LE SPECTACLE

DU TALENT

 

 

Tandis que la France entière s'étonne de la médiocrité de son âme ("télé-poubelle", "entrepôt de l'ennui", "Solidarlolft", etc..), que Patrick Le Lay tempête au nom d'une déontologie blanc-linceul et que Zizou-l'Exclu serre des pinces au Festiv de Cannes, tout baigne. Jeudi 10 mai, presque 8 millions de téléloftori(e)s sur M6 et 8, 5 millions de francs reversés à la chaîne par France Télécom. On a même prévu un magazine papier (le site web est un peu engorgé) qui sortira à quelque 200 000 exemplaires. De quoi s'étonner que la France ne soit que dix-septième pays à reprendre ce concept et que le cher CSA se scandalise de ces gens qui boivent et fument en public, quelle horreur !

Horreur jugulée par les explications scientifico-rassurantes des psys de tous bords : l'homme est né voyeur, certes, mais la société l'a corrompu. A qui la faute ? Aux frères Lumière, à John Baird (l'inventeur de la téloche), à tous ceux ou celles qui, depuis un siècle, s'ingénient à nous faire prendre leurs lanternes pour le fac-similé de nos vessies. Et ça marche ! L'exhibitionnisme vaincra. Le talent n'est rien s'il ne se donne pas en spectacle : Néron incendie Rome, Colette dénude ses seins, Dali lisse ses moustaches et, toutes proportions talentueuses gardées, Michel Polnareff montre son cul. La célébrité passe fatalement par l'image. Déformée, démembrée, dépoulpée, idéalement réduite à l'état de marionnette, elle ne vous en propulse que mieux dans l'azur des stars. Coureur cycliste ou tenniswoman, avocat ou princesse, bafouilleuse professionnelle ou footballeur chauve, vous n'existez plus que par le regard d'autrui. Jamais comme aujourd'hui les héros du peuple n'ont été aussi friands de nos regards, nos grincements de dents, nos beuglantes. Notre hystérie les rassure. Notre bruit les déifie. Notre regard les élève vers l'empyrée de la gloire.

En contrepartie, le véritable luxe change de camp. Depuis longtemps, celui qui le possède a déserté l'avant-scène. Il se cache ou se protège en province. Aucun garde du corps, aucune barrière, pas même le secours d'une alarme électronique sophistiquée. Sa place est d'autant plus au soleil que personne n'envisage de lui faire de l'ombre. Comme les grands truands ou les espions véridiques, son anonymat reste une énigme. Pourquoi sa dignité n'est-elle pas remise en cause ? Mystère. Que trouve-t-il à aimer dans le silence, la solitude, le rire cristallin d'un enfant ? On sait juste qu'il n'a pas de caméra dans ses toilettes et qu'il n'enrichit pas l'ennui du monde par son bavardage hertzien.

Tous les textes concernant plus ou moins l'actualité se trouvent regroupés sous le titre du

PROMENEUR DÉSENCHANTÉ


Dessin de René Bouschet

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