournir des armes à nos voisins pour qu'ils s'entre-tuent commodément.- Et vous n'intervenez pas pour les séparer ? s'indigne Candide. Le baron raconta le génocide de Srebrenica et ajouta : "Nous leur envoyons des casques bleus afin qu'ils servent d'otages. Ah, j'adore le bleu, dit Candide. N'est-il pas le signe premier du bonheur ?"
Après s'être partiellement restaurée, Candide questionna le baron pour qu'il lui révélât tout ce qu'il connaissait sur son amant. "Ma chère Candide, je dois vous prévenir que la réalité n'est pas rose : nous sommes en 1996 et votre cher écrivain est mort en 1946. Ne le regrettez pas : il a fini sa vie comme millionnaire marxiste. Il a même serré la main de Lénine et nous devons à ses idées progressistes quatorze ans de socialisme ! - Qu'est-ce que le socialisme ? demande Candide. - L'art de faire croire que le cancer des injustices régresse et que celui du Président de la République n'existe pas. - Et vous croyez qu'il est mort ? implore Candide. - Mort et enterré ! Nous lui avons fait des funérailles nationales. Toutes ses femmes, Mademoiselle Mandarine et Madame Interlude l'ont beaucoup pleuré. - Mais George n'était pas marié ! proteste Candide. Je ne savais même pas qu'il écrivait.- Certains de ses ouvrages sont pourtant célèbres, argua le baron. Moi-même, j'ignorais qu'il fût savant."
Candide, rendue mélancolique par les révélations de Jeannot, mangeait maintenant sans appétit. A peine s'étonnait-elle du modernisme qui l'entourait : quelques hommes d'affaires parlaient dans une petite boîte collée en permanence contre leur oreille, des portes de verre s'ouvraient seule, on réchauffait des viandes dans un four sans flamme, une caissette rectangulaire diffusait des images colorées, mais tous les visages paraissaient tristes ou distants. A l'autre bout de la salle, Candide remarqua même un aveugle qui lisait. De temps en temps, il jetait un livre par-dessus son épaule en éructant un juron. " Qui est-ce ? demanda Candide. - Un clown, répondit Jeannot avec un regard de mépris. - Mais comment peut-on jouer dans un cirque en étant aveugle ? - Dans notre société, les handicapés sont prioritaires : tantôt on leur donne une tribune, tantôt des palmes, tantôt on les assoit derrière un piano. - J'imaginais que les progrès scientifiques avaient résolu ces infirmités, soupira Candide. - Pour quelques-unes qu'elle a corrigées, notre société trouve plus rentable de promotionner les autres, poursuivit le baron de San Miniato en allumant un cigare. - Mais le célèbre professeur T. S. Huxley m'avait pourtant assurée que la science conduisait droit au progrès ! - Vous êtes jeune, Mademoiselle Candide. Vous aurez le temps de revenir de vos erreurs. Le progrès ne résout rien. L'amour, peut-être...Encore qu'à mon âge, je ne sois plus sûr de rien, continua-t-il en caressant la main de la jeune fille posée sur la table."
Candide, après avoir délicatement, mais fermement récupérée sa main, émit l'idée de repartir par où elle était venue. Il lui suffirait de découvrir le code d'accès de la machine à explorer le temps et d'inverser les manettes pour se retrouver à Kensington. "Quelle idée saugrenue ! s'exclama le baron. Vous n'avez pas vingt ans, vous êtes belle, le monde s'offre à vous; et vous n'aspirez qu'à vivre dans l'ombre d'un homme qui vous dédaignera dès que la célébrité l'aura élu ! - Courir le monde ? Avec quel argent ? Je suis dans une ville que je ne connais pas, au milieu d'une époque qui m'est totalement inconnue, en compagnie d'un homme qui vient juste de m'être présentée et qui sait déjà que je suis une vraie rousse ! s'écria Candide. Mais où irais-je ?"
Le baron de San Miniato réfléchit. Sa femme venait de partir pour trois semaines en croisière d'amaigrissement. A date fixe, en compagnie de quelques deux cents obèses, la baronne décidait de perdre trois cents grammes et d'enrichir Richard Simmons de cent mille francs : repas, cassette, tee-shirt et pin's compris.
"Mais vous viendrez avec moi ! décida-t-il. Vous êtes bilingue, vous avez une chevelure éblouissante. Un homme comme moi a besoin d'une créature qui attire à lui tous les regards." Candide, qui avait un peu bu, trouvait les yeux du baron plus pétillants que jamais. "Je veux bien, concéda-t-elle, mais à deux conditions : que vous preniez bien soin de la machine de George et que vous me permettiez de vous appeler Jeannot ".

CHAPITRE 7
Où l'Académie Française perd un grand homme et Candide serre
la main d'un ministre

A peine avait-elle posé ses conditions, qu'une déflagration retentit et qu'un souffle détruisit tout le restaurant. Les tables se brisèrent sous le choc, les verres volèrent en éclat, des hurlements s'élevèrent; finalement, le plafond s'effondra sur les convives et le baron reçut une soupière sur la tête qui le laissa raide mort. Candide rampa au milieu des décombres : tout n'était que cris, visages sanguinolents, appels au secours. Quelques survivants cherchaient la sortie, aveuglés par les flammes et la poussière, poussés par l'affolement à fuir au plus vite cet enfer. Candide, n'écoutant que sa nature, aida une vieille dame à s'extraire des gravats; puis, apercevant un petit garçon évanoui, elle le saisit dans ses bras, passa au travers d'une épaisse fumée et s'empressa de le ramener au grand air. Dès qu'elle fut dans la rue, des flashes l'aveuglèrent. Il y eu même des badauds qui applaudirent. Enfin, une jeune femme affolée la déchargea de son précieux fardeau :"Oh, Mademoiselle, lui dit-elle, comment vous remercier? Vous venez de sauver mon fils". Candide, blessée à l'épaule, perdait beaucoup de son sang. Affaiblie par tant d'efforts, elle sentit ses jambes se dérober et perdit une seconde fois connaissance.
A son réveil, le jeune médecin qui contemplait avidement sa peau blanche et ses taches de rousseur, lui expliqua qu'elle avait été victime d'un attentat terroriste : "C'est le quatrième en deux mois. D'ordinaire, ils se contentent d'égorger des moines trappistes ou de poser des bombes dans le métro. Vous avez eu de la chance : il y a eu très peu de rescapés. C'est un miracle ! - Je ne crois pas en Dieu, répliqua Candide, qui trouvait que ce jeune médecin ressemblait beaucoup à George. - Moi non plus. Malheureusement, ces terroristes sont persuadés qu'on gagne le paradis par la terreur. Mon grand-père a connu autrefois un grand philosophe qui les confondait habilement, dit Candide en considérant le jeune médecin avec de plus en plus d'attention. - Je crains que cette confusion ne serve encore beaucoup d'intérêts, ajouta le médecin. Mais cessons de brasser de grandes idées. Vous devez vous reposer. La transfusion de sang que je vous ai faite risque de vous avoir affaiblie."
Soudain, un grand remue-ménage se fit dans les couloirs de l'hôpital. "Que se passe-t-il ? demande Candide. - Ce n'est rien, dit le médecin. De temps à autre, le directeur de notre hôpital s'enchaîne avec quelques sympathisants pour nous interdire la pratique de l'IVG. Ils ne veulent pas qu'on tue des embryons humains d'un centimètre. - Je les approuve complètement, dit Candide. Ont-ils, au moins, pu faire le voyage pour s'enchaîner autour de Srebrenica ? - Les quelques soldats de l'ONU que les Serbes ont enchaîné les en ont dissuadé, ajoute le médecin. - Quel dommage que les embryons grossissent, soupire Candide ! Croyez-vous que si les hommes engrossaient, on leur interdirait de disposer de leur corps ? - Comment tuer légitimement sans interdire ? dit le médecin en soupirant"
Tout à coup, la chambre de Candide fut envahie par des journalistes qui lui collèrent un cornet à fraise sous le nez en lui posant toutes sortes de questions : "Où puisait-elle la force d'un tel héroïsme ? Était-elle une vraie rousse ? Pensait-elle que Roswell et le commandant Cousteau ne faisaient qu'un ? Espérait-elle que Capri allait finir une fois pour toutes ? Fallait-il continuer d'interviewer Marie-José Pérec et Mireille Mathieu ? Pourquoi Christine Bravo n'était-elle pas restée au Mexique ?" Candide, qui ne comprenait rien à toutes ces questions, fut aveuglée à nouveau par des éclairs de lumière. Au milieu de cette bousculade, un petit homme chauve, visiblement important, s'approcha pour lui serrer la main pendant dix minutes : "Mademoiselle Candide, je vous félicite au nom de la France pour votre courage. Grâce à votre sang-froid, le fils de la princesse de Monte Bello a pu être sauvé de cet horrible attentat.- Mais, Monsieur, qui êtes-vous ? demanda Candide.- Oh, pardonnez-moi de cette bévue, répliqua le petit homme important : je suis Laurent Famos, le ministre de la transfusion sanguine et des hémophiles réunis. J'ai en charge le réchauffement du sang et les bénéfices de l'Etat. En quelque sorte, je suis le monsieur Thermomètre de la Santé ! Mais appelez-moi Lolo comme tout le monde !" Autour de lui, quelques collaborateurs et des infirmières rirent bruyamment. Après s'être assuré que les journalistes avaient recueilli ses moindres propos, le ministre s'excusa : il avait malheureusement la responsabilité de nombreux autres malades qui n'attendaient que son intervention pour mourir en paix.

"N'êtes-vous pas anglaise ? demanda le jeune médecin, après que le calme fût revenu dans la chambre. - Comment le savez-vous ? s'étonne Candide. - Je vous écoutais lorsque vous répondiez à ces journalistes. Vous parlez un peu comme une de nos grandes vedettes : depuis quarante ans qu'elle est en France, elle confond toujours le chanson et la cul. - J'ai été élevée en Angleterre par une mère bilingue : en souvenir de mon père, Candide Arouet , nous parlions votre langue un jour sur deux. - A propos de langue, montrez-moi la vôtre, poursuivit le jeune médecin en lui tâtant le pouls. Je crains que vous n'ayez de la fièvre. - Je crois que j'en ai déjà, soupira Candide." Et, fermant les yeux, découvrant une jolie langue rose, sentant déjà des petits frissons la parcourir, Candide s'offrit tout entière à l'auscultation du guérisseur.

CHAPITRE 8
Où Candide devient célèbre et rencontre une princesse

Le lendemain, Candide partageait la Une des journaux avec un feu d'artifice qu'on avait donné à Kourou pour trente-sept milliards de francs. Sa chevelure fauve et ses grands yeux vert s séduisirent toute la France, davantage portée sur la bravoure d'une jeune fille que sur la distraction des savants. La princesse de Monte Bello, qui l'attendait en personne devant l'hôpital, la félicita pour cette rapide consécration : "J'ai moi-même connu autrefois des moments de gloire en chantant faux et en présentant des maillots de bain, lui confia-t-elle. - Le privilège d'être née riche et princesse ne vous suffisait-il pas ? demanda Candide. - Oh, chère Candide, j'aurais tellement préféré naître bête et pauvre, confessa amèrement la princesse.  - C'est difficile, concéda Candide. - A qui le dites-vous ? Devoir chaque semaine admirer son air béat et sa stature de reine dans Gala, vous n'imaginez pas mon supplice ! Savez-vous que je ne peux pas faire une gâterie à un homme sans l'apprendre aussi par les journaux ? confie la princesse. Le pire, c'est quand je me suis enfuie avec ce tennisman-poète sur une île ! - J'adore les îles, s'exclame Candide. - Qui ne les aimerait pas ? convient la princesse. Mais savez-vous qu'ils ont tout publié ! - Vous étiez légèrement dévêtue ? s'inquiète Candide. - Je ne vous parle pas des photos : ç'eut été un moindre mal. Je parle des poésies. Du jour au lendemain, le monde entier a su que je me tapais un analphabète ! Quelle honte ! - Mais si vous étiez heureuse, où est le mal ? Et que vous importe la malveillance d'autrui ? Avait-il au moins un bon coup droit ? demande Candide. Certes, affirme la princesse. C'est même ce qui m'a décidé à jouer avec !"
La télévision attendait les deux jeunes femmes pour le Journal de 13 heures. La princesse, vêtue sobrement d'un tailleur rouge-vif et d'un bibi à plumes fit sensation. C'est à peine si les journalistes remarquèrent Candide. La jeune fille en déduisit que la maîtresse du baron, dont elle portait une simple robe en lin, ne savait pas s'habiller.
Après avoir brièvement évoqué l'attentat terroriste, la mort irremplaçable d'un grand écrivain et le sauvetage du petit Grégory, le commentateur du Journal s'intéressa surtout à la princesse : quel chapeau porterait-elle au mariage de sa soeur ? Avait-elle encore changé d'amant ? Nous ravirait-elle bientôt par de nouvelles chansons ? Songeait-elle sérieusement à se reconvertir dans le cirque ? Son astrologue l'avait-il prévenue de se méfier des îles ? questions auxquelles la princesse répondait par des bégaiements et des battements de cils circonstanciés. C'est surtout en évoquant ses malheurs que PPDA fit exploser l'audimat. Vingt et un millions de téléspectateurs abasourdis apprirent qu'elle avait failli se suicider, mais que les 136 millions de francs de dédommagement que le prince lui offrait pour divorcer l'avaient retenue. "Comment pourrais-je élever deux enfants avec, en plus, un misérable salaire annuel de 2, 8 millions de francs ! Ne devrais-je pas vendre quelques-uns des bijoux de la Couronne ? En viendrais-je aussi, faute de moyens, à me priver de cet ordinateur sur lequel je comptabilise mes toilettes, au risque de porter deux fois le même chapeau ?" Candide, attristée par cet immense malheur, faillit oublier qu'il en existait de plus grands.
"Vous ne m'avez pas dit comment vous trouviez mon chapeau ? lui demanda abruptement la princesse. Ravissant, répondit Candide. Tout est dans les plumes. En Angleterre, nos ladies sont unanimes sur la nécessité d'en porter, mais toutes ne conviennent pas de l'opportunité de le faire. - Je n'ai jamais entendu parler de ce différend ? dit la princesse. - Par exemple, précisa Candide, beaucoup soutiennent qu'il faut le garder au moment crucial." La princesse marqua son étonnement : "Vous voulez dire pendant le...? - Exactement, dit Candide. Les écuyères attestent qu'il garantit notre supériorité sur la bête; d'autres, moins portées sur les chevaux, assurent qu'il faut laisser sa crinière en liberté. Je monte régulièrement, dit la princesse, mais la bombe et la cravache me suffisent. Mon maître de manège ne s'en est d'ailleurs jamais plaint."
Au bout d'un moment, la voiture princière s'arrêta devant un hôtel somptueux : "Puisque vous aimez la mode, lui dit la princesse, je pense que vous apprécierez les créations de Paco. Venez !"
Candide fut éblouie par tant de beauté : le déhanchement des mannequins, tant de maigreur somptueuse, le dédain souriant de ces visages lui donnèrent presque des frissons. "Ne dirait-on pas qu'il habille des Martiennes ? s'étonna Candide. - Vous avez tout compris, dit la princesse. Paco tutoie le Cosmos. C'est l'homme des galaxies et du rhodoïd réunis. Avant d'être un voyageur de Sirius, il a été pharaon. D'aucuns prétendent même qu'il utilise son astronef personnel pour faire Paris-Nogent !  - Oh, j'aime beaucoup cette cotte de mailles moulante ! s'exclama Candide. - C'est son style Domremy, dit la princesse. Paco est un homme qui entend des voix et qui prédit l'avenir. Il a déjà annoncé une troisième guerre mondiale, la mort de Mozart et le retour du printemps. Il y a cinq ans, il disait déjà aux pauvres : "Ne mangez pas de viande". Heureusement qu'ils l'ont écouté !"

"Avez-vous sérieusement l'intention de divorcer ? lui demanda Candide lorsqu'elles furent à nouveau seules dans la Rolls.- Eh quoi, le prince ne m'a-t-il pas trompée éhontément ? Bon, d'accord, je n'ai absolument aucun diplôme, je n'ai pas lu Kipling et je déteste le polo. Mais je penche bien la tête sur le côté, j'ai l'air savamment timide, je fais ma corvée de poignées de mains comme une grande ! Et qui est-ce qui inaugure trente-cinq oeuvres de charité avec trente-cinq ensembles différents ? Le sida, les malentendants, les vieux, la léproserie de Calcutta, l'hospice des mourants avec Mémé Thérésa, il faut tout de même se les faire, non ? Et qu'est-ce qu'il fait, mon Charlot, pendant ce temps ? Il joue à la baballe sur son dada et il fricote avec la Carmina ! - Ah ! dit Candide, qui n'imaginait pas que les princesses fussent sujettes aux misères de l'ennui. - En réalité, confia la princesse, je divorce surtout à cause des chapeaux. - Je ne comprends pas, dit Candide. - J'ai trois cent soixante-cinq chapeaux un quart, hautement ridicules, que la reine mère m'oblige à porter dès que je mets le nez dehors ! - Même quand il ne pleut pas ? demanda Candide.
D'autres questions se bousculaient dans sa tête, mais la princesse sortit une lettre de son sac et s'empressa de la lire : "Quel homme charmant, ce Philippe Poirreau d'Artois ! s'exclama-t-elle. Chaque fois qu'il interviewe une jolie femme, il lui écrit une lettre. Et quelle délicate attention d'y adjoindre un préservatif ! - Mais pourquoi vous écrit-il ? s'étonna Candide. - Mais parce qu'il est écrivain ! -Encore un ! Mais tout le monde est écrivain dans votre pays ! s'écria Candide.- Mais à quoi croyez-vous que servent les nègres ? Moi-même je prépare des Mémoires dont Monsieur Laffont m'assure qu'ils me rapporteront une fortune. Trois nègres s'y attellent depuis déjà quinze jours. - On attelle encore les nègres au vingtième siècle ? demanda Candide. Je croyais que depuis le Surinam, on ne leur coupait plus la main droite et la jambe gauche ? - Ah, si les maghrébins n'écrivaient pas stupidement de droite à gauche ! soupira la princesse. D'ici là, j'espère qu'avec l'aide de Monsieur Le Pin nous les aurons tous rejetés à l'eau. - Qui est Le Pin ? s'enquit la jeune fille. - Un homme charmant, auquel il ne manque que la moustache et une petite mèche sur le front. - Vous a-t-il aussi écrit des poèmes ou remis des lettres accompagnées d'un préservatif ?
Au regard qu'on lui jeta, Candide compris qu'elle avait gaffé. Aussitôt, la princesse fit arrêter sa voiture et, sans un mot, déposa la jeune fille sur le trottoir.

