LA TCHATCHE FOUT LE CAMP !

Si l'on en croit un rapport de l'Inspection générale de l'Education nationale dont certains extraits ont été publiés par Le Figaro, nos chers élèves ne sauraient plus s'exprimer. Constat dramatique : la tchatche fout le camp ! A qui la faute ? Aux parents ? Nenni. A la télé ? Moins encore ? Aux copains/copines ? Vous rigolez ? Reste qui ? Les profs. On s'en serait douté : il suffit d'ouïr la coulée verbale de Françoise Sagan ou de Patrick Modiano pour se convaincre qu'ils ont eu de mauvais profs.

Et pourtant, ces chers petits adorent parler ! Voudraient bien, eux, prendre le crachoir et tonner leurs infinies connaissances aux oreilles attentives de leurs profs. Mais, eux, les bougres : "Ils laissent rarement le temps d'attente nécessaire aux élèves pour formuler une réponse'' Pire : ils redoutent les réponses, ``l'inattendu, susceptible de désorganiser le déroulement d'un cours''. Quels salauds ! Quand on sait combien les bégaiements sont délicieux, les platitudes exquises, les âneries à la pelle que si on les ramasse, on peut s'en chauffer tout l'hiver ! C'est quand même simple, quand on a seulement trente élèves, de laisser parler chacun d'entre-eux dix minutes ! Suffit de les avoir durant cinq heures de cours ! Z'ont seulement quatre heures de cours dans la semaine ? Ah ! Le coefficient de l'écrit est plus important que celui de l'oral ? Pas de bol. Les notes de l'oral du bac de Français sont majoritairement supérieures aux notes de l'écrit ? Chut, faut pas le dire : on les gonfle.

"Bon, alors, les enfants, qui veut préparer un exposé sur les écrivains romantiques ?" Silence "Vous pouvez le faire à deux "(silence sépulcral) "Je vous laisse un mois de préparation"( silence abyssal). Enfin, Gaston lève un doigt : "M'sieur, l'exposé oral, on peut le faire à l'écrit ?" "Non, mieux vaut choisir de parler à l'oral et d'écrire à l'écrit." Toujours Gaston : "Mais on peut choisir un autre sujet ?" "Certes, mon petit Gaston, pour autant qu'il ait un certain rapport avec la littérature...Tu songeais à quoi ? " "Aux pompiers, M'sieur" Personne ne rit. Le père de Gaston est pompier. On ne plaisante pas avec le feu.

Enfin, Lucette prend la parole. Lucette, c'est un sphinx toutes catégories. On l'écouterait pendant des heures si les autres se taisaient. Mais, eux, z'en ont rien à foutre de Lucette : les parleurs, quelle chienlit ! S'ils osaient, ils joueraient aux députés de l'Assemblée Nationale, ces gamins qui tambourinent sur leurs pupitres et hurlent des insultes à l'orateur.

Les inspecteurs, sommités au-dessus de tout soupçon, écrivent (toujours si l'on en croit le rapport) : "`L'oral ne se réduit pas à (une) émission sonore". Bien vu. Nous, en juin, on fait passer des "émissions sonores". Une sorte d'audition, quoi ! Petite description pour les profanes : l'élève arrive, tend sa liste de textes étudiés avec les autres muets de la classe durant l'année silencieuse, et prépare - pendant vingt minutes - sa prestation de mutisme. Hormis quelques tarés génétiques et autant de surdoués, on constate que l'être humain moyen fait une audition moyenne. L'élève moyen s'exprime sur Voltaire ou Chateaubriand aussi bien que ma crémière sur le cours du beurre dans la communauté européenne ou ma buraliste sur la métrite de sa soeur en vacance à Codolet-sur-Cèze. Bref, l'échantillonnage du génome intelligence /connerie est respecté. De temps en temps, c'est beau comme du Malraux (dont Gide assurait qu'en l'écoutant on avait l'impression d'être un imbécile); parfois, je préfère encore les gargouillis de ma tante; et, dans la majorité des cas, on lorgne sa montre ou on rêvasse sur ces lèvres purpurines qui dégoisent monotonement le choc de Rousseau quand il voit, pour la première fois, les nichons de la Warens.

Minute, tu te tais : j'ai pas fini !

Après l'audition et les corrections de l'écrit, on harmonise. En clair, on augmente les notes des élèves qui ont oeuvré dans le bâillonage intempestif, les surdoués de l'aphasie d'expression (voir du côté de l'hémisphère gauche) et les cons chroniques. Moyennant quoi, on arrive chaque année à quelque 70 % de réussite annuelle au bac de Français, alors que, dans ma classe personnelle, eu égard à la cécité verbale (toujours à gauche), on tourne à 45 %, les bonnes années.

Voilà, j'ai fini. Maintenant, tu peux parler.

Je te laisse vingt secondes pour me résumer ta vie.

Dessin de René Bouschet


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