Écrire.
On ne devrait tolérer l'écriture qu'aux
génies. Tout individu qui ose commettre quatre
lignes sans talent mérite l'enfer.
Quatre-vingt-dix pour cent des écrivains au
panier, les "maquereaux de plume" (Breton) et les putes
d'édition qui confondent ambroisie et
excrément, best-sellers et lieux d'aisance, gros
tirage et gros rectum ! Mais, le mal est fait,
dès l'école. L'importantissime
écriture prend du grade aux examens. Siècle
d'écriveurs, génération de copistes,
terrible silence du génie ! Eh bien, tant
pis, je relèverai le gant. Je leur enseignerai
moi, aux chers cancres, les subtilités de
l'oxymore, le chant de l'anacoluthe et que le verbe, Dieu
nous garde, ne sera jamais libéré. Je me
battrai jusqu'au bout contre la médiocrité
universelle du langage, la plate couture du récit,
la phrase exsangue, le style mou, le délayage qui
tue. Je démoraliserai l'écriture tant
qu'elle osera se satisfaire du degré zéro
de l'émotion ou que les présentateurs de
télé vendront leur ombre. Ah, ils vont en
baver les bons élèves ! Et quand ils
en auront vraiment assez de lire les sous-fifres et les
bestselleriens de mes deux, eh bien ils liront Cioran -
et ça leur fera la main !
Le soir tombe et, avec le soir, ma colère. Tant
pis, si stérile qu'elle soit, la voici
datée. On saura du moins que, si la volupté
s'accommode du second choix, l'écriture ne
tolère que l'azur. Frôler l'infini ou se
taire. À la populace, je préfère le
désert.
Pendant que j'écris ces doucereuses paroles, mes
chats opinent avec distinction, passant et repassant leur
soyeuse queue sous mon nez, ronronnant d'extase, Hercule
surtout dont la totalité des travaux consiste
à manger et à dormir. Il lui arrive
même, quand mon style se détraque et que des
mots incongrus vermoulent ma prose, de s'allonger sur la
machine à écrire afin d'endiguer
l'hémorragie. Chateaubriand n'avait-il pas son
Fontanes pour le prévenir d'aller trop loin ?
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Je suis inspecté avec les Premières B
2.
On m'a prévenu afin que je me tienne la bride
courte, m'aligne sur les sacro-saintes directives de
l'Education Nationale : la participation tout azimut, le
concours d'ignorance, la parole aux cancres. Surtout pas
faire Gildas qui n'en laisse jamais placer une à
ses invités. Je dois être Guy Lux, Zitrone
et Mourousi, avec une pointe de P.P.D.A. Verlaine,
Rimbaud, Valéry, Breton ? Connais pas. Suis
sensé ne pas connaître. Ne rien leur
apprendre, aux chéris. Seulement corriger, montrer
le cap, encourager la naissance du savoir. "Oui, mon
petit Léneck ?" D'ordinaire, Léneck se
tait. C'est un professionnel de l'ignorance, qu'il
cultive d'ailleurs avec un silence convivial : devoirs
ajourés, quelques graffitis ici et là,
force traits rouges irréprochablement rectilignes.
Mais, aujourd'hui, son moment de gloire est arrivé
: Monsieur l'Inspecteur l'autorise à nous ouvrir
son huître et Léneck lâche sa perle :
"M'sieur, Baudelaire a épousé une
négresse et lui a fait cinq enfants. Un jour, elle
lui a fait fumer de l'opium et ça lui a
donné l'idée d'écrire Les Fleurs
du Mal." J'opine dubitativement : "Oui..." Surtout,
ne jamais contrarier un élève, fût-ce
Léneck, au risque de le traumatiser pour la vie.