CHAPITRE 9
Où Candide rencontre un saint homme

Candide, abandonnée par le sort et la princesse, marcha au hasard dans Paris, sans argent, sans papier d'identité, déjà célèbre, incapable de se souvenir de l'hôpital qui l'avait recueillie et du charmant docteur qui l'avait soignée. "J'aurais pu au moins lui demander son nom et son adresse ! De la même manière, j'aurais dû connaître ce maudit code avant de monter dans cette maudite machine !" Et une grosse larme roula au coin de son oeil en évoquant son expérience de physique expérimentale et la musculature de George.
Tout en se reprochant son imprudence, Candide avait rejoint une grande avenue lumineuse. Elle avait faim et s'inquiétait de savoir où elle pourrait passer la nuit. De temps en temps, une voiture s'approchait du trottoir et un monsieur lui demandait "Combien?" sans qu'elle comprit s'il la questionnait sur sa taille ou sur son poids. Enfin, l'un d'eux lui ayant pincé les fesses, elle s'enfuit en courant, affolée par autant de perversion.
" Où courez-vous ainsi, mon enfant ?"
Candide s'arrêta pour dévisager un vieillard qui portait une barbe et un béret. Il lui parut dans la plus extrême pauvreté, tant ce qui lui tenait lieu de soutane semblait défraîchi.
"N'êtes-vous pas la jeune fille dont parlent tous les journaux ? Je vous reconnais à vos cheveux roux. Je vous ai aperçue en train de sauver bravement le fils de la princesse. Mais que faites-vous si près des Champs-Elysées ? "
Rassurée par ce visage plein de bonté, Candide osa lui conter son extraordinaire aventure : "J'ai perdu l'homme que j'aimais à cause d'un bouton rouge, j'ai vu mourir mon sauveur sous une soupière, je ne connais même pas le nom du médecin qui m'a fait tirer la langue et j'ai été éjectée d'une belle voiture pour avoir posé trop de questions. - Il en est toujours ainsi lorsqu'on n'en connaît pas la réponse. Tous mes amis m'ont tourné le dos parce que j'ai eu le malheur d'en faire une qui leur déplaisait. Comme si, dans toute une vie d'homme vouée à faire le bien, on ne pouvait se permettre, à 84 ans passés, d'émettre une petite sottise ! - Auriez-vous écrit des poèmes à la princesse de Monte Bello ? demanda Candide. - Pas même, répondit le bon vieillard. J'ai simplement traité le Premier ministre de menteur et contesté quelques chiffres sur le génocide juif. - J'ai peine à croire, répondit Candide, que la comptabilité des morts puisse intéresser les vivants. - On ne discute pas avec les records, répondit l'abbé. J'en ai fait la dure expérience. L'ex-ministre du sac de riz et de la saharienne réunis m'a même désavoué en public. Mais cessons de parler de moi et occupons-nous de vous. Je ne vous propose pas mon humble demeure : les chiffonniers et les sans-logis ne sont malheureusement pas l'idéale compagnie d'une jolie femme. - Vous vous occupez des sans-logis ? s'enquit Candide avec compassion. - J'apporte ma modeste contribution aux maires de Nice et de La Rochelle dans l'embellissement de leurs jolies villes, répondit l'abbé.- La misère et le bonheur seraient-ils incompatibles ? demanda Candide. - Les riches s'en accommodent fort bien, mais... - Mais ne craignez-vous pas qu'en aidant les pauvres, vous ne les encouragiez à le rester ? objecta Candide. Et que la charité n'entretienne l'injustice ? - Mademoiselle, répondit l'abbé en souriant, la philosophie n'a jamais rempli un ventre vide, ni les beaux raisonnements sauvé un enfant qui meurt. Suivez-moi : je vais vous présenter Monseigneur Yoyo. C'est un évêque qui bat le Pape dans la course aux émissions télévisées. - Il est gentil ? osa demander Candide. - Gentil et honnête, confirma le prêtre. Une brebis rare, quoique médiatiquement égarée. Rien à voir avec l'Archevêque de Barcelone ou le clergé australien. Vous le verrez : c'est un homme qui blanchit tout, hormis l'argent sale. Un saint, mais un saint qui n'appellerait pas à lui tous les petits enfants de Manille dans le but les souiller."

CHAPITRE 10
Où Candide rêve toujours de retrouver sa machine

Monseigneur Yoyo habitait un immense appartement, rue Censier, où Monsieur Tibérius, le maître d'oeuvre, avait mis beaucoup de marbre et un million et demi de francs pour le rendre présentable. Une faune hétéroclite d'inclus et d'exclus fumaient là, buvaient et parlaient sans interruption. Le Pape est-il un Drag Queen ? Bernard Tapie va-t-il prendre les voiles du Phocéa ? La tarte Gloupier consacre-t-elle un Goncourt ? Aimez-vous Mururoa ? Doit-on couper celle de Hugh Grant ? Tous les sujets à la mode étaient abordés pendant trois minutes avec un petit talent et de grands rires.
L'arrivée de Candide fit sensation. Beaucoup admirèrent ses cheveux roux; certains la félicitèrent pour ce coup de pub; Monseigneur Yoyo téléphona sur le champ à Paris-Match pour avoir une interview. Il donnait le lendemain une messe à Notre-Dame afin d'honorer la mémoire de Vladimir Jeannot d'Orentoc, mais l'histoire de la soupière l'amusa beaucoup.
"Ce n'est pas très charitable de rire d'un mort, lui reprocha Candide. Sa voix de bégueule et son gros nez ne l'empêchaient pas d'être sensible." Monseigneur haussa discrètement les épaules : "Dieu vous garde de n'avoir jamais lu Le Figaro , chère Mademoiselle. Venez, je vais vous présenter un véritable écrivain. - A quoi reconnaîtrais-je qu'il est véritable? s'étonna Candide." Yoyo lui sourit malignement derrière ses lunettes : "C'est simple, lui dit-il, il suffit de porter une chemise impeccablement blanche et de donner des conférences sous les balles de Sarajevo. - Je ne comprends pas, dit Candide. Ma chère enfant, tout est dans le symbole : pureté et invulnérabilité. Quel homme! Quel homme ! Ah, si au moins il n'avait pas épousé Madame Chacras !"
Mais Yoyo ne lui présenta personne; le téléphone sonnait : des familles africaines, délicatement jetées à la rue par la Police, l'appelaient à la rescousse. Yoyo changea de soutane, se donna un dernier coup de peigne et sortit.
Ce soir-là, Candide but, fuma, parla peu et écouta plus que de raison. Elle connut ainsi le conflit israélo-palestinien, celui de l'IRA, des tchétchènes, la guérilla zapatiste, le drame bosniaque, les peintures sanguinolentes d'Alberto Buri, l'exposition de Nonja et la mort d'Hugo Pratt. "Vous ne parlez jamais du bonheur? demanda finalement Candide, lassée par ce chapelet de tragédies. - Qu'est-ce que c'est que cette conne ? dit l'un d'eux. - Le bonheur est une invention bourgeoise, répondit un autre. Enfin, un troisième avança que Dostoïevski avait raison : tant que des enfants seraient tenus en esclavage et qu'on abattrait les Iqbal Masih, le bonheur des uns en appellerait à la vengeance des autres.- Même si le ciel est bleu ? objecta Candide. - Le ciel est noir, Mademoiselle. Absolument noir. Le bleu n'est qu'une illusion d'optique.

Vers les trois heures du matin, presque à bout de force, Candide s'allongea sur un divan et s'endormit. Au petit matin, elle s'approcha d'une fenêtre : par dessus les toits, dans un silence émouvant, le plan lacustre du ciel virait lentement au bleu. Elle s'avança sur le balcon, respira une grande bouffée d'oxygène, et, rassurée sur l'intangibilité des préceptes maternels, Candide se convainquit que sa journée serait bonne.

CHAPITRE 11
Où Candide fait la connaissance d'une femme de poids

Dès qu'elle fut dehors, la ville lui parut animée, les parisiens presque aimables, les chiens productifs et heureux.
Ayant aperçu un grand fleuve qui ressemblait à la Tamise, Candide décida d'aller se promener sur sa berge. N'était-ce pas le lieu idéal pour réfléchir et trouver une solution à ses problèmes ? "Vous ne devriez pas vous hasarder seule ici, Mademoiselle, lui dit un jeune homme. Vous ne croiserez que des seringues, des bouteilles vides, une eau polluée ou quelque mauvais plaisant qui voudra s'assurer que vous nagez bien. - Monsieur, il n'est pas dans mes habitudes d'adresser la parole à un inconnu. Mais j'avoue que vous me paraissez sympathique et que cet endroit, en effet, sent très mauvais. - C'est à cause des gaz d'échappement, Mademoiselle. J'espère que vous n'êtes pas sujette à l'asthme ? demanda le jeune homme. - Seriez-vous médecin ? - En quelque sorte. Je m'occupe des maladies de notre planète : la couche d'ozone, la forêt amazonienne, Tchernobyl et la Polynésie française sollicitent beaucoup notre association. Nous avons choisi la couleur verte pour rallier les partisans des pelouses, des terrains de golf, des salades, des séquoias, des crocodiles, et, bien entendu, des perroquets. Notre président de la République, passionné de chlorophylle, nous a donné le feu vert en promotionnant les pommes. - Je n'apprécie ni les robes vertes, ni les Martiens, dit Candide, mais je trouve votre croisade bien généreuse. Tant que vous tolérerez le tabac blond, le café noir et le vin rouge, et si vous admettez que la liberté n'a pas de couleur, je trouverai votre combat légitime. - Faut-il être tabagiste, ivrogne ou drogué pour se sentir libre ? demanda le jeune écologiste. - Certes, non, approuva Candide. Mais condamnerez-vous tous vos poètes maudits au nom de l'oxygène et de l'eau d'Evian ? - Si vous faites allusion au Dormeur du Val, nous convenons qu'il y a là suffisamment de verdure pour amnistier Rimbaud. Mais Les Paradis Artificiels de Baudelaire doivent être censurés. La sauvegarde de la nature l'exige ! Pourquoi croyez-vous que Rika Zaraï est reconnue comme le plus grand médecin du XXème siècle ? A cause des plantes. Avez-vous remarqué comme cette femme est verte pour son âge ? Certes, le cerveau semble atteint, mais la voix ne demeure-t-elle pas magnifique ?"
Candide avoua qu'elle ne connaissait pas cette sommité médicale, mais que la guérison de l'âme lui paraissait tout aussi préoccupante que celle du corps. "L'Écologie pour l'équilibre du corps et la Chiantologie pour la perfection d'âme, voilà l'idéal ! dit le jeune homme. - Qu'est-ce que la Chiantologie ? dit Candide. Comment, s'exclama le jeune homme, vous ignorez que la fin du monde est programmée pour l'an 2001 ? - N'était-elle pas déjà prévue pour 1874 ? s'étonna Candide. - C'est vrai, mais nous nous étions trompés. 1914, 1925 et 1942, également prévues pour la bataille d'Harmaguédon ont manqué leur rendez-vous. Mais avec l'Age du Verseau viendront le retour du Christ, l'extermination des méchants et mille années de bonheur ? - Mon professeur, le célèbre T S Huxley ne m'avait pas prévenue, confessa Candide. Mais comment pourrais-je croire à la fin du monde ? - Quoi, vous doutez qu'après les 55 millions de morts de la seconde guerre mondiale, le génocide cambodgien, les famines du Tiers Monde, les catastrophes industrielles de Seveso, Bhopal, Tchernobyl, la menace d'une guerre nucléaire et les frasques éhontés du prince Charles, vous doutez - dis-je - que le monde soit fini ? s'exclama le jeune homme abasourdi par tant d'ignorance. Suivez-moi, Mademoiselle, je vais vous présenter quelqu'un qui vous convaincra du danger que vous courez ! - Pour l'instant, répondit Candide, j'aimerais surtout retrouver mon ami George. - Seriez-vous contre mille ans de bonheur ? s'enquit le jeune homme. - Ah, si vous me prenez par les sentiments ! confessa Candide.

Dès qu'elle pénétra dans l'Eglise de la Chiantologie, Candide fut séduite par la beauté de l'immeuble. Une jeune chiantologue lui fit immédiatement un grand sourire et l'entraîna à l'écart pour lui poser quelques questions de routine : souhaitait-elle une purification spirituelle poussée ? Auquel cas, le parcours complet s'imposait pour la modique somme de dix millions de centimes. Avait-elle un patrimoine personnel ? Une famille prête à l'abandonner au coin d'un bois ? Une réflexion vaseuse ? Des "engrammes" douloureux ? Candide confessa qu'elle souffrait tous les trente jours d'inopportuns saignements qui perturbaient son bien-être : "Je ne conçois pas mille ans de bonheur avec douze mille saignements" ajouta-t-elle. - Mettez vos deux mains sur ces boutons, je vais tester votre courant négatif, lui dit la chiantologue. - Nous avions aussi des électromètres à la faculté de Kensington, dit Candide. Mais je suppose que le vôtre est plus perfectionné.- Oh la la ! s'exclama la chiantologue. Vous avez les nerfs à vif. Je vois des masses d'impureté se profiler à l'horizon du cortex. Le lobe gauche de l'encéphale est atteint. Je ne vous cache pas qu'une bonne thérapie mentale s'impose. Avez-vous entendu parler de la Chianétique ? - Pas du tout, dit Candide. - Elle a été mise au point par le regretté Ron Bobbard. C'est une science qui vise à vous vider le mental créatif de son contenu. On vous clarifie le cerveau de A à Z. C'est le premier stade du bonheur, assura la jeune femme. - Je vois, dit Candide. Mais comment pourrez-vous me le vider ? - C'est à la fois simple et terriblement efficace, avoua la jeune femme. Durant le premier mois, on vous pose des questions purifiantes, du genre : " Quelle est la couleur du mur blanc ? De quelle couleur est le poisson rouge ?" Chacune de ces questions vous est posée trois mille fois par jour et vous devez faire trois mille fois la même réponse sans vous tromper. Le second mois, on vous fait chianter 1728 fois par jour le Maha Mantra. C'est très gratifiant : "Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krishna, Hare Hare, Hare Rama, Hare Rama, Rama Rama, Hare Hare". Ensuite, on vous propose le Special Runshit ou la Restriction Totale : quatre heures de sauna par jour, salade verte biologique et mie de pain complet à chaque repas, une dose de bromure matin et soir pendant quinze jours et six mille Maha Mantra. C'est la purification suprême et ça ne coûte encore que 10 millions de centimes. - Tout cela me paraît très intéressant, dit Candide. Mais que faites-vous du ciel bleu, de la chaleur et des frissons sur la peau ? - Rien à chianter ! s'exclama la jeune femme. Ici, nous ne cherchons que le Vide. Je me Vide, donc je Sais , a dit le grand Descartus. Et Ron Bobbard d'ajouter : "Si je fais le plein de Vide, la vache à lait accouchera du Veau d'Or". - Pourrais-je prendre le temps de la réflexion avant de vous donner ma réponse ? demanda Candide. - Je vous en prie, Mademoiselle, répondit aimablement la chiantologue, mais songez que ce sera votre dernière réflexion.

L'église de Notre-Dame était pleine comme un oeuf. Quelques vingt mille personnes s'étaient déplacées pour entendre Yoyo redire sa messe, car depuis ses démêlés avec le Pape, l'épiscopat français n'avait de cesse de se débarrasser de lui proprement : il prêcherait les taulards, porterait son sacerdoce aux sidéens ou s'exilerait dans l'Afrique francophone pour baragouiner l'évangile aux petits négros. In fine, on le décrétait évêque de Partenia, un diocèse d'Afrique du Nord qu'on avait désensablé pour l'occasion. Toujours serein, Yoyo avait méprisé le piège épiscopal et décliné l'offre : il remplacerait l'abbé Pierre au pied levé. Pourquoi tenter de le caser ici ou là ? Ne comptait-il pas bien les cadavres, lui ? Jamais un génocide plus haut que l'autre : c'était sa devise. Bon, Pierrot, y était allé un peu fort sur la soustraction ! Il avait la dioptrie qui faiblissait. Mais les nouveaux pauvres avaient besoin d'un sang neuf, réchauffé à la bonne température. Grâce à lui, la misère serait médiatique ou ne serait pas. "La misère est notre gagne-pain !" lui avait jeté à la face un prélat pontifical. "Mon père, à contempler votre ventre, j'en déduis qu'elle s'aggrave"avait répliqué Yoyo.
Jamais la cathédrale n'avait été mieux remplie. Candide, qui s'était glissée aux premiers rangs, aperçut le catafalque de Jeannot qui trônait au milieu de la nef. Derrière un grand reposoir, drapé de blanc, Monseigneur Yoyo officiait, l'oeil éternellement jeune, voix suave et geste sobre, disant des mots bien sentis sur l'oeuvre immortelle du baron et la douleur des abonnés au Figaro magazine. Ensuite, encapuchonné d'un bonnet rouge, un vieillard d'une extrême maigreur, s'approcha pour faire le panégyrique du défunt. Il entrevoyait l'âme du mort, errant au milieu des baleines, flirtant avec les dauphins, sorte de tortue géante, accouchant douloureusement de rejetons minuscules dont il espérait que certains gagneraient la haute mer. La métaphore surprit, mais on connaissait le Commandant : plébicisté comme l'angliciste le plus célèbre de France, il enivrait son auditoire de profondeurs d'où l'on ne remonte pas.
Après avoir reçu les condoléances de trois cents intimes et de quelques jolies femmes désespérées, la baronne Aglaé d'Orentoc disparut vers un troquet voisin. "Partez, je vous rejoindrai au Père Lachaise, avait-elle dit à l'organisateur des pompes funèbres", un certain Jean-Claude Brillolit. Depuis le début de l'office, son ventre gargouillait. Cette croisière amaigrissante, interrompue en pleine euphorie, avait décuplé son appétit. Elle commanda une choucroute.
"Madame, lui dit Candide, qui l'avait suivie jusqu'au bistrot, permettez-moi de vous féliciter : vous avez été admirable de prestance. - J'ai faim, répliqua la baronne. A cause de mon imbécile de mari, j'ai encore pris dix kilos ! Il aurait pu au moins attendre que j'ai terminé mon régime pour claquer ! - Baronne, je vous trouve bien dure à son égard, tempéra Candide. - Vous étiez une de ses maîtresses ? s'enquit la grosse femme. - Je n'aime qu'un homme, Madame. Il s'appelle George. Nous avons été séparés par une stupide erreur. - Il est mort ? compatit la baronne. - Pas encore, soupira Candide, mais il est loin. - Le mien aussi, il est loin; et croyez-moi, je ne m'en porte que mieux. Une choucroute, ça vous dit ?"
Et elle passa commande avant même que Candide ait répondu.

