SENGHOR ET CONSORTS...

Une nouveauté de l'enseignement littéraire consiste, depuis trois ou quatre ans, à renouveler le programme de Français des classes de Première et de Terminale. Après Shakespeare et Césaire, Maupassant et Renoir, Aragon et Sophocle, Malraux et Flaubert, voici - tout droit débarqués des hautes instances pédagogiques - les sieurs Camus, Senghor, Rousseau et Giraudoux. Le choix qui préside à l'avènement des nouveaux élus reste un mystère divin. Sans doute un certain penchant pour l'autorité, le goût sucré/salé de la négritude et le prurit des commémorations nationales entrent-ils en compte dans cette mixture colorée. A moins qu'on ne procède en haut lieu à la courte paille pour désigner les futures victimes du Savoir ! Notons au passage, pour l'année en cours, que le spleen baudelairien complète le programme de l'agrégation de Lettres Modernes et que la poésie hermétique de Senghor conditionne le paquet-cadeau des élèves de Terminale. Les dieux de la poésie ont décidément trop abusé du nectar !
D'autant que, ceux-là même qui s'initient aujourd'hui aux arcanes du Kaya-Magnan, de Teddungal et autres Chaka, hier déjà pataugeaient dans La condition humaine, dont chacun sait qu'elle excelle par sa transparence et sa clarté. L'esprit de cette réforme surréaliste, rappelons-le, s'enorgueillit de redorer le blason d'une francophonie bachelière, particulièrement défaillante. Et les professeurs qui ont osé sous-noter les copies du Chevalier à la Charrette (qui ne connaît pas Chrétien de Troyes !) ont été discrètement rappelés à l'ordre. Dégoûtés de la littérature, peut-être, mais bacheliers à coup sûr !
Restent les enseignants, pauvres bougres, le cul entre le bureau et la chaise, à tenter de faire ce qu'ils peuvent avec ce qu'ils ont. Expliquer, bon gré mal gré, la complexité d'une intrigue malrucienne, les pulsions animistes et conciliatoires d'un Senghor, traduire son vocabulaire ésotérique ou conter par le menu l'hystérie virginale d'une Electre, chacun peut le faire. Mais donner un cours, transmettre un irrépressible besoin de lire et d'aimer un écrivain, se sentir porté par lui dans un monde unique, soulevé de terre, arraché au socle du quotidien par des mots et des images, ce petit exploit - s'il faut le réaliser trois ou quatre fois par semaine, en ce qui me concerne - exige du temps.
Et ce temps, je ne l'ai pas.
Que les éditeurs s'empressent d'amasser beaucoup d'argent entre les mois d'août et d'octobre (parution des études qui concernent le programme), j'en suis tout attendri de bonheur. Mais restituer un savoir - ce qui s'appelle savoir - concernant La Chute de Camus, La vie est un songe de Calderõn, les quatre premiers livres des Confessions, Electre, Chrétien de Troyes et Senghor (et l'année prochaine, quoi encore ?), désolé, Monsieur le ministre, mais c'est au-dessus de mon talent.
Quel talent ?
Je ne résiste pas à la modestie de vous offrir cette dédicace. Elle m'a été faite sur un livre de Cioran (De l'inconvénient d'être né) par une de mes élèves de Seconde :
En souvenir d'un professeur exceptionnel. A celui aussi qui m'a fait découvrir l'auteur de ce livre, ainsi que bien d'autres, et m'a permis d'affectionner encore plus la poésie et la littérature, ces deux arts qui donnent - peut-être - un sens à une vie remplie d'"inconvénients", sans doute, mais où se rencontrent encore des moments et surtout des hommes uniques. (Juin 97)
Seulement, en Seconde, nous sommes encore libres d'enseigner les écrivains que nous connaissons et que nous aimons.
Et sans amour, n'est-ce pas....

Dessin de René Bouschet 

 


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