L'inspecteur et l'Association des Parents d'Elèves
veillent ! Il faut l'accoucher dans le plus pur
style socratique, transformer le Rien en Tout ; en somme
décorer son néant, parler du brin d'herbe
qui nous masque la forêt, d'immaturité
inquiète, de tunnel, d'individu qui se cherche ;
mais, jamais, au grand jamais de débilité
mentale irréversible. "Oui, ma petite
Lucette ?" Lucette, c'est le phénix de la
classe. Laide à faire peur, mais toujours
première. Elle connaît par coeur Lagarde et
Michou, tutoie Baudelaire, lequel fréquente
toujours le troquet de ses parents. J'adore Lucette ; je
sais qu'elle souffre de sa disgrâce, mais quel
diamant dans ce cerveau ! "Léneck fait
allusion à Jeanne Duval, la maîtresse de
Baudelaire. Mais, il n'a jamais épousé
cette métisse. Il s'est inspiré de l'opium
pour écrire Les Paradis Artificiels. Mis
à part quelques poèmes des Fleurs du Mal
qui font allusion à l'ivresse..." Et c'est
parti. Le grand délire de ceux qui savent, ceux
qui font semblant de savoir et ceux qui croient que.
Monsieur l'inspecteur est aux anges : la participation
universelle est en marche. Baudelaire se retourne dans sa
tombe. La pauvre Lucette est effondrée.
A la sortie du cours, le gentil Pouzet - cheveux de lion
et yeux d'améthyste - m'accroche par le bras :
"M'sieur, pourquoi on n'a pas fait cours
aujourd'hui ?"
Et maintenant, le sermon.
Monsieur l'inspecteur arbore un très joli costume
gris muraille, un pull vert tricoté par maman, une
chemise Mono et une discrète cravate vermillon.
Esthétique byronniène oblige : les
Burlington rouges et les Bata dernier cri, double semelle
et les surpiqûres ad hoc.
- Je ne vous cacherai pas que j'ai beaucoup
apprécié votre cours. Ce qui est essentiel,
voyez-vous, c'est que les élèves
participent. J'ai coutume de dire : un cours, c'est une
interview. On interviewe bien Mireille Mathieu, Linda de
Suza, France Gall, Johnny, alors pourquoi pas les
élèves ! Ils n'ont rien à
dire ? Évidemment, ils n'ont rien à
dire. Mais qui le sait ? Vous ? Moi? Monsieur
le Ministre ? On s'en fout. On est dans le
siècle du bavardage. La parole à ceux qui
ne savent rien. C'est l'avenir, mon cher Monsieur,
l'avenir. Siècle de bavards. Regardez, moi,
j'adore parler. Je ne sers à rien mais, je parle.
Ça me fait toujours du bien. Fini le silence. Bon
pour les Russes. Vous avez vu, même eux, ils se
mettent à dégoiser. Qu'est-ce que vous
pensez de Gorbatchev... ?
Je rêve...
Je rêve d'un petit sérail, quelque chose
comme deux ou trois cents femmes, sans distinction de
beauté, d'âge, de religion, de couleur. Mes
ambitions sont modestes : pour la volupté, rien ne
vaut le second choix. Il y aurait, bien sûr, un
rituel, des messes, ça et là quelques
exécutions capitales, un engrossement
régulier pour sacrifier aux impératifs de
la Famille ; et, bien en vue, au coeur même du
harem, la déclaration des Droits de l'homme et de
la citoyenne réunis. De temps en temps, nous
offririons des récompenses afin d'encourager la
délation collective. Une télévision
privée diffuserait à longueur d'heures des
slogans sur les bienfaits de la peur et
l'exemplarité de l'esclavage. Je recevrais les
oeuvres caritatives pour aider à la condition
féminine dans le monde ; et, contre quelques
barils de pétrole, les journalistes chanteraient
ma terre d'asile ouverte, Ô combien, à
toutes les réfugiées de
l'univers !
15 heures.
Monsieur l'inspecteur s'en va. Il vient de finir son
analyse. Deux heures de parlote, ça soulage. Je
sors à mon tour de mon harem oriental. Nous nous
serrons la main, satisfaits de notre parfait
désaccord.
Paul CARBONE, in Le Jupon et l'Infini, chapitre
IV, 1990.
Dessin de René
Bouschet
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