CHAPITRE 12
L'histoire d'Aglaé

En verve de confidences, et trouvant Candide fort aimable, Aglaé raconta sa triste vie : " J'ai été autrefois aussi jeune, aussi mince et aussi jolie que vous. J'avais su capter l'attention d'un vieux metteur en scène gâteux qui, moyennant une fellation tous les trois jours, m'avait fait tourner trois films. Mon décolleté plut immédiatement aux connaisseurs et Fellini me contacta pour jouer une poitrine dans Il bidone. J'espérais qu'il me retiendrait pour le rôle principal de La dolce vita, mais je fus battu de trois centimètres par la poitrine d'Anita Ekberg. Un producteur américain de série B me fit alors passer une audition dans sa chambre et me retint pour Princesse du Désert, une histoire de harem où je séduisais à la fois l'eunuque, le sultan et le chef Touareg, un grand homme peint en bleu qui me faisait les yeux doux. Le prince Fouad al-Arbi al-Saloum, en visite sur les lieux du tournage, s'intéressa beaucoup à ma prestation de femme fatale. J'eus l'honneur d'être enlevée la nuit suivante par ses Berbères pour rejouer ma scène de séduction dans son lit. C'était un rustre et un goinfre. Aucune délicatesse, mais beaucoup de pétrole. C'est lui qui m'imposa mon premier régime : caviar et loukoums à chaque repas. Je pris trente kilos le premier mois, quarante le second, et le prince m'enferma dans une chambre, avec d'autres concubines, dès que j'atteignis le quintal. C'est là que je fus initiée au saphisme. Entre femmes grosses, enfermées tout le jour avec des cacahuètes et des pistaches, nous ne pouvions que passer le temps à nous aimer. Comme je tombais malade, craignant que je contamine son cheptel, le prince me fit assommer et conduire dans un panier de rotin à l'ambassade de France. Le baron d'Orentoc y jouait au diplomate et au bridge lorsque la chaleur le permettait. Il me soigna, me viola et me fit reconduire chez ma tante Lucette, au fin fond du Périgord. Pendant ma convalescence, j'avais perdu beaucoup de kilos. Il ne m'en restait que dans les seins, ce qui n'était pas pour me déplaire. C'est alors qu'ayant appris, par hasard, que je disposais d'un gros héritage, le baron d'Orentoc vint prendre de mes nouvelles. Il vanta mon tour de taille, lorgna mes nichons, m'offrit la promesse de mille voyages et m'épousa. "Enfin, vous étiez heureuse !" soupira Candide, remplie de compassion pour les malheurs d'Aglaé. - Oui, au début. Après avoir visité quelques ambassades africaines, d'où nous dûmes partir en catastrophe pour ne pas mourir rôtis, nous nous installâmes à Paris. Entre temps, hélas, la passion des loukoums m'avait reprise. Prétextant que je prenais des kilos, le baron prit des maîtresses. Je dus les subir, et quelquefois les aimer. Nous changions ainsi de domestiques tous les mois. Je lui recrutais des soubrettes par les petites annonces. Comme j'avais gardé d'excellentes relations dans le milieu du cinéma, je lui trouvais toujours une débutante, prête à tout pour un petit bout d'essai. A la fin, nous montâmes même une agence de recrutement pour ces jeunes filles en détresse. En contrepartie d'une somme exorbitante, nous les couchions dans un catalogue où photos et mensurations, débordant de vérité, leur assuraient un acheteur potentiel et une embauche immédiate. Une petite notice détaillait leur origine, leur âge et leurs talents personnels, l'essentiel étant qu'elles fussent souples, ouvertes à toutes les propositions et vaccinées. Hormis quelques-unes qui croupissent dans les bas-fonds de Rio ou de Calcutta, beaucoup sont devenues célèbres pendant dix minutes. L'une d'entre elles, Brigitte Lebois, a même obtenu un Hot d'Or ! " - J'ignorais que le baron s'occupait de cinéma. Je le croyais écrivain ? s'étonna Candide". Aglaé haussa les épaules : "Vous êtes bien naïve ! Comment peut-on être écrivain et bronzé toute l'année, se prendre pour Figaro en personne, faire des concours de dictée et plastronner à toutes les émissions d'Apostrophes ! Enfin, peut-être écrivait-il pendant que j'étais en Chine !" - Oh, j'aimerais tant visiter la Chine, s'exclama Candide. Ne dit-on pas que c'est le Pays des Merveilles ? - D'après Madame Hillary Clinton, qui vient d'y présider une petite conférence sur les droits des femmes, nous ne ferions pas intégralement partie de ces merveilles."

CHAPITRE 13
Suite de l'histoire d'Aglaé

En fait, je n'aurais jamais mis les pieds dans le pays de Marco Polo s'il n'y avait eu cette maudite commande ! Une publicité pour une marque de voiture qui roule sur la Grande Muraille et convainc les acheteurs occidentaux qu'on s'y promène mieux que sur le mur de Berlin. Bref, j'étais censée faire les repérages et ramener des photos. A peine arrivée à Pékin, un petit homme bridé regarde mon ventre et me demande si je suis enceinte. Je le gifle pour son insolence et me retrouve allongée dans une clinique où on me ligature les trompes à titre préventif. Rentrée quelques jours plus tard à mon hôtel, un chinois d'une extrême politesse me signale que mon matériel a été confisqué par la Police. Je hurle, tempête, menace d'avertir mon ambassade : rien n'y fait. Je dois apprendre la patience orientale et recevoir sans broncher quelques coups de matraques électriques made in Germany. Que faire, sinon visiter la ville en attendant que mon matériel me soit gentiment rendu ? C'est alors que je me souviens que j'ai un Minox dissimulé dans mon soutien-gorge. Nous sommes en mai : j'en profite pour me promener du côté de la place Tiananmen où un gros millier d'étudiants s'amuse à provoquer le pouvoir. Mal m'en prend : les chars de Li Peng viennent faire le ménage; je suis accusée d'entrave au bon déroulement des fêtes populaires et on me jette en prison. Après m'avoir mise nue et sodomisée violemment, mon gardien me confisque mon Minox. - Quel homme monstrueux ! Vous avez dû souffrir terriblement ? s'inquiète Candide. - J'ai l'épiderme élastique, mais je ne supporte pas qu'on me manque de respect ! En fait, c'est sa perversion qui m'a sauvée. Il n'a ainsi pas découvert à quel endroit j'avais dissimulé la pellicule. Sans ce petit stratagème, jamais Paris-Match n'aurait publié la photo du siècle : un étudiant en train de toréer un char d'assaut ! - Mais comment vous êtes-vous sortie de cet enfer ? demande Candide. - Avec un rein en moins et des hématomes en plus, répond Aglaé. En Chine, c'est la mode : tout condamné à mort subit un prélèvement d'organe. On voulait me prendre un oeil pour le donner à un borgne du Parti. Moyennant d'exquises fellations, le chirurgien a consenti à m'amputer seulement d'un rein. Après avoir signé une décharge, sur laquelle je reconnaissais devoir la vie à la médecine chinoise, on m'a obligeamment rapatriée sur Paris. - Je n'imaginais pas qu'il soit si difficile d'être heureuse, soupire Candide.- Oh, il ne faut pas dramatiser ! objecte Aglaé. Il n'y a en Chine que 100 000 personnes en camp de rééducation et seulement 412 cas de torture, officiellement répertoriés, pour presque dix millions de kilomètres carrés ! - Je m'étonne tout de même qu'un pays libéral comme la France ne proteste pas contre de pareilles exactions ? dit Candide. - On ne discute pas avec un milliard trois cents millions de chinois qui possèdent l'arme atomique comme l'ont fait les américains avec leurs peaux-rouges ou leurs nègres. Notre Premier ministre a tenté de grommeler dans ce sens, mais à qui vendrons-nous nos belles centrales nucléaires, nos jolis avions, notre bon vin de Bordeaux et notre savoureuse cuisine, si nous les agrémentons d'un traité de savoir-vivre ? explique Aglaé. "- Eh quoi, si les Européens sont incapables d'apprendre la politesse au reste du monde, s'insurge Candide, les Américains ne peuvent-ils au moins s'en charger ?" La baronne d'Orentoc avala son bock de bière, haussa les épaules et soupira : "Appelleriez-vous civilisé un peuple qui se nourrit de Big mac et boit du Coca-cola ? Je préfère encore vivre à Paris que de moisir en Chine ou de roter à New York ! "
" Oui mais quel dommage que vous n'ayez pas pu voir le fleuve Jaune et la Cité Interdite ! conclut Candide"

CHAPITRE 14
Où Candide retrouve une vieille connaissance

Dès qu'elle eut fini son récit et sa choucroute, Aglaé proposa à sa nouvelle compagne de l'accompagner au Festival de Cannes où, à quelques kilomètres de là, le zoo de son amie Brigitte l'attendait. "Vous ne rejoignez pas le baron au cimetière ? s'étonne Candide. - Il n'est pas en état de m'en faire le reproche, tranche Aglaé. Venez, nous achèterons en route des tenues plus estivales. Je ne doute pas que ces vêtements de deuil me mincissent, mais le noir déprime. En Afrique déjà, j'étais inconsolable de ne pas fréquenter exclusivement des blancs. - Seriez-vous raciste ? s'inquiète Candide. - Pas du tout, mais enfant j'ai toujours détesté le café noir et la citronnade. C'est une question d'allergie."
Dès qu'elles furent descendues au Carlton, il fallut courir après tous les films et rester quinze minutes à chaque séance de projection. Après quoi, on pouvait en lire la critique tranquillement dans les journaux et donner son avis en connaissance de cause. "J'aimerais bien connaître la fin de ces histoires, protestait Candide, qui découvrait avec ravissement le cinéma. - N'y pensez pas, tranchait la grosse dame, nous risquerions de nous faire remarquer. N'avez-vous pas constaté qu'en amour le premier quart d'heure est inoubliable ? - Hélas oui, soupirait Candide. - Le cinéma, c'est la même chose : après, il suffit d'imaginer. - Imaginer seulement ? s'étonna Candide. - Vous êtes bien naïve, répliqua la baronne. Croyez-vous que le XXe siècle a développé cette magnifique industrie pour faire réfléchir les spectateurs ? Bon, je vous laisse : je dois aller retrouver cette amie qui se débat depuis des années pour sauver les phoques et les palombes de droite. Nous nous reverrons ce soir au Carlton."
Comme elle s'éloignait du Grand Palais, Candide fut accostée par un homme barbu et moustachu qui dissimulait son regard derrière d'énormes lunettes de soleil. Il portait une casquette blanche, un short blanc et une chemise agrémentée d'un crocodile vert qui lui donnaient l'allure d'un infirmier. "C'est moi, lui dit l'homme en baissant la voix. - Vous ! s'étonne Candide en reconnaissant l'énorme nez du baron. Mais j'étais persuadée que vous étiez mort dans l'explosion du Claridge ! C'est votre femme qui va être heureuse ! - Taisez-vous, malheureuse ! Ma femme ne doit surtout pas savoir que je suis en vie. J'ai maquillé cette mort pour fuir plus sûrement à l'étranger, expliqua Jeannot. - Comme je vous comprends, renchérit Candide. Moi aussi j'adore les voyages. J'aurais pourtant juré que la soupière que vous reçûtes sur le crâne vous avait tué ! - Je l'ai cru pendant quelques instants, mais je n'étais qu'assommé. J'ai alors rampé dans les décombres, et c'est en apercevant le cadavre de l'autre clown que cette idée m'est venue. Son visage, entièrement brûlé par l'explosion, le rendait méconnaissable. J'ai fait l'échange de nos papiers respectifs; je lui ai glissé ma bague de baron à l'annulaire - et le tour était joué ! C'est lui que vous avez enterré ce matin au Père Lachaise. Dieu ait son âme ! conclut le baron en ricanant. - N'était-il pas plus simple d'avouer à la baronne que vous souhaitiez retrouver votre liberté ? s'étonne Candide. - Tout l'argent lui appartient, précise Jeannot. En divorçant, je n'aurais pas eu un centime. Je rentre de ce pas sur Paris pour récupérer un peu d'argent, mais j'ai besoin de votre aide. - Monsieur le baron, s'écrie Candide, je n'ai qu'un objectif dans la vie : retrouver celui que j'aime. Jamais je ne me livrerai à une mauvaise action ! - Ne souhaites-tu pas retrouver ta machine à explorer le temps ? renchérit Jeannot. - J'ai suivi la baronne dans ce but, mais elle m'a tant parlé que je n'ai pu lui exposer mon dessein, soupire Candide. - N'en fais rien, elle revendrait sur le champ ta bicyclette à un brocanteur et te livrerait à la police. Sans doute t'aura-t-elle attendrie en te racontant ses avatars ? - N'a-t-elle pas énormément souffert ? s'informe Candide. - Aglaé, qu'aucun homme ne désire, s'imagine toujours qu'ils souhaitent tous la violer. Tous les psychiatres qu'elle a consultés sont formels : mon épouse est une mythomane. Ses pérégrinations à Tamanrasset ou à Pékin, toutes ses histoires de sultan et de place Tiananmen sont de pures inventions. Elle n'a jamais quitté la France. Même durant ses fameuses croisières amaigrissantes : elle tourne en rond dans la Méditerranée."
Candide réfléchissait vite : qui lui mentait ? Finalement, elle opta pour la sincérité du baron. Que souhaitait-il qu'elle fasse ?
Le baron sourit : "Tu récupères les clefs de mon appartement dans la chambre de ma femme. Ensuite, nous filerons sur Paris. Je te rends ton tapis volant dès que nous arrivons, et je disparais dans la nature ! - Quelle nature ? demande Candide.- T'inquiète ! La vraie, la seule, l'amazonienne, le poumon de la planète ! - En somme, réplique Candide, tout Monsieur le baron que vous soyez, je trouve que vous ne manquez pas d'air !

CHAPITRE 15
Où Candide fait une croisière imprévue

Après qu'elle eut remis les clefs au baron, ce dernier s'absenta pour louer une voiture. Candide l'attendit jusqu'au soir, assise à la terrasse d'un café, sans savoir qui, de la baronne ou du baron, lui avait menti le plus. Lasse de l'attendre, elle se levait pour regagner son hôtel quand, de la bijouterie voisine, deux hommes masqués surgissent avec un objet bizarre dans une main et un sac dans l'autre. Au même instant, des sirènes retentissent. Une voix hurle : "Jetez vos armes, vous êtes cernés !". Un des hommes, ne l'entendant pas de cette oreille, part en courant en direction de la mer. Plusieurs coups de feu claquent et aussitôt il s'affale sur le sol. L'autre, après s'être emparé violemment de Candide, la plaque avec force contre lui : "Laissez-moi passer ou je la tue !" s'écrie-t-il. Les policiers baissent leurs armes. C'est à cet instant que Candide, déjà énervée par la duperie du baron, éprouvée par les heures difficiles qu'elle venait de vivre et agacée de servir de bouclier à cet homme, sentit toute sa jeune personne se révolter. Cet odieux bandit ne profitait-il pas du grotesque de la situation pour lui tripoter les seins ? Elle mord la main qui tenait l'objet bizarre, donne un terrible coup de coude dans les basses côtes de son agresseur et, comme elle l'avait vu faire le matin au cinéma, se retourne vivement en lançant son genou dans les parties sensibles du bandit.
"Je m'appelle Antoine Pozzo, lui dit le policier qui s'avança au moment où le bandit s écroulait. Je suis Corse et commissaire de Police. Mademoiselle, vous avez été magnifique! Auriez-vous appris le karaté ? - Non, Monsieur, lui dit Candide; mais ma mère, Lady Arouet, m'a prévenue qu'une jeune fille ne devait pas se laisser impunément peloter par un voyou." Le Commissaire sourit et ramasse l'arme du bandit : "Cet homme est un dangereux malfaiteur. Il aurait pu vous tuer ! Mais que faites-vous à Cannes ? Seriez-vous une vedette de cinéma ? Pardonnez-moi, j'ai l'impression d'avoir déjà vu votre photo quelque part..." Candide secoua sa chevelure et montra ses dents. Elle trouvait le commissaire charmant et ses manières agréables : "Je suis de passage, lui dit-elle. Nous sommes descendues au Carlton et j'attends la baronne Aglaé d'Orentoc qui visite un élevage. - J'aimerais poursuivre cette conversation avec vous, lui dit Antoine. J'ai un petit voilier ancré dans le port de plaisance. Accepteriez-vous mon invitation ? J'adore les voiliers ! avoua Candide en suivant le policier."
Dès qu'ils furent à bord, Antoine lui expliqua la délicate mission dont l'avait chargé le Ministre. A l'exemple des kamikazes japonais, l'Intérieur expérimentait une police suicidaire dont il escomptait des résultats positifs. - On la recrute sur concours ? demande Candide. - Pas exactement, précise Antoine. Je suis personnellement chargé d'étudier la situation de certains policiers : nombre d'enfants à charge, disgrâce de l'épouse, insalubrité du logis, propension marquée pour les états dépressifs. Moyennant quoi, je leur propose une mission-suicide salvatrice et valorisante. - Quel métier passionnant que le vôtre ! s'exclame candide. Et vous leur proposez quoi ? - Une réévaluation de leur assurance-vie, une prime d'honneur pour "service rendu à la nation" et la DASS pour les enfants. - Et vous êtes satisfait des résultats ? s'informe Candide. - J'en case un ou deux par mois, dit Antoine. D'ailleurs, la pente commence sérieusement à s'inverser. Encore une dizaine de suicidés et même les CRS redeviendront sympathiques ! - Pourtant, je suppose que certains hésitent à se suicider ? objecte Candide. - Dans ce cas, j'utilise les grands moyens : une analyse comparative entre la déclaration d'impôts de notre ministre et la leur. C'est une méthode qui a fait récemment fureur dans les usines Peugeot et que j'applique en l'améliorant, conclut le jeune commissaire en se rengorgeant. - Pourrais-je vous faire une suggestion ? propose Candide. Pourquoi ne pas leur organiser une croisière en Méditerranée sur le Princes of the Sea , par exemple ? J'ai appris qu'il en existait une pour les célibataires. Vous pourriez l'intituler Le Grand Voyage et y inviter aussi des célébrités encombrantes, des politiciens déchus, des maffieux repentis ou des artistes ratés. Vous l'étendriez à certaines maisons de retraite, aux quartiers pauvres, aux émigrés clandestins, aux licenciés, aux grévistes même ! Je suis persuadé qu'il suffirait de pas grand chose pour aider ces malheureux à franchir le pas ! - Excellente idée, concède le Commissaire, mais comment, à la minute fatale, les encourager à bien mourir ? - Oh, rien de plus simple, affirme Candide : le commandant naviguerait tous feux éteints au milieu des icebergs et vous auriez pris soin de supprimer canots et bouées de sauvetage. Ainsi, ce magnifique départ pour l'au-delà serait à la fois imprévisible et certain."
Après cette intéressante conversation, Antoine mit les voiles et sortit du port. Le ciel était d'un bleu magnifique, la mer calme, la température douce. Une légère brise soufflait vers le large et gonflait les voiles. Tout le jeune corps de Candide tressaillait : "Les conditions du bonheur ne seraient-elles pas toutes réunies ? constata Candide."
A l'arrière, torse nu, Antoine manoeuvrait la barre en chantonnant. La jeune fille trouva qu'il avait des muscles saillants, la peau brune et luisante, un sourire paisible et rassurant. Elle n'opposa aucune résistance lorsqu'il la prit dans ses bras et posa ses lèvres sur les siennes.

Au petit matin, lorsqu'ils se réveillèrent dans la cabine, le bateau tanguait. "Où allons-nous ? demande Candide. - J'ai mis le cap sur la Corse. Je veux vous présenter mes parents. Vous verrez, notre île est la plus belle du monde. Mais pour l'instant, j'ai l'impression que nous risquons de subir un grain".
Sur le pont, Antoine constate que les choses se gâtent : le grain est en train de se transformer en tempête. Il s'affaire immédiatement pour rabattre de la toile. Soudain, une déferlante balaie le pont et il est emporté à la mer. Lorsque Candide, à son tour, se risque à mettre le nez dehors, sa tête est brusquement heurtée par un espar et elle s'évanouit.

CHAPITRE 16
Où Candide découvre l'île de Beauté

Où est Antoine ?"
Ouvrant les yeux, Candide aperçoit un homme cagoulé de noir qui lui brandit une arme sous le nez. Elle apprécie sa voix chantante, s'étonne de son étrange costume et répond qu'Antoine a dû être précipité à la mer pendant la tempête. "Nous avons été heureux, ajoute-t-elle, mais la température s'est brusquement rafraîchie, le ciel s'est plombé et, à défaut de frissons, j'ai maintenant une énorme bosse sur le crâne qui me fait horriblement souffrir." D'autres hommes en noir parurent sur le pont : "Qui est cette greluche ? demande celui qui semblait être le chef. - Une amie d'Antoine, répond un autre. - Ne devait-il pas venir seul ? reprend le chef. - Si, mais tu connais Antoine : il tire sur tout ce qui bouge !" La petite troupe s'esclaffa bruyamment. Candide comprit qu'ils se moquaient du bonheur et méprisaient les frissons.
Sans plus s'occuper d'elle, le petit commando s'affaire maintenant dans la cale, récupère les armes dissimulées sous des cordages et abandonne rapidement le voiler, éventré sur des rochers. Fusils, mitraillettes et munitions grossissent le dos des mules; à Candide échoit un gros sac de boules, certaines lisses, d'autres quadrillées, qui pèse une tonne. Sans un mot, pendant près de trois heures, la troupe escalade des chemins tortueux, descend dans des gorges, franchit des cours d'eau et parvient devant l'entrée d'une grotte, non sans avoir chantonné un mot de passe qui en ouvre la voie. "Mais où sommes-nous ? demande Candide, après que les hommes aient déposé leur barda et retiré leur cagoule". Un jeune homme souriant s'approche d'elle : "Je m'appelle Dominique. Vous êtes dans l'île de Beauté. Ici, vous avez tout : le ciel bleu, la chaleur et le plus beau paysage du monde. - C'est vrai, constate Candide, mais alors pourquoi vous cachez-vous dans cette grotte ? Votre pays serait-il en guerre ? - Oui et non, répond le jeune soldat. Entre Corses, nous ne trouvons rien de mieux que de nous entre-tuer. Chez nous, c'est une sorte de tradition : les Espagnols ont la corrida; les Italiens la maffia; nous, la vendetta. Aujourd'hui, nous nous assassinons pour des histoires de drogue et de cartes bancaires dérobées. Vous ne violez pas les femmes au moins ? s'inquiète Candide. - Jamais. Chez les Corses, c'est une question d'honneur, répond Dominique, l'expression dure. Voyez-vous, Mademoiselle, notre grande spécialité, c'est l'explosion estivale. A période régulière, nous organisons la nuit du TNT. C'est spectaculaire, mais ça ne dérange que les touristes du Continent qui viennent d'ordinaire polluer nos plages et nous porter leur argent."
Dominique s'est assis près de Candide. Ensembles, ils dévorent un pain de seigle et du fromage de chèvre, le tout arrosé d'un vin délicieux. Dans le lointain, la mer irradie comme un miroir. On entend, venu de la vallée, le bruit d'un torrent filtré par le chant strident des cigales.
"Je suppose, dit Candide, qu'avec ce ciel toujours bleu et cette température clémente, vous avez un idéal de bonheur ? - Nous avons eu le bonheur d'avoir Napoléon et Tino Rossi; mais notre seul idéal, c'est d'être Corse et de nous assassiner pour le rester. - Je trouve étrange votre manière de vous donner des frissons, s'étonne Candide. Seriez-vous bornés ? Nous sommes fiers, Mademoiselle ! Fiers, susceptibles, généreux, vindicatifs et discrets. - Je sais aussi, soupire Candide, que vous pouvez rendre une femme heureuse. Antoine n'était-il pas Corse ?" Soudain, le regard de Dominique s'attendrit : "Il faisait parti de la famille, confie-t-il."

CHAPITRE 17
Où Candide rencontre des femmes en colère

A la nuit venue, les Corses s'assirent en rond et entonnèrent des complaintes. Candide trouva ces mélopées ravissantes, s'étonnant que les chanteurs se bouchent l'oreille, comme s'ils avaient trop abusé du téléphone portable. Au bout d'un moment, hypnotisée par le grésillement du feu de bois et bercée par la douceur de ces chants, Candide s'endormit.
Au milieu de la nuit, elle reconnut la voix de Dominique qui lui murmurait : "Venez, nous partons. - Mais où sont vos autres cousins ? demande Candide. - Ils s'occupent d'un concessionnaire qui milite en faveur d'une réconciliation avec nos autres autres cousins. - Vont-ils le tuer de s'être montré charitable ? - Vous nous prenez pour des monstres ! s'insurge Dominique. Non, nous allons simplement le dégoûter du commerce. Quand il verra ses Peugeot et ses Honda réduites à l'état de ferraille, il comprendra qu'on ne plaisante pas avec les querelles de famille. - C'est tout de même dommage, dit Candide, d'anéantir des voitures dont la consonance évoque irrésistiblement votre belle langue !"
Ils dévalèrent en silence les chemins rocailleux, guidés par la clarté de la lune, jusqu'à ce qu'ils atteignent la vallée. "Vous êtes maintenant en sécurité. Demain, je vous conduirai jusqu'à la ville. - Ne courrez-vous pas un risque en me libérant ? dit Candide. - Nous sommes au courant de vos actes d'héroïsme. Vous êtes fière et vous avez du courage : en Corse, ces qualités vous placent au-dessus du genre humain. Donc, vous êtes libre. Mais pour l'instant, nous devons nous reposer, conclut Dominique. Nous avons encore trois heures de marche avant d'arriver en vue d'Ajaccio". Il défit son sac, déroula une couverture et ils s'allongèrent sous les étoiles. Curieusement, leur lumière bleutée troubla Candide. Une douce chaleur l'envahissait. " Cette île ne serait-elle pas un petit Eldorado, songea Candide, si les hommes cessaient de s'y déchirer au nom de l'honneur ?" Elle en était là de ses rêveries lorsque la bouche de Dominique se retrouva sur la sienne. Quand le petit cousin d'Antoine entra en elle, Candide poussa d'abord un gémissement, puis ses plaintes s'amplifièrent. Plus tard, la jeune fille se souvint précisément de ses cris : sa mère avait omis de lui dire que le bonheur stridulait.

Dès l'après-midi, les rues d'Ajaccio s'emplirent de femmes. Beaucoup portaient des banderoles, toutes scandaient "Non à la mort/Oui à la vie" avec une conviction et une logique qui provoquaient le respect. De loin en loin, des policiers en arme regardaient passer ce défilé avec un air goguenard. A la vue des policiers, Dominique avait disparu et Candide se retrouva mêlée au cortège qui se dirigeait vers la préfecture.
Il n'y avait aucun doute pour Candide : toutes ces femmes revendiquaient un bonheur qu'elles n'avaient pas trouvé. Nombre d'entre elles, simplement vêtues de noir, pleuraient à chaudes larmes; d'autres avaient le visage sombre; certaines poussaient un enfant dans un landau. "Pourquoi manifestez-vous ? demanda Candide, à celle qui criait dans un cornet. - Pour que nos maris s'arrêtent de se battre ! La lessive et les casseroles, c'est bien joli, mais s'il n'y a personne dans la chambre pour nous tenir compagnie ! Mais qui tu es, toi ?" Candide raconta brièvement son naufrage, sa course harassante dans le maquis; puis elle expliqua sa fuite au petit matin et assura qu'on l'avait bien traitée. " Je parie que le soir, ils ont chanté en se mettant la main sur l'oreille ? demanda celle qui se nommait Philomène". Candide acquiesça avec un air étonné. " - C'est toujours pareil avec les hommes : dès qu'on leur parle, ils font semblant d'être sourds ! Je jurerais qu'ils ne t'ont même pas violée ?" A nouveau, Candide confirma qu'ils s'étaient montrés courtois. "  - Ah, pour jouer de la mitraillette, ils sont forts, reprit Philomène, mais pour la bagatelle, il n'y a plus personne ! Tu comprends maintenant pourquoi nous revendiquons ? Moi qui te parle, j'ai perdu quatre frères, trois cousins et deux maris. Le seul frère qui me reste habite Paris. C'était autrefois un informaticien de talent; aujourd'hui il se drogue et il est aveugle. Je suis maintenant seule à élever mes deux garçons. Je peux te dire que le premier de mes fils qui se bouche les oreilles, je l'emplâtre !"
A son tour, Candide s'était emparée du porte-voix et criait : "Oui-au- bonheur ! Oui-au-bonheur !", bientôt reprise en choeur par les cinq mille femmes présentes. Lorsque la manifestation passa devant une église, beaucoup firent le signe de croix. " Pourquoi ne faites-vous pas venir le Pape ? s'étonne Candide. Ne pourrait-il régler votre problème en embrassant votre sol ? - Un Polonais dans notre beau pays, tu plaisantes ! Remarque, nous y avons bien songé. Nous avons même contacté le Vatican pour connaître leurs tarifs, mais c'est au-dessus de nos moyens. - Je ne comprends pas, reprend Candide, que ces questions d'argent dépassaient. - C'est simple : la visite du Pontife revient à 20 millions de francs et le Vatican ne prend strictement rien à sa charge. Le seul élévateur qui servirait à hisser le Pape sur le podium coûterait 85.000 francs. Un de nos sympathisants, l'évêque de Vannes, a imaginé de constituer un "dallage de la foi" : de jolis pavés en pur granit dont chaque bloc serait financé par souscription. On achèterait chaque pavé 120 francs; ou 150 francs s'il porte le nom du souscripteur. - C'est une idée originale, reconnaît Candide, étonnée des ressources de la foi. - Oui, mais beaucoup d'entre nous avons connu Mai 68 : les pavés, on en garde tellement un excellent souvenir qu'on craindrait que la Papamobile en fasse les frais."
Tard dans la soirée, les deux femmes continuèrent à échanger leurs confidences : "Si je n'avais pas mes deux enfants, disait Philomène, il y a longtemps que je ne croirais plus au bonheur. - Est-il donc si difficile de le trouver ? s'étonnait Candide. Mon grand-père l'a cherché dans un jardin, mais je pencherais plutôt pour la chambre. Serais-je dans l'erreur ? - Indépendamment des imitations et des contrefaçons dont il est l'objet, dit Philomène, je crois que le bonheur est une invention des femmes. - Nous manquerait-il quelque chose ? s'étonne Candide. - Peut-être la cruauté, la vanité, le cynisme, toutes ces belles qualités que les hommes ont à revendre. Je vais te dire un secret, ma chère Candide : les hommes se contrefoutent du bonheur. Ils veulent des places, des sous, des médailles, du vent dans les cheveux et des embrassades collectives. Regarde-les quand ils viennent de marquer un but à l'équipe adverse ! Ils ne jouissent que sur des podiums, dans le bain de la victoire, sous le feu croisé des projecteurs ! Chef d'Etat ou porteur du maillot jaune, tous pareils : hystérie d'abord. Plus tard, on cuvera son succès auprès de bobonne ! Quand je pense qu'aujourd'hui, même les femmes, veulent ressembler à ça ! - Je te trouve singulièrement pessimiste, dit Candide. N'étiez-vous pas cinq mille femmes à revendiquer dans les rues votre croyance au bonheur ? - Tant que cinq millions d'entre nous liront Elle chaque semaine et que Marie-Claire tirera à trente-quatre millions d'exemplaires dans l'année, je laisserai l'optimisme à ces dévoreuses d'horoscopes. - Alors tu ne crois pas au bonheur ! s'exclama Candide. Même quand il fait chaud et que tu éprouves des frémissements dans tout le corps ? - Ce qui me gêne un peu, avoua Philomène, c'est que bêtise et bonheur comportent la même initiale.

CHAPITRE 18
Où Candide rencontre un homme puissant

Quinze jours plus tard, fraîche et dispose, Candide arrivait dans le port de Marseille. Entre temps, les deux femmes s'étaient liées d'amitié; et un frère du défunt mari de Philomène, légèrement proxénète, s'était chargé de la conduire en bateau jusqu'au Vieux Port. Nantie de faux papiers, les cheveux teints en "châtain doré", la peau cramoisie et arborant une robe printanière des Trois Suisses en viscose bleu, Candide débarqua sans encombre près de la Mairie. "Ce n'est pas dans mes habitudes de donner de l'argent aux femmes, lui avoua le frère de Philomène en lui tendant une enveloppe, mais les désirs de ma soeur sont sacrés. Il se peut qu'un jour, elle ou moi, nous ayons besoin de vous. Ne l'oubliez pas". Sur ces mots, il lui serra la main comme à un homme et il tourna les talons.
Candide, affamée, mangea une bouillabaisse à côté d'un groupe de jeunes gens qui hurlaient leur joie en exhibant un drapeau bleu et blanc. "Qui sont-ils ? demanda Candide au serveur. - Des supporters de l'équipe de Marseille. Ils se conditionnent pour le match de football qui a lieu ce soir au stade Vélodrome. Hé bé, on voit que vous n'êtes pas sportive, vous ! s'étonna le serveur. - Ah, parce que ce sont des sportifs ! se surprit à dire Candide. - Ouais, enfin, y font surtout beaucoup de bruit pour encourager leur équipe ! précisa le serveur. Y crient avant, pendant et après. Surtout après, si leur équipe a perdu. Ou alors, y se cassent la gueule entre supporters. Enfin, c'est le sport, quoi ! Mais vous êtes d'où, vous ?" Candide récita sa leçon : "Je m'appelle Victoire Canala. Je suis de Bastia. - De Bastia ? s'esclaffe le serveur. Putain, vous êtes de Bastia avec l'accent de Nouyorke ! Oh, les gars, dit-il en se tournant vers groupe des supporters, vous avez une mascotte : elle s'appelle Victoire !"
Quelques heures plus tard, Candide se retrouvait sur les gradins au milieu des supporters. "Vous verrez, lui dit l'un d'eux avant que le match ne commence, le football est un sport extraordinaire : on insulte les joueurs, on crache sur l'arbitre, on jette des canettes de bière et des fumigènes sur la pelouse et on exprime bruyamment notre hystérie lorsque qu'une balle de cuir passe la limite des buts adverses. - Mais pourquoi dissimulez-vous une barre de fer sous votre veste ? demande Candide. Le supporter au crâne rasé lui explique qu'après le match, il était fréquent qu'ils se donnent un peu d'exercice. "On casse des cabines téléphoniques ou du bougnoul : ça dépend de ce qui nous tombe sous la main".
Malgré la chaleur ambiante, Candide considéra qu'il n'y avait pas là matière à découvrir un bonheur nouveau : toutes ces vociférations, tous ces aboiements et ces cris, même s'ils prétendaient traduire une exaltation sportive, ne ressemblaient en rien aux soupirs qu'elle avait connus avec George, aux gémissements poussés dans les bras d'Antoine et moins encore aux hurlements de plaisir qu'elle devait à Domi. Personne ne s'aperçut qu'elle se faufilait derrière les gradins où vingt mille personnes trépignaient. Sans le savoir, elle se retrouva près des vestiaires où un homme brun, élégamment vêtu, discutait avec un petit arbitre bedonnant.
"Où allez-vous, Mademoiselle ? s'étonna l'homme élégant. Je vous signale que vous êtes dans le vestiaire des joueurs !" Et se tournant vers l'arbitre, il ajouta : "Bon, je ne t'en dis pas plus, tu m'as compris. Tu n'auras qu'à passer demain au siège pour l'enveloppe".
Candide s'excusa, avouant qu'elle s'était perdue, que tant de vulgarité l'effrayait et qu'elle comprenait difficilement qu'on put se transformer en homme de Cro-Magnon pour une balle de cuir.
"Mademoiselle, je vois que vous n'êtes pas une journaliste, reprit l'homme avec un sourire moqueur. Permettez-moi de vous dire ceci : je suis un homme puissant et je dois cette puissance à ces milliers d'imbéciles. Plus ils crient, plus je suis puissant et plus je suis riche. Ne voyez là aucune recette inédite : tous les gourous, les monarques, les dictateurs, les stars du show-biz, les vedettes du cinoche ou de la chanson, les présidents de ceci ou de cela, tous n'existent que par l'admiration des idiots. Sans ces débiles de l'admiration instantanée : pas de pouvoir, pas de pognon; et réciproquement.
- Mais il existe bien le talent ! Certains hommes sont tout de même supérieurs à d'autres ! se récria Candide.
- La véritable puissance se moque du talent, Mademoiselle. Elle veut de l'audimat, des gogos, des fans, des adeptes, des disciples, des partisans ou des supporters qui braillent et qui bêlent de bonheur. Ensuite, il n'y a plus qu'à faire la quête au nom d'une belle maladie, de préférence à la mode. Vous aimez la chansonnette ?
- Oui, à condition qu'on ne se mette pas la main sur l'oreille, précisa Candide. Mais je vous le dis tout net, Monsieur : je n'apprécie pas votre cynisme !
L'homme élégant eut un sourire goguenard :
- Ouais ! Mais aussi à qui la faute ? Avouez que sans l'imbécillité universelle, on aurait beaucoup moins de tentations !
- Sans doute, convint Candide. Mais je reste convaincue que le bonheur est ailleurs.
- Tiens donc ! Et vous pourriez me préciser où je risque de trouver cette perle rare ? persifla l'homme élégant.
- Ailleurs. Là où le ciel est bleu, où l'on n'entend que le bruit des vagues et le chant paisible des oiseaux. Dans une crique où la température est clémente, un endroit paradisiaque où chaque frémissement de la nature semble répondre à celui de votre chair, et où du fond de votre âme montent des cris de bonheur, répondit simplement Candide.
Et, ajoutant un "Au revoir, Monsieur"un peu sec, elle lui tourna le dos.

CHAPITRE 19
Où Candide se lance dans les affaires

Alors que Candide s'éloignait du stade, une longue limousine blanche lui barra la route et une portière s'ouvrit. Candide reconnut aussitôt l'homme qu'elle venait de quitter :
"Je vous prie de m'excuser pour tout à l'heure, lui dit-il. J'ai été un peu vif. J'en ai même oublié de me présenter : je suis Bernard Banni, mais tout le monde ici m'appelle Nanar. J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit tout à l'heure. Montez : votre affaire m'intéresse."
Candide fronça les sourcils : "Mais de quelle affaire parlez-vous, Monsieur Nanar ? - Mais de votre bazar paradisiaque, votre machin avec un carré de ciel bleu, la clim et les doigts de pied en éventail ! Bon, d'accord Trigano est déjà dans le coup. Mais...allez, montez ! Je ne vais pas signer un contrat dans la rue !"
Longuement, Nanar lui expliqua son projet : "Le truc, c'est de prévenir la conjoncture. Regardez les Russes ! Déjà, ils ferment boutique. Le Goulag, niet ! En Chine, ils ont plus de mille camps de "rééducation". Dans deux ou trois ans, la moitié seront fermés. Élémentaire ! Dès l'instant où les Amerloques, les Niakoués et les Européens fourguent leurs marchandises et fourrent leur nez partout, Li Peng sera obligé de baisser son froc ! C'est ça le vrai sens de l'Histoire ! Donc, les camps. Toujours bien placés, à l'écart des regards indiscrets, au vert quoi ! Mais question baraquement, zéro : des feuillets qui puent, des cages en bambou sous-marin pour les réfractaires, de vieilles magnétos qui datent de Rambo 2, un vrai voyage en enfer !
- Mais vous voulez faire quoi de ces horreurs ? s'étonne Candide.
- Mais les racheter ! Deux en Sibérie pour les sports d'hiver, trois en Chine pour les arts martiaux et la bronzette, et pourquoi pas un au Tibet pour les passionnés de l'escalade ? D'accord, le Tibet, c'est pas dans la poche. Un sixième de la population exterminé par les Chinetoques, ça vous secoue le Bouddha ! J'en ai déjà touché un mot au dalaï : si j'arrive à m'entendre avec Li Peng, il m'assure des cours de spiritisme gratos ! Le dalaï-lama, tiens voilà un mec qui en a ! Tu sais ce qu'a dit de lui Richard Gere ? "Le voir, c'est comme une étoile traversant le ciel en plein jour" ! Même Mitterrand, il lui a touché un mot de sa réincarnation ! Alors, qu'est-ce que tu en penses ?
- Rien, dit Candide.
- Normal. Le Nanar, il est toujours en avance sur son temps.
- J'aurais peut-être une autre affaire à vous proposer, avança timidement Candide. Mais je vous préviens : elle est un peu utopique !
- Je prends, dit Nanar. L'utopie, c'est la spécialité du gagneur.
Candide raconta posément comment elle avait rencontré George, sa machine à explorer le temps, le bouton rouge, Jeannot, Aglaé, le festival de Cannes et Domi. "En conclusion, dit Candide, je veux récupérer ma machine et retrouver George".
- Banco, dit Nanar. Je retrouve ta machine. J'en produis trois exemplaires : la Nanar de luxe pour les voyages intersidéraux, la Nanar Ecolo pour les passionnés de l'oxygène; et j'en propose une en kit pour les bricoleurs de chez Casto. Et si ça te fait plaisir, je nomme ton copain George Président Directeur Adjoint de la Nanar & C° !
Candide allait répondre qu'elle ne souhaitait que rentrer à Kensington, lorsque le téléphone de voiture sonna :
- Quoi ! dit Nanar. Tu es sûr que l'arbitre a craché le morceau ? On déménage mes meubles et le Crédit Lyonnais est en flamme ? Quoi, le Moréa ! Mais je l'ai entièrement payé ce bateau !
Nanar fit arrêter la voiture, ouvrit la portière à Candide et lui dit : "Tu m'excuses, j'ai un petit contretemps. Non, rien de grave. Une légère inondation dans les sous-sols du Crédit. Le temps d'éponger le déficit et je te rappelle."

CHAPITRE 20
Où Candide refuse de s'enfermer dans une secte

Depuis quelques temps déjà, les remarquables progrès du monde moderne ne surprenaient plus Candide. C'est tout juste si la machine de George ne lui paraissait pas supplantée par l'autobronzant, l'épilateur électrique et les électrodes de Lova Moor. Déjà elle surfait sur le Net, faxait les factures de Philomène et zappait sur les programmes du Câble dont la niaiserie l'enchantait. En prenant le TGV pour Paris, elle ne mit que dix minutes pour réserver électroniquement son billet, le composter et gagner sa place dans un compartiment non fumeur.
Arrivée à Paris, Candide fut témoin d'un incident qui l'intrigua : au moment où il s'engageait sur le quai, attendu par de nombreux journalistes, un homme, dont l'accoutrement ne lui était pas inconnu, se débattait en s'essuyant le visage. "Que se passe-t-il ? demande Candide à un photographe qui se précipite pour ne pas rater l'événement. - C'est notre philosophe national qui vient de recevoir l'Oscar de la Crème pour la quatrième fois, lâche-t-il sans s'arrêter."
Tout en trouvant curieuse cette façon d'honorer la philosophie, Candide fila directement rue Balzac où habitait Aglaé. Après avoir reconnu les deux colonnades qui ornent la porte d'entrée, Candide sonne sans obtenir de réponse. Elle gravit les marches jusqu'au premier étage, repère la plaque de cuivre, entre et entend de profonds gémissements qui viennent de la chambre où elle-même s'était réveillée deux mois plus tôt. Candide glisse un oeil par l'entrebâillement de la porte et découvre la baronne, jambes en l'air, en pleine recherche du bonheur. Un homme jeune et vigoureux s'y attelle, dont l'uniforme de gendarme, jeté sur le sol, atteste le sérieux de l'enquête. Avisée de la précarité du merveilleux, Candide se retire sur la pointe des pieds et descend jusqu'au jardin intérieur. "Où est-elle ?" s'inquiète notre héroïne, en ne retrouvant plus, à la place où elle l'avait laissé, le chef-d'oeuvre de George Herbert Wells. Mais la porte cadenassée d'une remise la rassure. Incapable de l'ouvrir, Candide jette un oeil par le trou de la serrure : la machine est là, entièrement recouverte d'un plastique transparent, intacte. Un instant, l'idée lui vînt de forcer la porte, mais l'uniforme et des galons du gendarme l'en dissuadent. Avec de faux papiers, de faux cheveux et l'accusation d'un trousseau de clés dérobé à la baronne, Candide juge préférable de surseoir à l'exécution de son projet.


"Il n'y pas de solution pour l'instant. La maison de la baronne est surveillée jour et nuit .Vous même n'êtes pas en sécurité dans la capitale. Vous avez eu de la chance : vous auriez pu être arrêtée", lui dit Maître Paoli, un gros homme qui se dandine d'un pied sur l'autre. - Etes-vous Pascal, le frère de Philomène ? demande Candide, que l'assurance de ce gros homme irrite déjà. - Je ne suis que son cousin, répond l'avocat. J'expédie les affaires courantes, mais je m'occupe aussi des questions délicates depuis que Pascal a eu son terrible accident. - Je n'étais pas au courant de cet accident, s'excuse Candide. - Mon cousin ne s'est jamais remis du suicide de sa femme. Il a lui-même tenté de se tuer en jetant sa voiture contre un pylône. Maintenant, il est aveugle, ses deux jambes sont paralysées et il ne peut pas dire quatre mots sans bégayer. Mais revenons à vous, Mademoiselle, ajouta Maître Paoli en lorgnant les rondeurs de Candide. "Même ici, vous n'êtes pas en sûreté". -Mais qu'ai-je donc fait de si grave ? s'étonne Candide. - On vous accuse d'avoir vidé tous les comptes de la baronne après lui avoir dérobé ses clés et d'être à l'origine de l'assassinat d'un Commissaire de Police. -  Antoine ? Mais Antoine est mort noyé après m'avoir fait connaître le bonheur ! s'écrie Candide. - Nous, on le sait; mais la police l'ignore. Regardez, on parle encore aujourd'hui de vous dans les journaux !"
Candide reconnut sa photo, lut l'article où Monseigneur Yoyo la désignait comme une aventurière sans scrupule ayant ses entrées "à Monaco, à Cannes et, sans doute, au Vatican". - Mais que vais-je devenir ! s'écrie Candide. - Je vais vous faire conduire chez Jo di Membra, dit le Membré. C'est un ami d'enfance. Il dirige une association de fadas qui reçoit ses ordres de la constellation du grand Chien en général et de l'étoile Sirius en particulier. Sa petite escroquerie s'appelle la Secte du Temple Lunaire et ses disciples le vénèrent comme le Grand Membrerond. Nous lui avons rendu visite l'an passé avec Philomène. C'est très marrant : il fait des conférences sur le magnétisme, la fin du monde et l'art du dépouillement instantané. Surtout que le Jo, il vous ouvre les chacras comme pas un ! Vous avez sûrement entendu parler du chaman de Tchoukotka ? C'est le grand Maître de l'Orgasme Mystique. Au stade Dinamo de Moscou, il vous met cinq mille femmes en transe rien qu'en arrachant sa chemise ! A côté de Nicolaï Pantelimon, les Chippendales font figure d'enfants de choeur ! C'est lui qui a donné des leçons particulières au Membré. Je peux vous dire que, maintenant, aucune adepte ne reste bouchée très longtemps. En ce moment, il est en train de mettre au point la philosophie du Grand Retour pour se débarrasser de quelques initiés encombrants. C'est normal : même Jésus, il avait ses brebis galeuses ! - Croyez-vous que je sois bien en sécurité chez ce Membré ? s'inquiète Candide. - Vous n'êtes ni médecin, ni architecte, ni chef d'orchestre, ni malade mental ? - Je ne le pense pas, dit Candide. - Alors, vous n'avez strictement rien à craindre, assura Maître Paoli. D'ailleurs, vous ne resterez là-bas que quelques jours : le temps pour mes hommes de récupérer votre machine et d'en fabriquer une copie. - Une copie, pour quoi faire ? s'étonne Candide. - Eh, vous êtes drôle, vous ! reprend l'avocat. Vous ne croyez pas que votre petit séjour est gratuit ! Avec votre machine, le Membrerond pourra voyager plus facilement. Il a, en ce moment, une petite affaire de chair fraîche à Manille qui lui donne beaucoup de soucis. - Quoi, dit Candide, il serait à l'origine du trafic de pédophiles que j'ai vu passer sur Internet ? - Il faut le comprendre, plaida le gros homme, il n'a jamais pu s'empêcher de laisser venir à lui les petits enfants. Enfant de choeur lui-même, il a été initié très jeune par le bedeau, puis par le curé du village et enfin par Monseigneur Piétri, qui dirige maintenant un réseau pédérastique en Australie. - Ce que vous dites est ignoble ! s'écria Candide, qui sentait la révolte monter en elle. Mais dans quel abominable monde vivez-vous ? A quoi vous sert d'avoir inventé l'épilateur électrique et l'autobronzant si vous continuez à prostituer des enfants ? Pourquoi voyagez-vous sur la lune pendant que la moitié de la terre meurt de faim ? Enfin, pourquoi toutes les religions qui se succèdent sans interruption depuis des millénaires ne cessent-elles d'entretenir le malheur, de l'organiser et de le promouvoir partout dans le monde ?"

CHAPITRE 21
Où Candide prend l'avion pour Lisbonne

"Pourquoi ? Pourquoi ? Vous êtes marrante avec tous vos pourquoi ! Est-ce que je sais, moi, pourquoi le monde tourne aussi mal ? Un homme qui s'appelait Pascal - comme mon cousin - a dit que "les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre". C'était une sorte de Membrerond qui avait sa secte à Port-Royal des Champs. Vous avez peut-être entendu parler de lui ? Son truc, c'était de ne pas sortir de sa chambre. Remarquez, il n'avait peut-être pas tout a fait tort. Dès qu'on met le nez dehors, tout est pourri ! - Faut-il se résigner pour autant à le supporter ? Ne peut-on se battre pour purifier le ciel, retrouver un peu de chaleur humaine et frissonner de bonheur ? s'exalta Candide. - Mademoiselle, soupira l'avocat, agacé par les jérémiades de Candide, les obsédés du bonheur ont torturé ou tué autant d'individus sur cette terre que les spécialistes du malheur. Vous voulez changer le monde ? Supprimez l'homme : c'est l'unique solution. Ou bien acceptez-le tel qu'il est. "
Effondrée, Candide versait de grosses larmes : "Jamais je ne rencontrerai ce Membrerond ! soupirait-elle. Je préfère encore être arrêtée par la police, retarder l'instant où je retrouverai George et glaner, par-ci par-là, des petits moments de ciel bleu et de température clémente. - Vous avez sans doute raison, admit l'avocat. Tel que je connais mon ami Jo, votre chacras n'aurait pas résisté longtemps. Nous allons trouver une autre solution : j'ai un pilote qui se rend régulièrement en Espagne pour prendre commande des Mercedes ou des BMW que nous livrons à nos concessionnaires. En contrepartie, nous leur achetons un peu de farine. Vous nous servirez d'intermédiaire. Nos représentants de Séville seront agréablement surpris de voir arriver une jolie femme. - Mais que devrais-je faire exactement ? s'informe Candide. - Pas grand chose. Ils vous chargeront de nous remettre quelques paquets de farine. Dès que vous pourrez rentrer à Paris sans risque, nous vous le ferons savoir.  - J'espère qu'alors, je pourrai disposer de ma machine ? dit Candide. - No problem, confirme Maître Paoli. Ramenez-nous la farine pour les pizzas; et Cambouis, notre cascadeur mécanicien, vous restituera votre machine en parfait état de marche."

Le petit Cessna rasait la crête des vagues. "J'espère que vous savez nager ?" plaisanta le jeune Cambouis, surnommé ainsi à cause de son habileté à réparer toutes sortes de moteurs. - Nous volons bas, constata Candide, impressionnée par le calme de Cambouis. - Je suis en silence radio depuis trois heures et je n'ai pas intérêt à me faire repérer par les radars. - Vous n'avez pas votre permis de pilotage ? demande Candide. - Je l'avais, mais on m'a retiré ma licence : j'avais parié que je poserais mon zinc à Venise, au milieu de la place Saint-Marc. Je l'ai posé en tuant quelques pigeons. Autant vous dire que les autorités italiennes n'ont pas vraiment apprécié mon atterrissage ! - Venise, comme c'est romantique ? dit Candide. Mais comment une idée aussi originale vous est-elle venue à l'esprit ? - Un jour, j'ai appris qu'un risque-tout s'était posé sur la Place Rouge, rapporte Cambouis. On a parlé de lui pendant des mois dans tous les journaux. Je me suis dit que le palais des Doges valait bien le Kremlin. A vingt ans, je croyais que tout ce qui est futile est fatalement exceptionnel ! - Et vous le croyez toujours ? demande Candide. Cambouis haussa les épaules : "Ça dépend du nombre de jours de prison que je récolte, dit-il. Mais j'aime aussi l'escalade, le saut à l'élastique, le base jumper. Plus c'est con, plus je trouve ça génial ! Et plus c'est génial, moins je me sens con de vivre ! - Voudriez-vous dire que tout ce qui n'est pas tragique paraît dérisoire et qu'il faut se croire sublime pour être heureux ? demande Candide. - En quelque sorte, convient Cambouis. - Éprouvez-vous parfois des frissons ? - Tu veux dire que je meurs de trouille ! - Avez-vous chaud dans tout le corps ? - Je transpire comme un dingue ! - Le ciel est-il bleu quand vous vous élancez du haut des falaises ? - D'une pureté qui fait frémir ! - Alors, dit Candide en soupirant, je dois réviser toute ma philosophie. Il est à craindre que ma mère ait programmé curieusement mon bonheur."
Pendant que le petit avion suivait les côtes portugaises en se rapprochant de Lisbonne, Candide se demandait, justement, si nos actes s'enchaînent l'un l'autre; et si du premier ne dépendent pas, heureusement ou malheureusement, tous les autres. Cette histoire du bouton la tourmentait. Car, enfin, n'avait-il pas suffit, qu'elle appuie sur ce malencontreux poussoir rouge pour se retrouver en train de voler au-dessus du Portugal à la recherche d'un peu de farine ? Mis bout à bout, en tenant compte de tout ce que nous appelons ordinairement hasard, les maillons de chaque événement, si infime soit-il, ne composaient-ils pas une chaîne dont nous ne pouvions nous affranchir ? Mais alors, dans ce cas, point de libre arbitre ! Donc, point de mal ! Candide, si généreuse soit-elle, ne pouvait se résoudre à justifier le vol, le viol, la corruption et le meurtre au nom du simple hasard. "Si donc l'homme est mauvais, concluait-elle, c'est que mon raisonnement est faux". Mais elle avait beau chercher une faille dans la succession de ses idées, modifier ses prémisses ou varier ses exemples, toujours ses calculs la ramenaient au même point : notre liberté équivalait à zéro. Nous ne choisissions ni nos parents, ni notre pays, ni notre avion, ni notre falaise; nous nous donnions l'illusion de choisir nos livres ou nos amants; dépendait-il de nous de mourir ? de tuer ? ou de poser notre avion sur la Place Rouge ?
"Croyez-vous au libre arbitre ? demanda Candide à Cambouis au moment où le moteur poussait des crachotements bizarres.- Je crois que nous allons devoir nous poser en catastrophe, répondit Cambouis. Si le hasard ne nous présente pas une plage suffisamment dégagée, il ne vous reste plus qu'à croire en Dieu !

CHAPITRE 22
Où il est question de farine propre et d'argent sale

A défaut de plage, le Cessna se posa au milieu d'une propriété verdoyante où paissaient une trentaine de bêtes à cornes à la robe noire et au regard étonné. "Oh, des vaches ! Elles ont l'air gentilles ! dit Candide, après s'être remise de son émotion. - Je crains que vos gentilles vaches ne soient de méchants taureaux, dit Cambouis. Venez, il faut que nous partions au plus vite. Le jour se lève. Le bruit de l'avion aura alerté quelque éleveur. Nous risquons d'avoir bientôt une armada de policiers sur le dos. - Je n'aime pas les policiers, dit Candide, mais j'aime encore moins les taureaux. - Ils sont encore assoupis : profitons-en. Marchons lentement jusqu'à la clôture. J'aperçois une route qui longe le pré, dit Cambouis. Nous ne sommes plus très éloignés de Lisbonne."
Après deux heures de marche, Candide et Cambouis aperçurent une auberge et décidèrent de s'y reposer. "Vous parlez très bien l'espagnol, constata Candide, après qu'ils se fussent attablés devant un assortiment de tapas. - C'est normal : je suis sévillan, j'ai fait mes études à Barcelone et j'ai toréé à Madrid. - Pardonnez-moi, dit Candide, mais je déteste profondément les corridas. - Ne vous excusez pas, dit Cambouis. Je les abomine autant que vous. Mais mon père était lui-même un matador réputé. Il n'a eu de cesse que je prenne la relève et que je revête l'habit de lumière. Pour lui, c'était le seul moyen de montrer que j'avais des couilles ! - Il est vrai, approuva Candide, que l'habit de lumière les met particulièrement en valeur. Je suppose que vous avez dû plaire à beaucoup de femmes ? - Détrompez-vous : j'étais, à cette époque, follement amoureux d'une jeune anglaise qui militait en faveur des animaux. Dès qu'elle a su que je toréais, elle n'a jamais plus voulu me revoir."
Pendant qu'ils déjeunaient, deux hommes s'étaient assis au fond de la salle. La mine sombre et le regard soupçonneux, ils échangeaient des propos dans une langue que la jeune fille reconnaissait vaguement. "N'est-ce pas du russe ? On dirait deux conspirateurs, confia Candide à son compagnon. - J'opterais plutôt pour deux fugitifs, reprit Cambouis. L'un d'eux est Richard Maria Carles. C'est l'actuel archevêque de Barcelone. J'en déduis que le second n'est autre que Vladimir Jirinovski, un leader d'extrême droite soviétique. - Vous les connaissez ? s'enquit Candide. - Tout ce qui touche au grand banditisme m'intéresse. Puisque la société n'a pas voulu que je sois un garçon bien, autant me trouver ailleurs d'autres idoles ! - Mais pourquoi parlez-vous de banditisme ?  Ces messieurs sont recherchés par la police italienne, expliqua Cambouis. Oh, des peccadilles : trafic d'armes, d'or, blanchiment d'argent, drogue...Un peu comme nous, mais à l'échelon supérieur. C'est ce que Maître Paoli ne comprend pas ! Leur entreprise familiale fait faillite. C'est cuit ! Aujourd'hui, tu as le cartel ou la multinationale ! Je vais vous dire, Mademoiselle Candide, le petit commerce de Paoli, c'est même pas Prisunic !"
Candide commençait à trouver sa situation embarrassante. Elle ne doutait plus que Maître Paoli l'ait entraînée dans quelque piège en compagnie d'un charmant aventurier. "A quel commerce faites-vous allusion ? questionna Candide. - A son machin de Quicky-Pizza ! répondit Cambouis. Il dispose d'à peu près quinze livreurs qui alimentent tous les camés de Paris. Tout est dans le sachet des épices. Trois cent francs la ligne pour être livré à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. - C'est pratique, avoua Candide, qui ne comprenait rien à cette histoire de ligne. - Pratique, mais artisanal. Personnellement, je n'admire que les gros bras qui travaillent à grande échelle. En France, quelques ministres compétents commencent à s'y mettre. Malheureusement, ils leur manquent le doigté. On ne s'improvise pas Pablo Escobar ou Al Capone !" - Au fait, qu'est-il arrivé à Pascal ? D'où lui viennent cette cécité, cet air triste, ce bégaiement dont m'a parlé Philomène ? demande Candide. - Une sombre histoire de famille, répond Cambouis. - Je comprends, dit la jeune fille : il a découvert que son père était noir, sa mère alcoolique et que J.R lui prenait tout son pétrole ! - Si ce n'était que cela, soupire Cambouis.
Pendant que Cambouis se levait pour aller téléphoner, Candide se demandait ce qu'elle faisait dans une auberge du Portugal, de plus en plus éloignée de son cher George, à cause d'un maudit bouton rouge qui jamais n'aurait dû se trouver là. Et qu'était-il arrivé au pauvre Pascal ?

CHAPITRE 23
Le Señor Antonio y Tapias

Toute le nuit, la voiture roula sans s'arrêter. Au matin, ils se trouvaient à Séville. "Venez, lui dit Cambouis, je vais vous présenter à mon vieil ami Antonio Tapias : il a eu la chance d'être célèbre en mystifiant les gens".
Ils entrèrent dans une hacienda toute blanche; il y avait là un grand bassin où nageaient des nénuphars; partout des lauriers roses, des citronniers, des grenadiers et des tilleuls voisinaient avec des sculptures bizarres, des objets hétéroclites, des mobiles qui tintinnabulaient au vent. Plus loin, sous un sycomore centenaire, un jeune vieillard fouillait dans un tas de détritus. On entendait, venus des pièces attenantes, des rires juvéniles et des éclats de voix plein de fraîcheur.
"Cambouis ! Quel bonheur ! dit le vieillard en s'avançant vers les jeunes gens. Mais que fait une aussi jolie jeune fille avec un voyou de ton espèce ? Je parie qu'il vous aura fait le coup de la panne sèche ! - Il y a un peu de cela, répondit Candide en souriant.
Soudain, toute une ribambelle d'enfants se précipita sur Candide pour l'embrasser. "Allons, allons, les enfants, il faut d'abord faire les présentations ! Voici Karim, Indy, Bongo, David, Leila, Ying et Yang. - Et moi, je m'appelle Candide. Je suis anglaise et j'habite Kensington, dit la jeune fille en les embrassant chacun à leur tour. Puis elle ajouta : - Ils sont tous à vous ? ravie par ce bouquet de visages.- En quelque sorte, confirma Tapias en riant : la peinture mène à tout à condition d'en sortir. Chaque fois que je visite un pays pauvre, j'ai la fâcheuse habitude d'en ramener un enfant. C'est ma façon à moi d'avoir à payer moins d'impôts ! Mon hacienda ressemble à une arche de Noé, mais on s'y fait vite. - Vous croyez en Dieu ? demanda Candide. - Dieu, Dieu, attendez, ce mot-là me dit pourtant quelque chose, plaisanta le vieillard. J'y suis : les sacrifices humains chez les Aztèques, la torture des inquisiteurs Espagnols, le napalm des soldats américains, les massacres en série des fous de Dieu, les attentats de l'IRA. J'en oublie, mais je crois que Dieu a encore quelques décorations à son actif. Aujourd'hui, ce personnage me rappelle ces anciens combattants qui viennent faire tapisserie lors des défilés militaires. Entre le gâtisme et le ridicule, on ne sait ce qui l'emporte ! Mais laissons Dieu où il est, et suivez-moi : je vais vous montrer vos chambres."
Après s'être reposés et rafraîchis, Candide et Cambouis se retrouvèrent autour d'une immense tablée. Les enfants noirs, blancs, jaunes ou caramels, piaillaient dans des dialectes différents, tout en se comprenant parfaitement. "Chacun sa musique, dit Tapias, en s'adressant à Candide. D'aucuns adorent le jazz ou le hard rock; moi je préfère la musique des anges".
Après le repas, Candide émit le souhait de contempler sa peinture. "Vous risquez de ne pas comprendre grand chose, lui dit Tapias en l'entraînant vers son atelier, mais peut-être n'y a-t-il rien à comprendre". Candide se retrouva bientôt dans un immense hagard, sorte de cathédrale de lumière, qui sentait la terre glaise, le carton, la ficelle de chanvre, la toile de jute, le sable, la cendre, le latex, la poudre de marbre et même l'huile de lin. Partout, d'étranges toiles, pleines de raclures, d'arrachages, de collages, d'empâtements, jonchaient le sol ou tapissaient les murs. Candide restait silencieuse, ce qui eut pour effet de plaire à Tapias. "Quand j'ai commencé à peindre, je copiais Van Gogh ou Picasso, lui confia-t-il. Mais vous n'êtes pas sans le savoir, c'est la pissotière de Duchamp qui a changé le monde. La mode a voulu qu'il nous faille peindre avec l'excrément des hommes. A cause de l'odeur, je me suis rabattu sur les déchets. C'est ce que les critiques appellent, en parlant de mon oeuvre, "une esthétique de la pauvreté". Depuis, chacun y est allé de sa déjection culturelle : répétitive chez Buren, empaquetée chez Christo. A Nîmes, vous avez même un spécialiste des haricots. Savez-vous, par exemple, que Keith Arnatt a ensablé 120 personnes jusqu'au cou sur la plage de Liverpool ! Les artistes doivent vous paraître bien fous ! conclut Tapias. - Qu'est-ce qu'un artiste ? demanda Candide. - Au pire, un paon; au mieux, un exhibitionniste discret. - Auriez-vous la prétention de les mépriser ? s'étonna Candide. Le vieil homme sourit : - Tout artiste se méprise un peu lui-même. - Mais que cherchez-vous dans la peinture ? s'enquit la jeune fille - Quelque chose comme l'illusion du bonheur, répondit Tapias. - Alors vous ne le trouverez pas, assura Candide. Le bonheur est bleu."

CHAPITRE 24
Où Candide prend un bain

Au petit matin, Candide mit un maillot de bain, prit une serviette éponge et se dirigea vers la piscine, en forme de haricot, qu'elle avait aperçue la veille derrière une petite haie de cyprès. Déjà le soleil dardait ses premiers rayons et la teinte azurée de l'eau la tenta. Dès qu'il l'aperçut sur la margelle, la minceur de sa taille, ses hanches rondes, ses petits seins fermes et la myriade de taches de rousseur qui recouvraient le corps de Candide, troublèrent Cambouis. "Vous venez ? lui dit-il fortement ému. Elle est délicieuse." Pour toute réponse Candide plongea, brassa quelques longueurs de bassin et se retrouva tout essoufflée près du jeune homme. A son tour, elle remarqua sa peau bronzée, ses deltoïdes saillants, son sourire juvénile qui rendait plus blanche encore sa dentition rectiligne. Un court instant, ils mélangèrent leurs souffles; puis leurs corps pressés l'un contre l'autre égarèrent leurs pensées. Candide sentit qu'elle avait la chair de poule et, fermant les yeux, une fois encore le ululement de son désir s'éleva comme une musique céleste.

Pendant les semaines qui suivirent, Candide passa ses journées à aider aux menus travaux de l'hacienda. Margot et Marie, deux femmes d'une extrême rondeur, s'occupaient le matin des enfants et le soir du maître de maison avec une complaisance infinie. De temps en temps, Tapias confiait à Candide : "Quand j'avais votre âge, je vivais dans le préjugé de la minceur. J'avais lu que la maigreur est plus excitante que la graisse. Je croyais à la parité des âges et autres foutaises. Heureusement, mon ami Botero m'a convaincu du contraire. - J'ai vu ses sculptures exposées sur les Champs-Elysées, dit Candide. - Ah ! Et comment les avez-vous trouvées ? - Énormes. - Exact. Et j'ajouterai pour mon compte : appétissantes. - Croyez-vous que qualité et quantité soient synonymes ? demanda Candide. - Absolument pas, trancha Tapias. Mais pourquoi seraient-elles inconciliables ? - Même sous un ciel parfaitement bleu et une chaleur cuisante, je ne m'imagine pas en train d'aimer un obèse, constata Candide. - Même s'il s'appelle Bouddha ? - Oh, je suis encore trop jeune pour me contenter de la sagesse, dit Candide. Tapias approuva d'un immense éclat de rire.
La nuit venue, Candide fut incommodée par une musique syncopée qui venait de l'autre bout de l'hacienda. Longtemps, elle en écouta la modulation et l'ampleur, jusqu'à ce qu'elle cesse dans un crescendo final. "Voilà une cantate à trois voix dont ma mère ne m'avait jamais parlé, constata-t-elle, en éprouvant toutes les peines du monde à se rendormir."

Depuis quinze jours que Cambouis s'était absenté sans crier gare, Candide résolut de s'en ouvrir à Tapias. "C'est en partie la faute de cette maudite télévision, lui dit-il. Chaque fois qu'il voit un saltimbanque plonger sous la mer, traverser un océan à la rame, sauter d'un building en retardant l'ouverture de son parachute ou tournoyer en deltaplane au-dessus d'un volcan, il faut qu'il en réédite l'exploit. Le pire, c'est qu'il se prend réellement pour le guignol de l'Okavango ! - Si d'autres se plaisent à le faire, pourquoi pas lui ? objecta Candide. - Parce qu'il n'a aucune équipe d'assistance, aucun sponsor, aucune caméra, aucun photographe, aucun public et pas le moindre audimat ! Parce qu'il ne reçoit aucun salaire pour faire semblant de prendre des risques ! - J'ai vu à Cannes des tas de personnes prêtes à tout pour escalader un tapis rouge ! dit Candide. Etre applaudies par des vieilles dames qui campent là depuis l'aube semblait les remplir de joie. Vous êtes peintre : vous devez donc aimer que des milliers d'yeux vous contemplent ? - La célébrité, Mademoiselle, c'est l'admiration des imbéciles. Elle se paie cher ! Donner des autographes comme on distribue des cacahuètes à des singes, quelle pitié ! - Vous plaindriez-vous de la vôtre ? demanda Candide. - Rien à voir. Personne ne me reconnaît, nulle part. Hormis quelques rares intimes, on ne sait même pas où j'habite, ni avec qui je vis, ni comment. Je peux me promener dans les galeries du Prado, au musée du Louvre ou au Modern Art de New York, demander au conservateur où se trouvent les toiles de Tapias sans avoir à redouter le moindre regard. - N'êtes-vous pas pourtant le plus grand peintre du XXème siècle ? dit Candide.  Vous oubliez Picasso ! Avec ses 2000 toiles et ses 4 femmes répertoriées, il enterre tout le monde. Non, si j'avais pu choisir, j'aurais aimé être Francis Bacon. J'aurais opté pour l'écorchure, la solitude, l'alcool ! - Mais comment peut-on aimer ce qui est beau et être obsédé par la laideur ? demande Candide. - Parce que, dit Tapias, ni l'art ni l'amour ne se déduisent d'une formule géométrique ! C'est la contradiction qui est vitale ! Vous connaissez peut-être le mot de Woody Allen : "La seule chose que je regrette, c'est de ne pas être quelqu'un d'autre" - Quelle aberration, dit Candide ! Vous vivez dans un petit paradis ! Vous êtes aimé par sept enfants et deux gouvernantes, votre ciel est toujours bleu, votre climat idéal, vous êtes riche et célèbre et vous n'êtes pas encore satisfait ? - Non, Mademoiselle, la vie est ailleurs, ailleurs. Ailleurs ! - Mais où ? demanda Candide timidement, impressionnée par la colère et l'exaltation du vieil homme. - Là dedans, par exemple, dit Tapias en lui tendant un ouvrage. Tenez, je l'ai reçu ce matin. Lisez-le. N'en sautez pas une ligne. Je ne vous assure pas que votre vision du monde s'en trouvera transfigurée, mais vous le regarderez autrement."

CHAPITRE 25
Où le muscle est à l'honneur

Le lendemain, Cambouis téléphona de Paris pour dire que "tout baignait", précisant qu'il avait réglé le problème des pizzas, loué un nouvel avion et qu'il partait le poser au pôle Sud. "Vous avez des nouvelles de ma machine ? demanda Candide. - Ah, ouais ! Tu m'avais pas dit que tu possédais une telle bécane ? J'ai tenté de la démarrer, mais le mécanisme est codé. Ça sert à quoi, ce machin ? - A explorer le temps, répondit simplement Candide. - Ah, d'accord. Bon, moi, en attendant, je file explorer le pôle sud." Et Cambouis raccrocha, non sans avoir précisé que la police avait arrêté Jeannot en Suisse, repêché le corps du Commissaire au Cap Rosso et que Candide, désormais lavée de tout soupçon, pouvait rentrer sur Paris.
Quelques heures plus tard, après avoir pris congé de ses hôtes, embrassé tous les enfants, serré avec effusion Margot et Marie, fourré enfin son joli nez dans la barbe de Tapias, Candide survolait Barcelone en direction de Paris.

"Jolie comme vous êtes et à votre âge, je trouve que vous lisez un curieux livre ! lui dit en anglais sa voisine, une magnifique métisse, enveloppée dans un boubou safran richement brodé. - On a peine à croire que tout ce qu'on y relate soit vrai ! répondit Candide. - Je suis la favorite du prince Fouad el-Sallah et je peux vous dire que rien ne s'y trouve exagéré. Je vis à Dubaï où nous avons un magnifique golf de 18 trous, unique dans le Moyen-Orient. J'étais là, en 1990, lorsque qu'une société britannique nous a livrée, en kit, une salle de torture très fonctionnelle. - Pourquoi en kit ? s'étonne Candide. - L'Angleterre n'autorise ces exportations délicates qu'en pièces détachées. L'essentiel n'est-il pas que ces "Maisons du rire", comme ils les baptisent, ne soient pas montées sur leur territoire ? Avouez que c'est au moins de l'humour rouge ! - Depuis le dix-neuvième siècle, la torture s'est terriblement humanisée, dit Candide. La baignoire et la magnéto, quoique rudimentaires, marquent déjà un net progrès sur l'arrachement des ongles ou les brûlures plantaires. - Sans doute, répondit la concubine du Cheik, mais le fer à friser dans le vagin ou la fraise dans les dents vous font douter des miracles de la fée électrique ! Voilà encore un métier où l'égalité des sexes souffre d'un retard considérable ! - De fait, il n'existe pas de féminin pour bourreau, convint Candide. A propos, n'étiez-vous pas à Dubaï lorsqu'on a condamné à mort cette philippine de 16 ans pour avoir osé tuer son violeur ? - J'étais de celles qui ont dénoncé cette barbarie au monde entier, Mademoiselle. Des milliers de pétitions nous sont parvenues. Même les lycées privés de France ont collaboré ! Heureusement qu'elle n'était pas enceinte : qui aurait soutenu son avorteuse ? Enfin, Sarah Balabagan, n'est condamnée qu'à un an de prison et seulement cent coups de fouet. Quelle victoire pour la communauté féminine ! - Voilà tout de même où la supériorité masculine fait des miracles : jamais une femme ne pourrait distribuer cent coups de fouet ! - Musculairement, l'homme est une nature prodigieuse, convint la favorite du prince. D'ailleurs, le rapport que vous tenez entre les mains, signale une belle recrudescence des massacres, des mutilations et des viols dont sont victimes en priorité les femmes, les enfants et les vieillards. Preuve que le muscle reste le nerf du bourreau ! - Et de l'athlète, précisa tout de même Candide.

CHAPITRE 26
Où Candide doit se rendre à Matignon

Aïcha ben Arbia et Candide étaient devenues les meilleures amies du monde, lorsque l'avion se posa sur l'aérodrome d'Orly. "Je suis en visite officieuse auprès de Madame le Premier ministre, lui confie Aïcha avant de quitter la passerelle. C'est une femme remarquable : jeune, intelligente, jolie. Elle a écrit un livre A bicyclette qui a permis d'ouvrir à Paris cinq kilomètres de couloir protégé, pour les amoureux de la petite reine, entre l'Assemblée Nationale et la gare de l'Est. Je viens solliciter son soutien pour la liberté de la femme orientale. Nous aimerions surtout que nos compatriotes puissent participer aux Jeux Olympiques sans le tchador. Le port du voile et de la djellaba handicapent nos athlètes dans les courses d'obstacles en général et pour la natation en particulier. Chère candide, accepteriez-vous de m'aider ? Je comprends sans difficulté la langue d'Annie Ernaux et de Marguerite Duras, mais je la parle assez mal".
Une petite délégation déférente attendait Aïcha qui présenta Candide comme sa traductrice personnelle. Pendant qu'une famille d'émigrés africains, emmenée sous bonne garde, se demandait si la France est une terre d'accueil, Aïcha et Candide s'installent dans une Safrane, elle-même escortée par deux motards. A peine le cortège a-t-il roulé quelques kilomètres qu'Aïcha s'informe :"Quelle est cette chose prétentieuse et bariolée qu'on voit sur toutes les affiches publicitaires ? - C'est un chanteur qui fut autrefois célèbre en montrant son cul, explique dignement le conseiller d'ambassade. Quel endroit ridicule pour y mettre aujourd'hui une paire de lunettes ! constate Candide."
Au fur et à mesure que la voiture s'avance vers le centre de Paris, la foule semble devenir de plus en plus dense. Des couples hétéroclites chantent des slogans, dansent, s'embrassent, rient, s'interpellent. Une joie communicative rassemble jeunes et vieux, hommes et femmes, parisiens et provinciaux, blancs et noirs. "C'est le 14 juillet ? demande Aïcha. Oh, j'adore ! Dans les Émirats Arabes Unis, le sultan Zayid al-Hahyan, notre bien-aimé monarque, a malheureusement interdit la révolution jusqu'à nouvel ordre. - J'aime beaucoup les feux d'artifice, assure Candide. "
Deux rues plus loin, le véhicule officiel est arrêté par un cordon de police. Un agent s'approche et salue : "La manifestation part à 13 heures de l'Odéon et traverse tout le centre de Paris jusqu'à Nation. Il y a près de 15 000 personnes dans les rues. Vous avez intérêt à faire demi-tour. - Mais les organisateurs en ont annoncé dix fois plus ! s'étonne le diplomate. - Ordre du Ministère de l'Intérieur : nous comptons en nouveaux chiffres, explique l'agent de police. - Vous avez renversé le gouvernement ? s'informe Candide. - Non, Madame, en France, nous ne renversons que des tabous. C'est la Lesbian and Gay Pride, la fête nationale des homosexuels. - Et vous en avez déjà 150 000 ! s'étonne Aïcha, dont la main s'est discrètement posée sur la cuisse de Candide. Les Français sont décidément le peuple le plus amoureux de la terre ! Chez nous, la fierté n'est pas encore un sentiment national. - N'y a-t-il pas dans votre pays beaucoup de ciel bleu et une chaleur torride ? demande Candide, à qui la main d'Aïcha procure d'étranges frissons. - A longueur d'années, mon Trésor. Mais, hélas, nous avons aussi beaucoup de pétrole ! - Vous n'allez pas vous plaindre d'être trop riche, j'espère ! s'exclame le conseiller d'ambassade. - L'expérience prouve que si le pétrole accélère le déplacement des véhicules, il freine celui des idées. Vous ne savez pas la chance que vous avez, Monsieur, de vous aimer librement ! - Des gouines, des pédés, vous appelez ça de l'amour ! Et après on s'étonne de la dénatalité nationale ! s'exclame l'attaché d'ambassade, rouge de colère. - Si vous aviez l'habitude de prier et de vous pencher en avant, vous seriez plus tolérant envers les tentations de l'amour ! réplique Aïcha. - J'espère Madame, dit le diplomate, que vous ne confondez pas cet amour contre nature et les belles passions que nous enseignent Madame de La Fayette et Monsieur Racine. - N'auriez-vous pas trois siècles de retard ? demande Candide, de plus en plus frissonnante. - C'est possible, répond le diplomate vexé. Mais la drogue et le sida, eux, sont bien actuels ! Comment peut-on aimer la sodomie et les piqûres alors qu'elles font si mal ! D'ailleurs, il paraîtrait que cette maladie vient des singes. Je précise : des singes d'Afrique ! - L'Afrique vous devait bien ça, réplique Aïcha. Avec tout ce que vous lui faites subir depuis Madame de La Fayette et Monsieur Racine, il était temps qu'elle vous fasse payer vos bonnes manières !"
Et sans plus attendre, elle s'écrie : "Chauffeur, arrêtez cette voiture ! Venez Candide, ne restons pas une seconde de plus avec cette vieille momie ! Allons faire la fête avec les gens libres. Quant à vous, Monsieur, je veillerais personnellement à ce qu'on vous offre une ambassade au milieu des sables : vous y méditerez sur les joies de l'onanisme et du bonheur dans l'or noir."

CHAPITRE 27
Où Candide reçoit un coup de sac sur la tête

Alors, mes chouttes, on vient faire les fofolles in Paris !"
Candide se garda bien de répondre : malgré les explications d'Aïcha, elle ne distinguait plus les hommes des femmes. Travestis, transsexuels, transformistes, invertis, pédérastes, pédophiles, pédagogues : tout se mélangeait dans sa tête. Toute cette gesticulation stroboscopique brouillait sa vue et le fracas de la musique brisait ses tympans. Elle tanguait sur la piste du Queen, entourée par des femmes au regard dur et brillant et quelques géantes carnavalesques dont le maquillage l'effrayait.
Quand elles se rassirent, Aïcha parvient à lui crier dans le pavillon de l'oreille : "Voilà ce qui nous manque à Dubaï ! Si en plus du golf à 18 trous et de la salle de torture portative, on avait une boîte de nuit comme ça, tout le Moyen-Orient nous envierait !" Candide hocha la tête tout en observant, de l'autre côté de la piste, un couple qui lui sembla familier. L'homme, un blondinet fébrile dont les yeux papillotaient sans cesse, s'égosillait dans l'oreille d'une énorme femme qui, de loin, lui rappelait Aglaé. Il lui semblait avoir vu ce petit coq dans une émission pour chanteurs septuagénaires, à moins que ce ne fût dans une publicité pour croisières touristiques ? C'était ça ! La croisière amaigrissante ! Un instant, Candide envisagea d'aborder la baronne d'Orentoc pour l'entretenir de sa machine, mais ce n'était ni l'endroit idéal, ni le moment. Elle se contenta de se diriger vers les toilettes afin de s'y rafraîchir les tempes.
Quand elle se réveilla, le jour inondait la pièce et sa nuque lui faisait encore un peu mal. "Ça va mieux ?" Candide reconnut aussitôt le visage d'Aïcha qui lui souriait. "Je parie que tu ne te souviens de rien, lui dit son amie. Heureusement que je t'ai suivie dans les toilettes ! Une grosse bonne femme t'a asséné un grand coup de sac sur la tête au moment où tu te penchais sur le lavabo. Je n'ai eu que le temps de l'étendre d'un coup de poing et de te porter secours. Nous sommes dans un petit hôtel de Montmartre. Je t'ai longuement massée toute une partie de la nuit et ça n'a pas eu l'air de te déplaire. Je viens à l'instant de téléphoner à Isabelle : madame le Premier ministre nous attend pour déjeuner à Matignon."
Candide avait retrouvé la couleur flamboyante de ses cheveux. Quand elle sort de la douche, Aïcha lui tend un peignoir de bain, lui caresse distraitement la poitrine et lui dit : "J'ai l'habitude de ces sortes de repas officiels. L'essentiel est de savoir s'y taire en souriant. N'oublie pas : tu n'es que mon interprète, même si depuis cette nuit tu es beaucoup plus que cela. - Mais de quoi parlerons-nous ? bredouille Candide en rougissant. - De tout, hormis de l'aménagement des HLM, du trou de la sécurité sociale, de la hausse des impôts et de l'atoll de Mururoa. Ah, oui, précise Aïcha, même si vous en venez à parler chiffon, évite le chapitre des jupettes. Et surtout, surtout, pas un seul mot sur la graisse ! Madame le Premier ministre ferait-elle aussi des croisières amaigrissantes ? demande Candide. - Tu n'y es pas du tout, mon petit coeur : Isa est mince comme une sylphide, élégante, racée. Tout comme son mari d'ailleurs. Mais depuis que l'histoire de la vache folle défie la chronique, on redoute que le fonctionnaire français ne fasse du lard. D'où cette politique du dégraissage qui rencontre quelques mécontents. - Mais où as-tu appris toutes ces choses ? s'étonne Candide. Moi qui te prenais pour une simple mauresque !"

CHAPITRE 28
Histoire d'Aïcha

Je suis née à Marrakech, d'un père colonel dans un régiment de sa Gracieuse Majesté et d'une boniche marocaine qui lui faisait son lit au carré. Mon père était un homme volage et séduisant : l'exotisme du club Med a fait le reste ! A force de voir cette jeune femme courbée à la tâche, la nuque en sueur et la croupe rebondie, son sang de vieil officier ne fait qu'un tour : il la trousse et l'engrosse sur le champ. A deux doigts d'être lynchée par sa famille, ma mère s'enfuit dans un bordel de Tanger où, deux ans plus tard, toujours éperdu d'exotisme, mon père la retrouve en train d'ahaner sur un grabat. Apprenant mon existence, aigri par la solitude et le remords, usé par l'alcool et vaguement désireux de me connaître, il nous rapatrie en Angleterre où ma mère finira de lui faire son lit au carré jusqu'à sa mort. C'est là que j'apprends les rudiments de votre langue. Grâce au mariage clandestin qu'ils avaient contracté avant sa mort, nous héritons d'une petite somme et d'un cottage qui nous mettent pour un temps à l'abri de l'imprévu. Bref, nous vivons bien, ma mère faisant des extras par habitude, moi poursuivant mes études et un fringuant professeur de littérature anglaise avec une assiduité soutenue. C'est lui qui, succombant à mes charmes pré-pubères, m'apprendra l'essentiel de ce que je sais aujourd'hui. - Mais cet homme était beaucoup plus âgé que vous ! s'exclame Candide. - Oui, et libertin de surcroît, poursuit Aïcha. Il m'a transmis le goût de la connaissance horizontale et verticale, les secrets des livres et du lit, bref l'amour de l'école et de l'alcôve qui seul fait les femmes accomplies. Hélas, il expira d'un coup de rein surnuméraire pour avoir sous-estimé son muscle cardiaque.
"Aussi n'ai-je que dix-huit ans lorsque je quitte sa chambre pour entrer en faculté, où je m'initie aux droits récents de la femme et au désir éternel des hommes de les entraver bibliquement. Dieu et notre caquetage immémorial seraient les deux seuls responsables de notre malheur. Je feins de le croire et j'entre en silence comme on entre en religion. C'est là que je rencontre Caloub. Fils de prince, héritier du naphte et de la silice qui font la fortune de son père, Caloub parle plusieurs langues, lit Les Faux-Monnayeurs dans le texte et succombe à la triple séduction de mon exotisme, de ma bouche toujours close et de ma croupe tendue. J'envisage de le laisser me violer, quand un événement inattendu se produit : deux hommes m'enlèvent en voiture, me conduisent dans un sous-sol calfeutré où un officier en uniforme, mince et courtois, me propose un curieux marché. J'apprends de sa bouche que les services secrets de notre gracieuse Reine s'intéressent de très près au fils du prince Fouad el-Sallah, lequel s'intéresse à ma personne. Moyennant la reconnaissance du gouvernement britannique, une rente à vie et l'assurance de conserver la mienne, je dois séduire le prince et m'imposer à son regard de braise comme le futur joyau de son harem. - Quel odieux chantage ! s'exclame Candide. -J'ai la même réaction, poursuit Aïcha, mais le fog londonien, le thé à toutes les sauces et la panse de brebis farcie commencent à me porter sur les nerfs. " - Que dois-je faire ? demandé-je à l'officier. - Rouler de la prunelle, soupirer et vous refuser à lui jusqu'à ce qu'il cède et obtienne l'autorisation parentale de vous convoyer jusqu'au désert." Ainsi fut fait. Nous arrivâmes à Dubaï un mercredi; le jeudi, Caloub succombait des suites d'une odieuse maladie qu'il avait contractée en se penchant en avant; le vendredi, le prince s'en consolait dans mon lit.
"Quoique âgé, le prince était un homme charmant, cultivé, ouvert aux miracles du modernisme comme aux nécessités de la tradition. Que de choses n'ai-je pas apprises à ses côtés ! Conduire une Rolls, piloter un avion de tourisme, recevoir vingt coups de fouet, rouler la graine du couscous, initier les nouvelles concubines au Käma-sütra, me prosterner dans la direction de la Mecque et, bien sûr, lire l'Arabe dans les dossiers privés de l'Etat. Pendant la guerre du Golfe, mes tractations secrètes avec le Foreign Office furent déterminantes pour la sauvegarde des Émirats. Depuis, je ne cesse de voyager d'un pays à l'autre pour militer au nom des droits de la Femme et du harem réunis. Le prince Fouad el-Sallah m'autorise à m'habiller d'un tailleur Chanel à condition que je ne l'assortisse pas d'un éventail pour zozoter. Certes, la gandoura peut s'avérer plus pratique dans les cas d'urgence, mais on ne saurait mésestimer la minijupe pour négocier au plus haut niveau. - Comment se fait-il, demande Candide, si vous possédez un tel crédit auprès du monarque, que l'Angleterre continue à vous vendre ses salles de torture en pièces détachées ? - Le prince se montre très soucieux de moderniser sa police privée. Et puis, qu'achèterions-nous au reste du monde, si nous nous mettions à bouder ses boissons gazeuses, ses missiles et ses matraques électriques ? Qui est le plus barbare : celui qui vend son pétrole ou celui qui vend ses armes ?

CHAPITRE 29
Où Candide déjeune enfin à Matignon

A Matignon, Madame le Premier ministre les accueillit avec cette amabilité et cette grâce qu'on réserve d'ordinaire à des amis. Le petit salon de musique recevait toujours peu de monde : des artistes, des poètes, parfois des hommes de science, rarement des importuns. Toutes les personnes présentes ce jour-là furent surprises par la beauté de Candide : sa flamboyante chevelure aveuglait tous les regards. Aussi, toutes et tous voulurent connaître son avis : "-Trouvez-vous important que l'équipe de France de football comporte un arménien, un basque, un guyanais, un néo-calédonien et un antillais ?  Comment peut-on être fabusien ? Faut-il entarter Fantômette ? Arthur Rimbaud n'était-il pas trop jeune ? Peut-on rapper Saint-John Perse ? Luciano Pavarotti aime-t-il vraiment Lavazza ? Doit-on empailler Alain Delon ?" A toutes ces intéressantes questions, Candide répondait par un sourire discret. Alertée par un mutisme qui lui faisait redouter qu'elle fût bête, Madame le Premier ministre s'adressa personnellement à Candide : "Ces questions capitales ne trouveraient-elles en vous aucun écho ? - Madame, lui répondit simplement Candide, je ne doute pas de la gravité des problèmes qui agitent le monde, mais peut-on en débattre sérieusement devant une salade de foie gras, un blanc de raie rôti sur un jus de moutarde violette de Brive et une compotée de cerises au guignolet ? - Suggéreriez-vous que la faim est une meilleure conseillère ? demanda l'un des convives, qui dirigeait un journal. - Et vous, Monsieur, lui répondit Candide, connaissez-vous le prix d'une botte de poireaux ?"
Au café, pour complaire à la maîtresse de maison, la conversation roula sur les joies bucoliques de la bicyclette. On évoqua Poulidor, Montand, Bourvil. "- Et vous, Mademoiselle, appréciez-vous le vélo ? l'interpella le même directeur de journal avec un rien de mépris. - Monsieur, je ne m'intéresse qu'à la machine à explorer le temps. Mais le vélo me permet déjà d'explorer l'espace, répondit Candide en souriant." La réplique inopinée de Candide plut beaucoup. Intrigué, le célèbre docteur Talk, voisin de Candide, lui demanda si, en dehors du temps et de l'espace, elle se passionnait aussi pour le bonheur. " Oui, monsieur, lui répondit Candide. J'en tiens de ma mère les coordonnées précises." Et elle lui expliqua par le détail comment on reconnaissait le bonheur.
Le docteur Talk hocha la tête et expliqua savamment à Candide l'étendue de son erreur : "Votre mère n'a pas tort, mais elle vous trompe : je doute que son histoire de vibration musculaire sur fond de ciel bleu et de température idéale puisse vous abuser très longtemps. Vous en trouverez l'écho dans soixante magazines à la rubrique du rêve, mais dans la réalité le bonheur de l'homme réside exclusivement dans sa langue.- Ce petit appendice charnu qui nous sert à déglutir conditionnerait notre bien-être ? s'étonne Candide. - Connaissez-vous la célèbre photo qui montre Albert Einstein en train de tirer la langue ? Tout est là ! Toute la dérision de sa formule tient dans cette plaisanterie de collégien. Ce grand savant nous laisse en héritage la véritable recette du bonheur. D'ailleurs, regardez autour de vous : les gens mangent, parlent, sourient. Ne nous offrent-ils pas l'image même de ce que j'avance ? - Vous semblez oublier que nous dégustons du foie gras, que chacun s'efforce de dire à son voisin les amabilités qu'il attend et que nous avons le privilège de nous retrouver dans le plus joli salon du monde, objecte Candide. - Votre observation n'est pas dénuée de sens, reprend le Docteur, mais vous commettez l'erreur d'amalgamer les apparences. Observez que celui qui mange ne parle pas et que celui qui parle a déjà cessé de manger. Dissociez les satisfactions de l'appétit de l'épanouissement de la parole, et vous comprendrez la prodigieuse évolution de l'homme moderne ! - Oseriez-vous prétendre, réplique Candide, qu'il nous suffirait de bavarder pour être heureux ? - Mais c'est l'évidence, chère Mademoiselle ! A quoi pourrait servir les milliards de téléphones, de radios, de télévisions, de fax, de disques, de livres, de cassettes, de CD rom, si nous n'éprouvions pas ce besoin incoercible de parler ? Imaginez-vous une seconde l'homme muré dans le silence de lui-même, la femme muette, l'univers privé du gazouillis de la parole, du babil des mots, du ramage de ceux et celles qui n'ont absolument rien à dire et le font savoir au monde entier ? Pourquoi croyez-vous que les autoroutes de l'information bouchonnent déjà ? Que les bavards font fortune ? Que l'oral et l'écrit conditionnent la promotion sociale de l'individu ? Qu'est-ce qu'un pays heureux ? Un pays qu'on ne censure pas ! Celui d'un Coluche, d'un Pierre Desproges ou des Guignols de l'Info ! - J'admets que la liberté d'expression soit une excellente chose, dit Candide, mais fait-elle pour autant changer le monde et les indigents s'en trouvent-ils moins malheureux ? - Il y a mathématiquement sur cette terre neuf cent millions d'illettrés qui sont à jamais privés des oeuvres complètes de Paul Guth et un milliard d'individus qui vivent avec moins de six francs par jour, convient le docteur. - N'écoutez pas ce que raconte le docteur Talk, il exagère toujours ! intervient un jeune banquier au visage rubicond et au nez busqué. Si j'abonde dans votre raisonnement, en quoi les pauvres seraient-ils malheureux puisque nous les autorisons à se plaindre ? - Hormis le fait, précise la maîtresse de maison, qu'à partir d'un certain degré de misère et d'hébétude, on ne dit plus rien. Nous plaignons un chien qui hurle, mais qui s'imaginerait que les poissons souffrent ? -Tout ce que vous dites ne confirme-t-il pas merveilleusement ma théorie ? s'exalte le docteur Talk. - J'admets qu'il y ait une part de vérité dans votre propos, dit Candide. N'empêche que les rares fois où j'ai puissamment été heureuse, je n'ai pas souvenance d'avoir proféré un seul mot. - Vous êtes jeune, convint le Docteur Talk. A votre âge, et dans ces moments précis, on ne pousse que des soupirs ou des cris. Vous verrez qu'avec l'expérience, vous agrémenterez votre bonheur de phrases obscènes. Même pendant l'amour, se taire est encore une hérésie."
Au retour, Aïcha félicita Candide pour son esprit d'à-propos : "Je ne savais pas que tu connaissais George Herbert Wells ! Tu l'as vraiment lu ? - Hélas non, répondit Candide, mais je l'ai un peu pratiqué et j'en garde un souvenir inoubliable".

CHAPITRE 30
L'histoire de Pascal

Pendant qu'Aïcha se distrayait à faire les soldes chez Kenzo, Candide se rendit chez Pascal. Elle trouva Philomène en pleurs, effondrée sur un divan, qui se lamentait sur les injustices du sort. "Je me doutais bien que cette histoire de pizzas finirait mal, avance Candide, en apercevant une boîte remplie de petits sachets. - Hélas, les pizzas n'ont qu'un lointain rapport avec le malheur qui frappe notre famille, explique Philomène en hoquetant. En fait, Pascal n'est pas exactement mon frère : un berger l'a découvert, alors qu'il n'était qu'un bébé, abandonné sur un versant du Mont Cinto. Mes parents l'élèvent, l'envoient sur le Continent faire de brillantes études d'informatique et respirent de le savoir enfin diplômé. Malheureusement, au cours d'une partie de poker, mon frère poignarde un vieux truand qui trichait. L'inspecteur Bacchi, chargé de l'enquête, découvre deux mois plus tard un cadavre en putréfaction dans le coffre d'une voiture volée et classe l'affaire. Pascal respire, s'éloigne de Paris et monte en province une petite société d'ordinateurs. Et c'est justement là que les problèmes se corsent : une de ses anciennes clientes, châtelaine dans le Périgord, appelle Pascal pour réparer, soi-disant, un ordinateur récalcitrant. En fait, il s'agit de venir à bout d'un dossier codé qui contiendrait, selon elle, des informations capitales pour la sauver de la ruine. L'agrément du lieu, l'amabilité de la châtelaine et l'assurance d'une forte récompense incitent Pascal à jouer les Champollion. Pendant huit jours, il décrypte, fouille, sonde, furète, examine, cogite et finit par découvrir l'entrée d'un souterrain qui lui révèle un véritable trésor. Il y a là des lingots d'or, des Napoléons, des coffres remplis de bijoux, quatre Picasso, cinq Monet, deux Cézanne, des livres rares, quelques armes, un manuscrit illisible de Marguerite Duras et même la pipe du Commissaire Maigret ! Que faire ? Pascal décide de refermer momentanément le souterrain et de regagner sa chambre. Le lendemain, alors qu'il déjeune avec la châtelaine, Pascal la dévisage d'un autre oeil. C'est une femme nettement plus âgée que lui, certes, mais pulpeuse, avec une grande bouche, des volumes avenants, une démarche languide. " - Alors, mon petit Pascal, lui demande la châtelaine d'une voix douce, où en êtes-vous de vos recherches ? Elles ne devraient pas tarder à aboutir, répond Pascal. Mais que devrais-je trouver ?" La châtelaine prend un air pensif, ses yeux s'embuent, sa poitrine se gonfle suavement : "Avant qu'il ne disparaisse tragiquement, mon époux était un homme d'affaires. Quelles affaires ? Je l'ai toujours ignoré. Il allait et venait à sa guise, disparaissait parfois durant des semaines et m'interdisait de lui poser la moindre question. Simplement, en me montrant cet ordinateur, il me disait mystérieusement : "Tout est là ! Tout est là !". Je suppose qu'il faisait allusion à des chiffres compromettants, une comptabilité frauduleuse, un numéro de compte secret : que sais-je ? - Et s'il s'agissait d'un trésor, d'un véritable trésor ? demande Pascal." Pour toute réponse, la châtelaine part d'un véritable fou rire, sa poitrine tressaute, sa grande bouche dévoile une dentition superbe, puis elle ajoute : "Mon cher Pascal, ce château est hypothéqué de la flèche du donjon jusqu'aux oubliettes. Depuis la disparition de mon mari, je vis harcelée par une meute de créanciers, de préteurs sur gage, d'usuriers qui m'obligent quelquefois à payer de ma personne pour ne pas être mise à la rue ! Un trésor, j'en rêve ! Mais alors ce serait vous, le trésor ! s'écrie-t-elle en lui pressant l'avant-bras. - Et quelle en serait ma récompense ? murmure Pascal." La châtelaine regarde soudain le jeune informaticien avec une concupiscence nouvelle : depuis des mois qu'elle vit seule dans ce château, cette présence masculine la trouble. Elle noie ses yeux de femme épanouie dans le regard avide de mon pseudo-frère et susurre : "Que pourrais-je vous offrir qui ne vous appartienne déjà ? A moins que..."  Que quoi ? s'inquiète Pascal. - A moins que vous ne répugniez à serrer dans vos bras vigoureux une femme qui pourrait avoir l'âge de votre mère ? soupire la châtelaine. Et c'est ainsi que le drame se noua, conclut Philomène. Ils se marièrent, partirent six ans sous les tropiques, eurent quatre enfants et vécurent malheureux !

CHAPITRE 31
Le grain de sable ou la goutte d'eau

- J'avoue ne pas comprendre grand chose à ton histoire ! reconnaît Candide. L'humide chaleur des tropiques, le privilège de vivre sous la permanence d'un ciel bleu ne suffisaient-ils pas pour leur procurer le bonheur ? A moins, évidemment, qu'ils n'éprouvassent pas de frissons ! - Je ne pourrais rien t'affirmer pour les frissons, poursuit Philomène; mais leur différence d'âge ne les gênait pas. C'est lorsqu'ils sont revenus en France que les premiers ennuis ont commencé : Pascal a reçu des lettres, signées "S", qui l'ont terriblement complexé. Le genre "Connais-toi toi-même", si tu vois ce que je veux dire. - Socrate ? demande Candide. - C'est ce qu'on a cru au début, mais ce salaud postait ses lettres de Vienne, et Pascal n'a jamais mis les pieds en Autriche ! En fait, c'est en allant écouter le groupe NTM que Pascal a tout compris et qu'il s'est crevé les yeux ! - Mais compris quoi ? demande Candide, qui n'a jamais lu Sophocle. - Qu'il avait, sans le savoir, tué son père et fait quatre enfants à sa mère ! - A la châtelaine ? - Oui, et qui s'est pendue, en l'apprenant, au lustre de son salon. Tu comprends maintenant pourquoi mon frère prend de la coke ! - C'est pire que Dallas, s'exclame Candide, dont c'est le feuilleton favori. Au fait, tu ne sais pas si Pascal a pu récupérer ma machine ? Parce qu'il y a peut-être une solution ! - A moins d'en faire une pièce de théâtre ou un péplum, je ne vois pas ce qu'on pourrait tirer d'un drame aussi effroyable ! constate Philomène en lui désignant du doigt la pièce voisine.
Candide ouvre une porte : la machine de George est là, les chromes rutilants, les roulements à bille graissés, le tableau de bord indiquant toujours la date du 14 mai 1996. "Tu veux dire qu'il suffirait que Pascal remonte à l'époque de cette malheureuse partie de poker pour que tout son destin s'en trouve changé ? demande Philomène. - Exact, répond Candide. Soit il évite de se rendre à ce rendez-vous, soit il laisse tranquillement gagner son vis-à-vis, soit il l'embrasse en lui criant "Papa" ! - Mais si tu supprimes un grain de sable, le destin t'en enverra un autre. La preuve ! - Quelle preuve ? demande Candide. - Mais celle que tu m'as toi-même donnée : ce digicode ! Ne règle-t-il pas le fonctionnement de ta machine ? - Hélas, oui ! répond Candide. Tu penses bien que si j'en connaissais la solution, je serais déjà repartie pour Kensington !" A cet instant, le téléphone sonna. "Trop tard, dit Philomène en raccrochant, Pascal vient de se noyer dans la Seine. - Nous sommes peu de chose, soupira Candide. Quand ce n'est pas un grain de sable qui enraye notre destin, c'est une goutte d'eau qui le noie".

CHAPITRE 32
Épilogue

"Mais alors, si nous ne pouvons rien changer, à quoi bon vivre ? Si même Jeanne Calment est mortelle, si le rhume des foins et le sida sont inguérissables, si le trou de la couche d'ozone est aussi gros que celui de la Sécurité sociale, si la Polynésie française n'est plus un paradis provisoire, si l'on continue partout de violer les femmes et de massacrer les baleines, si les pédophiles adorent trop les enfants et que les pédophobes les exploitent, à quoi bon avoir une chevelure rousse, de grands yeux verts et des frissons dans tout le corps lorsque je repense à mon cher George ? A quoi bon rêver d'arrêter le temps, si nous ne pouvons que le subir ? Ou de nous projeter dans les étoiles, puisque nous savons déjà que nous n'y serons pas plus heureux ? Mais comment vaincre le Mal, celui d'exister autant que celui de vivre, si l'intelligence même n'y peut rien ?"
Candide en était là de ses réflexions, quand elle se souvint des dernières paroles de George. Ces quelques mots : "Candide ! Candide ! N'oubliez pas ! Candide ! Je vous aime !" lui mirent du baume sur le coeur. N'était-ce pas l'unique solution ? Il n'y en avait pas d'autres crédibles en dehors de l'amour. Ni le progrès, ni l'intelligence, ni le mal ne pouvaient rien contre la tendresse, la douceur, des lèvres tièdes, une voix aimée. Machinalement, la jeune fille s'était installée dans la machine, tout en inversant les dates qui s'affichaient sur la manette du temps. Mais que faisait George, ce fatal 27 avril 1895 ? Pourquoi ne l'avait-il pas prévenue qu'elle ne pourrait jamais le retrouver ? A moins que...Mais oui, c'était ça : "Candide ! Candide ! N'oubliez pas ! Candide !" C'était le code ! 3 pour C, 1 pour A, 4 pour D, 5 pour E, 9 pour I. Restait le problème du N. Elle opta pour le zéro et appuya rageusement sur le bouton rouge.
Pendant une fraction de seconde, rien ne se passa; et Candide crut s'être trompée de code. Mais un léger sifflement se fit entendre, les aiguilles du tableau de bord s'agitèrent, le parapluie tourna lentement; puis tout s'accéléra à une vitesse folle, la machine trembla sur ses bases; et, Candide, à la fois heureuse et stupéfaite, se retrouva projetée dans l'atelier qu'elle avait quitté cent ans plus tôt.
Pendant qu'elle reprenait ses esprits, il lui sembla qu'autour d'elle rien n'avait changé. Dehors, le temps semblait maussade, la température fraîche. Candide frissonna et monta les étages à la recherche de George.
Après avoir constaté que la maison était vide, Candide sortit et se dirigea vers Hyde Park, la tête pleine d'interrogations et de regrets. C'est alors qu'un détail lui revint en mémoire : George n'avait-il pas avancé le chronomètre d'une heure lors de son départ ? Logiquement, elle ne l'avait donc pas encore rencontré ! Allait-il au moins la reconnaître ? L'aborder ? Elle chercha vainement un gant ou un mouchoir pour le laisser tomber par mégarde, mais sa robe en maille de velours ne comportait pas de poche. Candide en aurait presque pleuré de rage, quand une voix qu'elle connaissait bien lui demanda : "N'êtes-vous pas Mlle Candide ? Je vous ai aperçue au cours de physique expérimentale". Candide rougit jusqu'aux oreilles, un peu parce qu'elle était profondément amoureuse de cet étudiant, un peu parce que les cours de physique expérimentale - elle savait maintenant pourquoi - la troublaient profondément. "Je m'appelle Wells, reprit le jeune homme. Herbert George Wells. J'expérimente en ce moment dans ma chambre une machine à explorer le.... - Je sais, dit Candide. J'accepte volontiers de visiter votre chambre, mais je me refuse à explorer le temps. - Mais pourquoi me parlez-vous du temps ? demanda George. - Parce qu'il fait bientôt nuit, qu'il fait froid, que j'en ai déjà la chair de poule et que, contrairement aux affirmations de ma mère, l'amour se moque bien de ces considérations atmosphériques. - Mais comment savez-vous que je vous aime ? demanda le jeune homme en rougissant à son tour.
Alors, Candide secoua sa longue chevelure de flamme, prit un air rêveur et avoua : "Parce que mon majeur me le répète, presque chaque soir, depuis cent ans." - Seriez-vous une fée ? demanda George, ébloui par cette étrange réponse. - Hélas, non, confessa Candide, mais je sais que toutes nos minutes sont précieuses. - Certes, confirma le jeune homme, mais de quelles minutes parlez-vous ? - Des seules, dit Candide, des seules qui comptent en ce bas monde : les minutes que nous consacrons à l'amour.
Et, sans ajouter un mot de plus, convaincue soudainement qu'on peut infléchir le destin, elle se suspendit au cou de George et lui offrit ses lèvres pour la première fois de sa vie.

Paul Carbone
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